Le pianiste Evgeni Bozhanov joue Chopin

Deuxième prix Reine Elizabeth 2010, le pianiste Evgeni Bozhanov a présenté un récital Chopin poétique et virtuose dans la salle des chevaliers à Bourglinster.

Ce pianiste inspiré, au jeu saisissant de maîtrise et d'intelligence, est un véritable poète du clavier; ses élans irrésistibles, sa spontanéité expressive, son phrasé élégant, d'une fluidité rare, en contraste avec ses élans passionnés, en font un de ces pianistes exceptionnels dont le toucher donne une nuance à chaque note, illuminant la musique de l'intérieur.

Il a traduit ainsi le caractère profond de chaque pièce; sa vélocité ailée – il glissait sur les touches en traçant des traits impalpables, nous rappelait les innovations pianistiques virtuoses de Chopin. Il y eut un léger changement de programme. On écouta d'abord la barcarolle en fa dièse majeur op. 60. Une pièce qui annonce déjà l'impressionnisme sonore par ses ruissellements, ses mouvements d'eau d'une pureté cristalline. L'invention musicale incessante et continue y fait rêver d'une mobilité qui ne cesserait jamais; modulations, étincelles miroitantes s'y unissent au romantisme du thème aux envolées lyriques, pour aboutir à la finale large qui traverse tout le clavier.

La sonate en si mineur op. 58 est d'une richesse impressionnante; on y admira les teintes nuancées des transitions, la souplesse naturelle des développements… Les couleurs d'aquarelle du scherzo virtuose, en arabesques véloces et légères, laissaient naître un sentiment de confidence qui évoluait de la douceur onirique vers la passion irrésistible. Le largo, cantilène à la ligne pure, était suivi par un rondo, roulement passionné, chevauchée impétueuse d'une dynamique incroyable qui nous apporta cet élan inimitable de Chopin, que l'on ressent comme un triomphe fulgurant.

Première des deux polonaises au programme, la Polonaise-fantaisie en la bémol majeur op. 61, empreinte de nostalgie, fantasque, majestueuse et tendre, exprime l'élan patriotique, le tourment inguérissable qui reliaient le compositeur à sa patrie. Les alternances de nostalgie et de passion étaient magnifiquement rendues par le pianiste; son dernier accord puissant laissait une impression profonde. Le troisième impromptu, en sol bémol majeur, interprété avec élégance, possédait le charme de la mélodie continue; pluie de notes légères, subtilité et souplesse, modulations, couleurs chatoyantes: tout y apportait un plaisir musical léger et sans nuages.

Les trois valses au programme: en fa majeur (op. 34 n° 3), d'une virtuosité enjouée, puis la valse en la bémol majeur (op.64 n° 3), pleine de contrastes, à la conclusion enivrante, et finalement la Grande valse (op. 42), palpitante, tournoiement qui semble ne jamais devoir finir, aérienne, élégante, voltigeante, au mouvement qui s'amplifiait pour ne plus être que flamme dansante: toutes trois étaient vives, enlevées, interprétées avec brio.

On ne pouvait imaginer plus belle conclusion du récital que la Polonaise «héroïque» en la bémol majeur. Son formidable élan, sa progression d'accords, l'orage passionné qui s'exprime dans son thème grandiose, d'une fierté incommensurable, rendent l'amour de la Pologne en accords foudroyants, en gammes vertigineuses; – un mouvement jaillissant que le virtuose rendit avec une fougue passionnée, projetant une vision grandiose, où le piétinement du rythme, les traits flamboyants, formaient une fresque unique qui reflétait l'intensité de l'appel vers la patrie lointaine. (par Hilda van Heel / photo Guy Jallay)