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«Le cynisme serait de regarder ce Mondial avec dilettantisme»
Sport 13 min. 13.10.2022
Coupe du monde de football au Qatar

«Le cynisme serait de regarder ce Mondial avec dilettantisme»

Une vue aérienne du al-Thumama Stadium de Doha.
Coupe du monde de football au Qatar

«Le cynisme serait de regarder ce Mondial avec dilettantisme»

Une vue aérienne du al-Thumama Stadium de Doha.
Photo: AFP
Sport 13 min. 13.10.2022
Coupe du monde de football au Qatar

«Le cynisme serait de regarder ce Mondial avec dilettantisme»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Dans 38 jours, s'ouvrira à Doha l'édition la plus improbable de l'histoire de la Coupe du monde. Pour Jean-François Diana, maître de conférences à l'Université de Lorraine, celle-ci illustre une forme de dépopularisation du football.

Zurich, 2 décembre 2010. Au siège de la fédération internationale de football (FIFA), l'annonce a quelque chose de surréaliste: le Qatar vient de se voir attribuer l'organisation de la 22e édition de la Coupe du monde. Une victoire acquise aux dépens des États-Unis au terme d'un quatrième vote plus que favorable (14 voix pour, 8 contre). Sur l'instant, une (bonne) partie de la planète football est totalement abasourdie et se pose une question: comment ce pays - totalement dépourvu de culture footballistique - à peine deux fois plus grand que le Luxembourg, et 849 fois plus petit que le pays de l'Oncle Sam, peut-il rafler la mise? 

«On est comme dans Tintin au pays de l'or noir avec des enfants gâtés qui ont beaucoup de liquidités», estime Jean-François Diana.
«On est comme dans Tintin au pays de l'or noir avec des enfants gâtés qui ont beaucoup de liquidités», estime Jean-François Diana.
Photo: Laurent Antonelli

Le 29 janvier 2013, France Football apporte les premiers éléments de réponse  dans un dossier intitulé «Qatargate». Durant seize pages, l'hebdomadaire spécialisé assure que cette désignation «dégage une odeur de scandale qui oblige à se poser la seule question qui vaille : ce vote doit-il être annulé ?»

4.334 jours, 6.500 morts, 0 boycott

Ce jeudi, 4.334 jours se sont écoulés depuis ce fameux 2 décembre 2010. L'odeur est toujours aussi prégnante. S'y est même ajoutée celle de 6.500 cadavres d'ouvriers - estimation du Guardian - migrants morts sur les chantiers de construction. Mais, c'est bien connu, le vent finit toujours par tourner et les décideurs ont choisi de se boucher le nez. À ce jour, aucun pays ni même aucune fédération n'a serait-ce qu'envisagé le boycott d'une compétition qui débutera le 20 novembre.


Public viewing Portugal - Iran à Luxembourg le 25 juin 2018
Ces communes qui n'installeront pas d'écran géant
À une quarantaine de jours du début de la grand-messe du football mondial, plusieurs communes luxembourgeoises ont d'ores et déjà fait une croix sur un tel dispositif, par boycott ou tout simplement par économie d'énergie?

Toutefois, certaines villes européennes ont annoncé ces derniers jours leur choix de ne pas diffuser l'événement sur écran géant. Le Grand-Duché n'échappe pas à cet élan dont la dynamique repose essentiellement sur des raisons écologiques et environnementales. Ainsi, que ce soit pour la capitale, Differdange, Dudelange ou Ettelbruck, cette mesure s'inscrit avant tout dans la droite ligne de celles prises en termes d'économie d'énergie. 

En France, suite à un mouvement initié en Belgique, Strasbourg annonça le 26 septembre sa décision de boycotter l'événement. Depuis, une vingtaine de villes, dont Metz, ont déjà annoncé l'absence d'écran géant et de fan zone. La municipalité de Paris assure que la première raison de ce renoncement n'est autre que «les conditions de l'organisation de cette Coupe du monde, tant sur l'aspect environnemental que social». 

Qu'attendent donc toutes ces villes? Des félicitations? Des ''mercis’'?

Jean-François Diana (Maître de conférences à l'Université de Lorraine)

Cet argument interpelle Jean-François Diana, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Lorraine à Metz: «C'est assez étonnant de les voir, de droite ou de gauche, s'accorder comme s'il y avait une compassion. Après, sans trop rentrer dans la polémique, j'ai beau chercher des arguments politiques, je ne les trouve pas...» 

De mémoire, le chercheur souligne que ce genre de consensus est assez rare en France. «J'en retiens deux. Le premier date de 2002, lors de la présence de Jean-Marie Le Pen au 2e tour de la Présidentielle; le second de 2015 et des attentats contre Charlie Hebdo où il y a eu une compassion émotionnelle totale et absolue.»

À la différence de ces deux événements lors desquels l'unification s'est faite d'emblée, cette décision de ne pas retransmettre la compétition apparaît bien tardive et peut donc mal s'expliquer par des raisons politiques ou sociales. «Les problèmes liés à ce Mondial, on les connaît depuis longtemps», rappelle ce professeur d'université de 59 ans. «Ils ont été révélés par les enquêtes de So Foot, Mediapart et L'Équipe, mais aussi par des rapports d'organismes humanitaires ou d'institutions non gouvernementales. Alors, pourquoi maintenant? Qu'attendent donc toutes ces villes? Des félicitations? Des ''mercis''?» 

Sans le conflit en Ukraine et ses conséquences énergétiques, sans le risque de voir la pandémie de la Covid-19 reprendre de plus belle ou si cette Coupe du monde s'était déroulée cet été, toutes ces villes auraient-elles prise la même décision? Pas sûr... 

Le peuple s'est vu peu à peu confisquer un sport qui, à l'origine et par essence, est populaire

Jean-François Diana (Maître de conférences à l'Université de Lorraine)

Le Qatar dénonce une cabale et les médias inféodés au pouvoir crient à la «calomnie», aux «rumeurs» et au «complot». Dans un éditorial, le quotidien Al-sharq assure que «ces misérables médias [européens] créent ce genre d'histoires à chaque fois qu'un pays extérieur au Vieux Continent accueille le tournoi». La ficelle est un peu grosse même si dans l'histoire du football, ce n'est pas la première fois que le pays hôte d'un Mondial suscite l'hostilité. «Le premier s'est joué en 1930 Uruguay, dans un climat de dictature, souligne Jean-François Diana. Tout comme celui de 78 en Argentine. Mais ce sont deux pays imprégnés par une culture football. Là, au Qatar, à quoi allons-nous assister? À des rencontres dans des stades à ciel ouvert entièrement climatisés et quasiment vides...»

Rocheteau, «imbéciles» et parka noir

Malgré les nombreuses révélations et enquêtes fouillées sur les circonstances de l'attribution de la compétition au Qatar, mais aussi sur le contexte social, aucun médias, à l'exception de quelques quotidiens, n'a annoncé renoncer à couvrir l'événement. «Certains journalistes estiment que c'est de leur devoir de couvrir la compétition et qu'une fois sur place, ils pourront mettre en lumière les divers dysfonctionnements. Très bien, mais tout ça a déjà été fait...»

Au fond, à l'orée du XXIe siècle, qui aurait pu imaginer voir la compétition créée en 1930 se tenir au Qatar? «Ça pose la question de la spécificité de ce pays, estime Jean-François Diana tout en faisant un pas de côté. Au fond, cette Coupe du monde illustre le rapport entre les autorités internationales et le public. Le peuple s'est vu peu à peu confisquer un sport qui, à l'origine et par essence, est populaire. D'ailleurs, dès sa création à la fin du XIXe siècle, le football a été un moyen pour la classe ouvrière de revendiquer sa place dans la société. Aujourd'hui, il est devenu un spectacle. Un simple divertissement. Du pain et des jeux. De quoi conforter certains dans l'idée que c'est un sport pratiqué par des imbéciles, pour des imbéciles...»

On est dans une culture de l'oubli ou si vous préférez une fabrique de l'amnésie. Une info en remplace une autre.

Jean-François Diana (Maître de conférences à l'Université de Metz)

Le silence ou l'absence de prise de position de leur part à l'égard de cette Coupe du monde en conforte plus d'un dans cette idée. «Pourtant, pour connaître pas mal d'anciens joueurs, je peux vous assurer que ce ne sont pas des imbéciles», témoigne Jean-François Diana tout en rappelant la spécificité d'un métier pas comme les autres. «Le calendrier d'un footballeur ou d'un sportif de haut niveau est très chargé. Il ne s'appartient que très peu. Il est constamment focus sur sa performance. Sa conscience ou ses convictions, le joueur les exprime souvent après sa carrière. C'est très rare de voir le faire alors qu'ils sont encore en activité. Certes, en 1978, Dominique Rocheteau avait appelé à boycotter le Mondial pour éviter de cautionner la dictature argentine. Mais bon, il avait 23 ans et, sous la pression, il y est quand même allé.»

Ce manque de conscience politique, Jean-François Diana, fait remarquer qu'il n'est pas propre aux sportifs ou aux footeux, mais n'est que le reflet d'une «société dans laquelle un présent succède à un autre présent». Ou, finalement, toutes les informations se valent et défilent sans laisser vraiment de trace. Ah ! Le scrolling... «On est dans une culture de l'oubli ou si vous préférez une fabrique de l'amnésie. Une info en remplace une autre.»

Jeff Koons, Sénégal et Tintin

Comme celle des joueurs de la sélection iranienne qui, pour protester à la violente répression que subissent depuis des semaines les femmes du côté de Téhéran, sont apparus, lors de l'hymne national précédent leur match amical contre le Sénégal - joué en Autriche - habillés d'une parka noire dépourvue du blason ou du drapeau iranien. «Ces joueurs ont quand même pris des risques considérables», souligne Jean-François Diana tandis que Sardar Azmoun, l'attaquant de Leverkusen, préférait quant à lui relativiser: «La punition ultime est d'être exclu de l'équipe nationale, ce qui est un petit prix à payer pour même une seule mèche de cheveux d'une femme iranienne.»

Le cynisme serait de regarder cette compétition avec dilettantisme et désinvolture. Sans se poser la moindre question sur ce à quoi ils assistent...

Jean-François Diana (Maître de conférences à l'Université de Lorraine)

Moins de 2.000 kilomètres séparent Téhéran, la capitale chiite, et Doha, son homologue sunnite. Doit-on s'attendre à des manifestations de ce type durant cette coupe du monde au Qatar? «Peut-être, ce n'est pas impossible. Comme le genou à terre en signe de soutien au mouvement comme Black Live Matters...». Rappelons que la FIFA interdit dans les stades tout message à caractère politique. 

Pourtant, comme le souligne Jean-François Diana, «tout est politique». «Pour le Qatar, cette Coupe du monde entre dans une stratégie de soft power. On organise des événements sportifs, on crée des équipes nationales artificielles en naturalisant à tour de bras... Dans le domaine de la culture, on achète et on spécule sur des œuvres de Jeff Koons, Damien Earth, etc. Bref, tout ce qui peut devenir un pôle d'attraction devient des garanties d'existence via des partenaires avec lesquels négocier.»

Ce pôle d'attraction peut avoir deux effets. «Soit ça offre un capital sympathie,  soit ça fait de vous une cible. Certains de mes confrères en sciences politiques pensent que ce Mondial peut avoir un intérêt dans le sens où le Qatar se sait observé. Pour ma part, je reste très réservé à ce sujet... Y aura-t-il des progrès sociaux? Humains? Rien n'est moins sûr...»

Quand on lui demande si cette Coupe du monde au Qatar n'est, finalement, pas une victoire d'un cynisme éclatant, Jean-François Diana nuance:  «Le cynisme serait de regarder ce Mondial avec dilettantisme et désinvolture. Sans se poser la moindre question sur ce à quoi on assiste... Après, la coupe du monde, c'est tout le génie d'Hergé dans Tintin au pays de l'or noir. Des enfants gâtés qui ne savent que faire de toutes leurs liquidités sans fond. Alors, cet infini laisse place aux outrances.» De là à en déduire que certains manquent d'épaisseur...

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