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Football et data: «N'Golo Kanté a été découvert grâce aux statistiques»
Quand Leicester recherchait un joueur pour remplacer Esteban Cambiaso, les Foxes ont déniché N'Golo Kanté à Caen grâce à ses statistiques.

Football et data: «N'Golo Kanté a été découvert grâce aux statistiques»

Photo: Ben Majerus
Quand Leicester recherchait un joueur pour remplacer Esteban Cambiaso, les Foxes ont déniché N'Golo Kanté à Caen grâce à ses statistiques.
Sport 6 min. 05.02.2018

Football et data: «N'Golo Kanté a été découvert grâce aux statistiques»

Didier HIEGEL
Didier HIEGEL
Le football n'échappe pas aux mathématiques, probabilités et statistiques. Gautier Strangret, auteur du livre «Le football est une science (in)exacte», a plongé durant près de trois années au cœur du Big Data.

Au cours de la dernière décennie, l'explosion massive des données numériques a impacté l'ensemble des domaines de notre quotidien. Rien n'échappe aux mathématiques, probabilités et statistiques, à toute cette manne dénommée Big Data. La collecte et l'analyse des données des performances individuelles et collectives offre aux clubs, qui en ont la possibilité, d'agir sur le résultat d'une rencontre en prenant les décisions adéquates aux niveaux technique et tactique. Gautier Strangret a plongé durant près de trois années au cœur des chiffres, statistiques et algorithmes qui rythment les exploits et les succès du football d'aujourd'hui.

Auteur de l'ouvrage «Le football est une science (in)exacte», le journaliste de La Data Room ou des Spécialistes Ligue 1 sur Canal +, aujourd'hui employé par la boîte de production de Tony Parker à Lyon, nous livre quelques clés pour comprendre la «datification» de ce sport qui évolue dans une logique toujours plus tournée vers la performance.

Propos recueillis par Didier Hiégel

Gautier, les chiffres, les statistiques et les algorithmes commandent-ils le monde du sport aujourd'hui?

Absolument pas et j'espère d'ailleurs que les datas ne commanderont jamais le monde du sport. Ce qui fait l'essence même du sport, pour moi, c'est son caractère imprévisible. Si un but ou une victoire devient prévisible, le football perdra alors tout son intérêt. Ce qui fait sa beauté, c'est qu'importe le budget ou l'écart de division entre deux équipes, au cours d'un match tout le monde peut battre tout le monde. J'en veux pour preuve le match nul décroché par le Luxembourg en France. Il y avait peut-être quelques signes annonciateurs, mais ce sont ces exploits dont se nourrit le football pour en faire un sport d'exception. En soi, les statistiques permettent de rationaliser ce sport, de mieux cerner les dispositions d'un joueur, comprendre les besoins d'une équipe, individualiser les charges de travail à l'entraînement, faire progresser un joueur dans certains secteurs de jeu, élaborer une tactique, recruter... les statistiques ont énormément de vertus, mais avant de prendre une décision il ne faut jamais omettre l'observation du terrain, l'œil de l'entraîneur ou du recruteur. Les datas doivent faire partie d'une réflexion globale.

Le mercato hivernal vient de refermer ses portes. Les datas peuvent-ils réellement permettre de découvrir la perle rare?

Les datas sont fiables mais doivent s'insérer dans un processus de réflexion globale. On ne peut pas recruter un joueur uniquement sur ses statistiques. Ces dernières confirment ou infirment des impressions.

Des logiciels existent, comme Wyscout, qui permettent aux clubs de rechercher des joueurs en entrant dans une barre de recherche des paramètres précis pour cibler certains profils. Les clubs cherchent à rationaliser leurs dépenses. L'exemple de N'Golo Kanté est parlant. Leicester recherchait un joueur au profil d'Esteban Cambiaso, alors partant, et c'est là qu'ils ont vu les chiffres d'un joueur qui dénotait complètement dans le Championnat de France. Les Foxes ont pris le risque de miser sept millions d'euros. Après le titre de champion, il l'ont vendu à Chelsea pour 36 millions. C'est donc une plus-value de 29 millions avec un titre de champion à la clé. Un bel exemple de perle rare découverte grâce aux statistiques.

650.000 joueurs, 39.000 clubs

Les dernières fêtes de fin d'année ont apporté leur lot de cadeaux et notamment un jeu, Football Manager, qui est aussi une véritable mine d'informations. Dites-nous en un mot.

C'est indéniablement plus qu'un jeu et à ce propos de nombreux professionnels du milieu ont du mal à l'admettre. Le jeu possède une base de données de 650.000 joueurs répartis dans 39.000 clubs. 1300 personnes travaillent pour établir cette base de données. A titre de comparaison, le Benfica, qui possède l'un des pôles de recrutement les plus importants, n'en a «que» 150 à travers le monde. Les développeurs font tout leur possible pour que les caractéristiques des joueurs collent le plus possible à la réalité, en prenant aussi le soin de prédire leur potentiel à court, moyen et long terme. Les clubs professionnels se sont rapprochés de cette simulation pour faire leurs emplettes. Le but est toujours de faire des affaires. L'un des tout premiers à l'avoir utilisé est André Villas-Boas.

Gautier Strangret a plongé durant près de trois années au cœur des chiffres, statistiques et algorithmes qui rythment les exploits et les succès du football d'aujourd'hui.
Gautier Strangret a plongé durant près de trois années au cœur des chiffres, statistiques et algorithmes qui rythment les exploits et les succès du football d'aujourd'hui.

En fonction de son cadre et de ses ambitions, un club peut-il trouver ainsi le manager ou l'entraîneur idéal?

En tout cas, il peut s'en rapprocher. Je vais citer Damien Comolli (ancien directeur sportif d'Arsenal, Tottenham, Liverpool et Saint-Etienne, aujourd'hui consultant): «Dans le recrutement, il faut toujours raisonner en fonction des objectifs que vous essayez d'atteindre». Comolli et son équipe ont développé un algorithme qui permet d'analyser les performances des entraîneurs sur l'ensemble de leur carrière ou sur un nombre de saisons données. L'algorithme est basé sur divers paramètres: style de jeu, manière d'attaquer et de défendre, comment sont créées les occasions de but, ou des critères moins techniques: l'impact des remplaçants, l'âge des joueurs utilisés, etc. En se basant sur des faits quantifiés, cet outil est capable de sortir le nom d'un entraîneur qui surperforme alors que les résultats ne le laissent pas forcément transparaître. Ce fut notamment le cas de Ronald Koeman, alors coach de Feyenoord. Southampton s'est penché sur son cas et l'avait recruté avec succès. Autre exemple, cette saison, Claudio Ranieri surperforme avec le FC Nantes, une équipe pas jolie à voir mais très solide derrière et efficace devant.

«Le joueur reste un homme, pas une machine»

Quels sont les grands travers des datas?

Le premier est le risque d'individualiser le jeu. Avec la multiplication des trophées individuels, les joueurs regardent de plus en plus leurs statistiques. Aujourd'hui, on met des primes de buts dans les contrats des attaquants. Cela peut leur monter à la tête. Certains clubs, comme le PSG avec Cavani, vont accorder la même valeur à une passe décisive.

Les dérives sont liées à la méconnaissance de l'outil. Un meneur de jeu s'était vu reprocher d'avoir un taux de passes réussies trop faible, mais dans son secteur de jeu on doit prendre des risques pour faire la différence.

Les datas ne peuvent pas non plus tout dire. Sur le terrain d'abord, percevoir les mouvements qui sont dit invisibles: marquages, appels en profondeur, provocations... les datas ne quantifient que 1% de ce que fait un joueur sur la pelouse quand il a le ballon. Pour Carlo Ancelotti le plus important est de savoir ce qu'il fait le reste du temps d'où la nécessité de l'observation de visu.

Sur le plan psychologique, les clubs sont parvenus à mesurer des critères un peu plus complexes, comme la personnalité, en analysant le comportement sur le terrain, le mode de vie à travers un questionnaire rempli chaque jour. Certains problèmes familiaux ou l'impact de l'arrivée de la richesse, par exemple, sont parfois indécelables. Le joueur reste un homme, pas une machine.

Retrouvez nos pages Fokus sur le football et les datas dans notre édition de ce mercredi 7 février du Luxemburger Wort

«Le football est une science (in)exacte», par Gautier Stranget (Editions Amphora, 240 pages, 22,50 €, ISB : 9782851809889)


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