"Oubliés" par la classe politique

"Les travailleurs frontaliers ont leur mot à dire"

Le secteur du nettoyage emploie près de 9.000 agents au Luxembourg dont de nombreux frontaliers français
Shutterstock

Par Christelle Brucker

Le 26 avril dernier, devant le parlement, le Premier ministre, Xavier Bettel, prononçait son discours sur l'état de la Nation: un rendez-vous toujours très attendu au cours duquel le chef du gouvernement donne la direction de sa politique générale pour les mois à venir.

Deux heures à la tribune. Deux longues heures... et pas un mot pour les travailleurs frontaliers qui représentent pourtant près de la moitié des salariés du pays (45% en 2016), une situation unique en Europe.  

Xavier Bettel en plein discours à la Chambre des députés le 26 avril
Pierre Matgé

Cet "oubli" témoigne d'un certain manque de considération pour ces 177.000 personnes dont le Grand-Duché est le lieu de travail mais pas le lieu de résidence.

Et dans la sphère politique, Xavier Bettel est loin d'être le seul à laisser de côté cette population qui ne vote pas.

"Sans travail frontalier, le pays ne pourrait pas fonctionner"

Une réalité que dénonce avec force Jean-Claude Reding, conscient que cette main-d'oeuvre est une ressource précieuse pour le Luxembourg.

"Tout responsable politique devrait être conscient de ce qu'apporte le travail frontalier au développement économique du Luxembourg", explique le président de la Chambre des salariés dans cette vidéo tournée à l'occasion d'une conférence sur le sujet le 25 avril dernier.   

Face à plus de 200 élus et acteurs de la vie économique et sociale de la Grande Région, il enfonce le clou: "Sans travail frontalier, le pays ne pourrait pas fonctionner. On doit accepter positivement cette situation."  

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Il estime qu'il est aujourd'hui nécessaire de "construire un maillage entre les territoires de la Grande Région qui mène à la coopération et non la concurrence" et ce, malgré des freins "politiques, administratifs mais aussi psychologiques."

Il défend là une vision trop rare au Luxembourg: "Les nombreux travailleurs frontaliers ont leur place, leur mot à dire."   

Il souligne au passage que seuls 8 élus de la Chambre des salariés sur 60 sont des travailleurs frontaliers (5 Belges et 3 Français) et espère qu'à l'issue des prochaines élections sociales, en 2019, cette assemblée sera plus représentative de la réalité du marché du travail luxembourgeois.

En 2016, le Grand-Duché comptait 391.860 salariés au total dont 45% de frontaliers, 27% d'étrangers et 27% de Luxembourgeois.

Pour Jean-Claude Reding, il n'y a pas que dans les discours que les travailleurs frontaliers sont "oubliés": trop souvent, les responsables politiques élude leur situation spécifique au moment de légiférer. 

"Je me pose la question: est-ce qu'on réfléchit suffisamment, au niveau politique, aux conséquences que peuvent avoir nos décisions sur le travail frontalier?"  

De nombreux cafouillages ces dernières années 

Il est vrai que les exemples de cafouillages ne manquent pas ces dernières années, dès lors qu'il est question de restreindre les avantages accordés à ces travailleurs: 

  • avant 2012, les travailleurs frontaliers n'avaient pas accès aux services de l'ADEM, et ils n'ont toujours pas droit aux mêmes indemnités que les résidents en cas de perte d'emploi, même si une proposition de l'UE va dans ce sens.
  • en 2010, alors que les allocations familiales sont supprimées pour les enfants ayant atteint la majorité, les bourses d'études supérieures servant de compensation sont réservées aux enfants des résidents. Un dispositif qui sera finalement jugé discriminatoire par la Cour de justice de l'UE et qui aura mis de nombreuses familles dans l'embarras.

"On a des doutes sur la réforme fiscale"

Dans tous ces dossiers, le Luxembourg a dû faire marche arrière. En sera-t-il de même pour la réforme fiscale?

Avec les conditions pour accéder à l'imposition collective qui vont changer pour les frontaliers français, c'est ce que craint Jean-Claude Reding. Les syndicats dénonçaient d'ailleurs dès octobre dernier une "inégalité de traitement" des frontaliers par rapport aux résidents.

Les frontaliers sont si nombreux au Grand-Duché qu'ils sont une forme de citoyenneté  

"Je suis consterné parfois par l'inconscience des politiques de mon pays. J'ai des doutes sur ce projet de réforme qui améliore le pouvoir d'achat des ménages dont les revenus proviennent uniquement du Grand-Duché, et posera des problèmes pour les autres, avec peut-être un sentiment de discrimination." 

"On craint que certaines situations frontalières ne soient plus difficiles, alors que d'autres travailleurs paieront moins d'impôts. Ne faudrait-il pas aménager les contrats bilatéraux existants? Les organisations patronales devraient se saisir de ce dossier." 

Chaque titulaire d'un contrat de travail luxembourgeois peut se présenter aux élections sociales et représenter les salariés
Guy Jallay

Pas besoin de la nationalité pour s'engager

"Les frontaliers sont si nombreux au Grand-Duché qu'ils sont une forme de citoyenneté", affirme Franz Clément, sociologue et conseiller scientifique au LISER (Luxembourg Institute of Socio-Economic Research), lui aussi invité à s'exprimer lors de la conférence. 

Cet expert explique qu'à travers les chambres professionnelles (spécificité que le Luxembourg partage avec deux Länder allemands et l'Autriche), les travailleurs peuvent peser dans le processus législatif, sans être ni résident, ni de nationalité luxembourgeoise.

Il y en a cinq, et leur but est la sauvegarde des intérêts de ceux qu'elles représentent:

  • la Chambre de commerce,
  • la Chambre des salariés,
  • la Chambre de l'agriculture,
  • la Chambre des métiers,
  • et la Chambre des fonctionnaires et employés publics.

"Ces chambres professionnelles qui datent de 1924 ont un rôle très important: celui de co-législateur. Elles rendent des avis sur les projets de loi qui pèsent réellement dans le débat."

Ainsi, la CSL a récemment retoqué le projet de réforme de l'assurance dépendance qui aurait dû entrer en vigueur au 1er janvier 2017. 

"C'est la force de la démocratie luxembourgeoise"

Pour siéger au sein de la Chambre des salariés, il suffit d'être titulaire d'un contrat de travail au Luxembourg et de se présenter aux élections sociales.  

"Les frontaliers ne vivent pas au Luxembourg, ils n'ont pas la nationalité, mais ils peuvent prendre part au processus législatif. C'est la force de la démocratie luxembourgeoise", observe Franz Clément. 

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