Elle avait accueilli deux réfugiés chez elle à Esch

Mukhtar est retourné en foyer, Ayham vit avec pas grand-chose

Ayham (au centre) avait fui la Syrie et vit depuis plus d'un an en colocation sous le toit de Geneviève à Esch. Devenu bénéficiaire du revenu minimum garanti depuis novembre, Mukhtar, (à gauche) a quitté la colocation. Il est retourné vivre en foyer à Heiderscheid.
Ayham (au centre) avait fui la Syrie et vit depuis plus d'un an en colocation sous le toit de Geneviève à Esch. Devenu bénéficiaire du revenu minimum garanti depuis novembre, Mukhtar, (à gauche) a quitté la colocation. Il est retourné vivre en foyer à Heiderscheid.
Photo: Chris Karaba

Par Maurice Fick

En découvrant leurs conditions de vie de réfugiés au Luxembourg, Geneviève Jadoul avait spontanément accueilli Mukhtar, originaire d'Erythrée et Ayham, qui a fui la Syrie, sous son propre toit à Esch-sur-Alzette. Nous avions raconté leur projet commun de colocation à trois. Six mois après, que sont-ils devenus?

«Tout le monde donne de l'argent, c'est bien. Mais cela ne suffit pas. Il faut donner du temps... et de la confiance», estime Geneviève Jadoul. Et c'est concrètement ce qu'a fait cette jeune femme énergique, à la tête bien sur les épaules, dès mars 2015. Alors qu'elle les connaissait à peine, Geneviève a offert sa confiance à Mukhtar, 33 ans, et Ayham, 22 ans. Durant près de huit mois, les deux réfugiés ont partagé la chambre d'amis au deuxième étage et une salle de bain dans la cave de sa jolie petite maison en plein cœur d'Esch.

Six mois après notre première rencontre, nous retrouvons Geneviève, Mukhtar et Ayham sur le même canapé. Il y a la même complicité entre eux. Ils sont plutôt souriants. Mais... ils ne vivent plus ensemble. Ayham vit toujours sous le toit de Geneviève mais Mukhtar n'a pas pu y rester. Il a dû retourner dans un foyer pour demandeurs d'asile à Heiderscheid, au Nord du Luxembourg.

Mukhtar a vécu son retour au foyer, «plus comme un challenge. C'est plus difficile... mais ça me bouscule», reconnaît-il. Il cherche un boulot dans la logistique.
Mukhtar a vécu son retour au foyer, «plus comme un challenge. C'est plus difficile... mais ça me bouscule», reconnaît-il. Il cherche un boulot dans la logistique.
Photo: Chris Karaba

«En novembre 2015, j'ai obtenu la protection subsidiaire (elle est accordée aux personnes dont la situation ne répond pas à la définition du statut de réfugié mais qui courent un risque réel de se retrouver en danger dans leur pays d'origine, ndlr) et c'est vraiment un plus parce que les choses deviennent plus simples: je peux continuer mes études, travailler,... je peux faire plein de choses que je ne pouvais pas faire jusque-là. Je suis surtout plus serein car moins dans l'attente. C'est totalement positif», raconte Mukhtar.

Si j'étais resté ici (en colocation chez Geneviève) je n'aurais pas pu bénéficier du Revenu minimum garanti (RMG) à cause de la composition du ménage, raconte Mukhtar.

Il y a quelques jours, son permis de conduire a même été validé par les autorités luxembourgeoises. «C'est plus facile avec les papiers! Je peux circuler plus facilement dans le pays et je peux aussi sortir du pays», explique le jeune homme. Mais son sentiment général de conquête d'une autonomie nouvelle après des mois passés à attendre, est terni par la réalité d'un retour à la case départ. «Je suis retourné vivre au foyer, à Heiderscheid», hausse-t-il les sourcils en signe de dépit. C'est le troisième foyer d'accueil pour réfugiés qu'il fréquente après ceux d'Insenborn (au bord du lac d'Esch-sur-Sûre) et de Wecker (près de Grevenmacher).

Mukhtar n'avait pas vraiment le choix: «Si j'étais resté ici je n'aurais pas pu bénéficier du Revenu minimum garanti (RMG) à cause de la composition du ménage». La colocation choisie au départ est devenue pénalisante. En effet, «le montant du RMG est calculé sur base du revenu de la communauté domestique, c'est le ménage dans lequel vit la personne. S'il y a plusieurs personnes qui vivent dans une maison et ont un budget commun, on prend en compte le revenu de cette communauté domestique. Mais ce n'est pas automatique. Cela dépend de la situation de vie des personnes», résume Dominique Faber au ministère de la Famille. Ce principe de la loi sur le RMG s'applique à tout le monde au Luxembourg.

Geneviève Jadoul: «La loi sur le RMG n'est pas faite comme il le faudrait».
Geneviève Jadoul: «La loi sur le RMG n'est pas faite comme il le faudrait».
Photo: Chris Karaba

Après le départ de Mukhtar, Geneviève s'est longuement penchée sur la question de la colocation pour un bénéficiaire du RMG et estime que «la loi sur le RMG n'est pas faite comme il le faudrait». Elle trouve ça «révoltant, qu'on ne soutienne pas davantage la colocation». D'autant que «trouver un logement au Luxembourg à prix raisonnable, ce n'est pas facile!»

A trois dans une chambre

Concrètement, Mukhtar vit actuellement dans une chambre du foyer qu'il partage avec deux autres réfugiés et paie 650 euros par mois. Après l'obtention du statut officiel, le réfugié qui ne paie pas son lit durant les trois premiers mois au foyer, verse un loyer qui augmente alors graduellement à partir du 4e mois. Cette somme correspond aujourd'hui à un tout petit peu plus de la moitié du RMG qu'il touche (1.290 euros) .

Dans sa quête, Geneviève -qui croise d'autres destins de réfugiés via son emploi de formatrice en instruction de base- est allée jusqu'à pousser la porte du ministère de la Famille à Luxembourg. Là, elle a appris récemment que «maintenant c'est possible pour un bénéficiaire du RMG de vivre chez quelqu'un sans perdre son RMG. Mais à deux conditions. La première est que le réfugié emménage chez la personne privée sans étape intermédiaire. C'est-à-dire directement après avoir quitté le foyer. La seconde est qu'il ne paie pas de loyer», résume Geneviève. Avant de lancer: «Pourquoi n'aiderait-on pas quelqu'un qui paie une chambre 650 euros en lui demandant 200 euros pour une chambre chez soi?» Un loyer, aussi minime soit-il, donne le sentiment à la personne logée de «rendre quelque chose et puis ça facilite la cohabitation».

Les règles internes au foyer imposent à Mukhtar de ne pas dormir à l'extérieur plus de trois nuitées dans le mois et les visites ne sont pas admises dans les chambres. Mukhtar voit ces nouvelles conditions de logement «plus comme un challenge. C'est plus difficile... mais ça me bouscule». Il est aujourd'hui décidé à «sortir du foyer le plus vite possible et à trouver un job dans la logistique». Pour l'heure les CV envoyés sont restés sans réponse. En attendant, le jeune homme qui parle couramment l'anglais, l'arabe, l'indien et deux langues de son pays natal, l'Erythrée, s'est mis au français.

Geneviève continue toujours d'héberger Ayham sous son toit.
Geneviève continue toujours d'héberger Ayham sous son toit.
Photo: Chris Karaba

Ayham, 22 ans, quant à lui, s'accroche à l'idée  de «retourner en Allemagne pour y poursuivre des études d'ingénieur». Le réfugié syrien au sourire facile nous confie: «Ma vie n'est que école». Il est concentré sur le perfectionnement de son allemand et sur l'apprentissage du français au Centre de langues à Luxembourg. Mais il suit aussi des cours à l'université de Luxembourg en auditeur libre.

«Pour recevoir certains documents, il doivent faire une visite médicale qui coûte 20 euros. Mais cet argent, ils ne l'ont pas.»

Pourquoi les Syriens viennent ici?

Officiellement il bénéficie du statut de réfugié depuis mai 2015. Régulièrement, sur sollicitation d'Amnesty International ou d'enseignants par exemple, il témoigne devant des classes: «C'est intéressant pour moi de raconter ce qui se passe en Syrie et d'expliquer pourquoi les réfugiés sont venus ici. Ce n'est pas pour l'argent mais parce qu'il y a davantage de sécurité et la possibilité de construire un autre avenir».

D'argent, il ne parle d'ailleurs pas. A vrai dire, l'«argent est un problème mais je me débrouille. Mais c'est vrai que c'est difficile», reconnaît Ayham du bout des lèvres. C'est Geneviève qui explique comment, une fois par semaine, il se rend auprès d'un camion-épicerie où il peut faire des achats pour 50 euros tout rond. «La dernière carte de transport, c'est Geneviève qui me l'a payée pour aller en cours», assure le jeune homme en la remerciant du regard.

Photo: Chris Karaba

Comme tous les réfugiés dont le statut est officiel, Ayham dépend directement d'un office social. Pour héberger Ayham, Geneviève sait la galère que vivent particulièrement les 18-25 ans: «Ils n'ont pas un sou, rien.» Et elle donne un exemple concret: «Pour recevoir certains documents, il doivent faire une visite médicale qui coûte 20 euros. Mais cet argent, ils ne l'ont pas.»

A force de ténacité et d'explications, «l'office social  a accordé 160 euros par mois à Ayham pendant trois mois, plus le transport. Mais après ces trois mois, on repart pour une nouvelle demande... c'est fatigant», souffle Geneviève qui a dû, en tant que personne accueillante, montrer «patte blanche» et fournir «un dossier gros comme ça» avec tous ses justificatifs de revenus, ses extraits bancaires, la vignette de la voiture, etc. «pour voir si je pouvais le financer».

Geneviève a beau expliquer sa démarche solidaire et marteler que «nous ne sommes pas une communauté domestique car nous n'avons rien en commun», mais rien n'y fait. Résolument positive, elle a quand même l'«impression que ça bouge un peu». A force de remuer.

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