Dans le monde du travail

L'hyperconnexion, ce mal 2.0 qui peut mener droit au burn-out

Karine Maurer: "Aujourd'hui, il n'y a plus de métier déconnecté. Il faut accepter la connexion mais ne pas la subir"
Karine Maurer: "Aujourd'hui, il n'y a plus de métier déconnecté. Il faut accepter la connexion mais ne pas la subir"
Pierre Matgé

Par Christelle Brucker

Karine Maurer est formatrice dans le domaine des soft skills. Développement personnel, gestion du temps, organisation du poste de travail: elle intervient dans les entreprises luxembourgeoises depuis plus de 20 ans. 

Ces cinq dernières années ont été marquées par une forte dégradation des conditions de travail des salariés qu'elle rencontre en formation: "Je vois beaucoup de situations de souffrance. Des gens qui pleurent", confie-t-elle. "Je ne voyais pas ça il y a 10 ans."

En cause: l'hyperconnexion, cet usage permanent des nouvelles technologies dans un contexte professionnel. Un phénomène récent, qui a fait de la connexion la norme, et a fini par pointer du doigt ceux qui n'y adhèrent pas.

"Aujourd'hui, quand on n'est pas connecté, il faut l'assumer socialement: c'est celui qui est déconnecté qui n'a pas l'air normal." Plus grave, l'hyperconnexion peut amener jusqu'au burn-out. 

"Désormais, c'est la loi du plus fort"

Dans ses cours, Karine Maurer est parfois choquée par l'état de stress extrême dans lequel elle trouve les participants. "Ce sont des gens qui sont en veille permanente, qui gardent leur smartphone sur la table de chevet, qui s'envoient des mémos par mail en pleine nuit."

"Ils souffrent réellement. Il m'est arrivé de demander à rencontrer la direction, la réponse a été claire: "on sait" m'a-t-on simplement avoué. Les entreprises sont conscientes du problème mais ne sont pas capables d'y remédier."

"On ne tient plus compte de l'individu, c'est l'individu qui doit s'adapter. C'est la loi du plus fort, les faibles sont mis de côté. Dans le contexte de la connexion, il y a obligation de s'adapter. Or, nous ne sommes pas des robots."

"Même nos besoins physiologiques les plus primaires sont aujourd'hui contrariés. Il n'est pas rare que des salariés s'empêchent d'aller aux toilettes pour ne pas avoir à fermer leur session ou pour finir un mail. On déjeune vite fait devant son écran, on ne prend plus le temps de faire un vrai repas."

"Les gens se sentent obligés d'être connectés"

"On ne leur demande pas d'être connectés mais s'ils ne le sont pas, ils ont droit à des reproches, donc les gens se sentent obligés de l'être", explique Karine Maurer. "Par ailleurs, ils veulent absolument garder des traces de tout ce qui se passe, pour se prémunir. Le mail est utilisé à ces fins."

Tous les jours face à des salariés, Karine Maurer a été en première ligne lorsque le phénomène est apparu
Tous les jours face à des salariés, Karine Maurer a été en première ligne lorsque le phénomène est apparu
Pierre Matgé

"En début de formation, quand je tente d'en savoir plus sur leur situation, tout va bien pour tout le monde. Puis, en avançant, c'est là que les problématiques sortent. Le mot qui revient le plus est "surchargé". Cela génère un stress énorme: les salariés ont peur de rater une information clé, ils culpabilisent de ne pas répondre à un client."

"On est en sous-effectif donc la masse d'informations est doublée. Des gens me racontent que l'employeur leur demande d'établir des timesheets, pour facturer leur temps de travail à un client par exemple... mais sans heures supplémentaires. Résultat, ils font rentrer artificiellement 9h30 de travail dans une journée de 8 heures et c'est le cercle infernal: ils sont facturés moins cher au client et leur entreprise ne voit pas la nécessité d'embaucher du personnel supplémentaire."

"Entre collègues, il y a ceux qui y arrivent et les autres"

"La crise de 2008 a instauré un climat de peur, la peur de perdre son emploi, en particulier chez les 45 ans et plus: ils savent qu'ils ne retrouveront pas d'emploi s'ils tombent dans le chômage. Ils sont donc encore plus sous pression."

"Il y a aussi un clivage qui s'est imposé entre collègues de travail: ceux qui y arrivent, et les autres. Ils n'en parlent pas parce qu'ils ont honte par rapport aux collègues qui parviennent à travailler dans ces conditions intenables. Les valeurs qu'on a reçu sur le travail dans l'enfance comptent beaucoup."

"La réalité est que c'est l'évolution de la société. Aujourd'hui, il n'y a plus de métier déconnecté. Il faut accepter la connexion mais ne pas la subir", explique Karine Maurer.

Tous concernés?

Parmi les 800 à 1.200 personnes qu'elle forme chaque année, Karine Maurer voit des chefs de chantier comme des cadres de grandes entreprises.

"Plus on monte dans la hiérarchie, moins on est concerné par l'hyperconnexion. Les cadres sont habitués à déléguer et ils ont souvent des assistants, des secrétaires. Les salariés les moins qualifiés ne sont pas tellement concernés non plus. L'hyperconnexion frappe une tranche de la population qui occupe des postes moyens".

"De nombreux salariés pensent avoir des problèmes de mémoire, de concentration, de sommeil, alors que ces symptômes sont directement liés à l'hyperconnexion. Qu'ils en prennent conscience est mon premier objectif."

"Comme pour le moment, ça ne vient pas d'en haut, j'essaye de faire en sorte que les gens se protègent."

"Le management manque lui-même d'outils"

Pour Karine Maurer, il y a une responsabilité des entreprises: "Le management manque lui-même d'outils. On est capable de l'entendre mais pas de trouver des solutions. Or, l'exemple doit venir d'en haut."

Face à l'hyperconnexion, les salariés ont des réactions différentes: "Il y a celui qui va dire, moi, à telle heure, c'est terminé. Il y a des personnes qui choisissent de supprimer tous les mails de leur boîte à leur retour de congés, et demandent aux collègues de les prévenir s'ils oint manqué quelque chose."

"Et puis, il y en a qui choisissent leur destination de vacances spécialement en s'assurant qu'il n'y ait aucun réseau sur place, pour pouvoir déconnecter avec la conscience tranquille."