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Yves Cruchten: «Arrêtons le "français bashing", nous sommes un pays francophone»

Yves Cruchten: «Arrêtons le "français bashing", nous sommes un pays francophone»

Anouk Antony
Luxembourg 7 min. 09.03.2018

Yves Cruchten: «Arrêtons le "français bashing", nous sommes un pays francophone»

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Propulsé secrétaire général des Jeunes socialistes dès son premier congrès, Yves Cruchten est un fonceur qui préfère l'action aux longs discours et ne mâche pas ses mots quand il s'agit de défendre le multilinguisme qui lui a tant apporté dans sa vie professionnelle.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.   

Après Gusty Graas (DP) la semaine dernière, c'est le socialiste Yves Cruchten qui a répondu à nos questions.

  • Lorsqu'on grandit au "pays des trois frontières", quelle incidence cela a-t-il sur notre perception de la France et de la Belgique? 

Je pense qu'on se sent plus proche de nos voisins, forcément. J'ai passé toute mon enfance à Pétange, à 1 km de la Belgique et à 2 km de la France: ça nous arrivait régulièrement de traverser la frontière à vélo pour aller acheter des petites choses en Belgique. 

Mes premiers souvenirs avec la France, c'était tous les samedis matin: mon père nous emmenait, mon frère, ma soeur et moi, en voiture, jusqu'à Longlaville, pour valider sa grille de Loto. On en profitait pour acheter une baguette et des croissants et il nous obligeait à passer les commandes en français au comptoir. C'est gravé dans ma mémoire!

  • Et à la maison, le français avait-il une place?

Oui, mes parents étaient plutôt francophiles. Ils lisaient des livres français, on regardait peu la télévision mais quand elle était allumée, c'était pour voir le journal d'Antenne 2. Toutes nos vacances d'été, on les passait en Bretagne ou en Provence. Je n'ai jamais demandé à mes parents d'où venait cette francophilie... C'est vrai que c'est assez étonnant sachant qu'en plus, dans ma famille, on est vraiment des Luxembourgeois "pure souche" (rires), même mes arrière-arrière grands-parents sont tous nés au Luxembourg!

Anouk Antony

Malgré cela, comme tous les Luxembourgeois, j'ai souffert à l'école avec le français. Je ne le regrette pas car je viens de participer à la dictée de RTL et je me suis aperçu que mon français est nettement meilleur que mon allemand à l'écrit! 

Je m'en doutais car j'ai passé mon baccalauréat en France: suite à de mauvais choix d'orientation, j'ai arrêté le lycée en 12e et après avoir commencé à travailler, j'ai pris des cours du soir à Metz pour obtenir mon bac. 

Mon professeur de français, après la première épreuve écrite, est venu me trouver pour me dire: "Vous, vous êtes Luxembourgeois." J'étais étonné car je ne lui avais jamais parlé, mais il m'a dit avoir deviné parce que les étudiants luxembourgeois conjuguaient mieux que les Français (rires).

  • Vous avez 24 ans quand vous entrez au LSAP. Pourtant, personne parmi vos proches n'a un lien avec la politique alors d'où vient cet engagement?

Je me suis toujours senti de gauche, sans vouloir être actif en politique ou rejoindre un parti. Mais en 1999, après la perte des élections législatives puis communales, j'ai eu le sentiment que c'était le bon moment pour "afficher sa couleur". Les mots ne suffisaient plus, il fallait du concret. J'ai rejoint les Jeunes socialistes et en sortant du premier congrès, j'étais secrétaire général! (rires) 

J'ai grandi dans un environnement "facile" avec un père secrétaire communal, une mère enseignante... On n'a jamais dû renoncer à quoi que ce soit. Quand j'ai commencé à travailler à la commune de Steinfort à 20 ans, on m'a attribué les Affaires sociales: je me suis rendu compte que ce bonheur que moi j'avais vécu était loin d'être la règle.

J'ai vu de près les injustices, les inégalités et surtout, malgré toutes les initiatives locales ou nationales, j'étais face à des gens qui passaient au travers des mailles du filet. C'est une source de mon engagement.

  • Ces dernières années, le français prend de plus en plus place au Luxembourg, notamment dans le monde du travail: au détriment du luxembourgeois selon vous?

Comme je suis membre de l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, un travail dans lequel je m'investis beaucoup, je mesure la chance qu'on a, en tant que Luxembourgeois, de bien parler le français, l'allemand, l'anglais.

Anouk Antony

C'est un avantage énorme! On est souvent inclus dans les discussions, on fait l’interprète, le lien entre les autres participants. Assez rapidement, je me suis vu confier des tâches importantes grâce à cela. 

Pour moi, la discussion sur la dominance du français au Luxembourg est aberrante! J'ai toujours été très fier de parler le français et cela a toujours été un plus dans ma vie. Je ne comprends absolument pas pourquoi maintenant il faudrait renier ce multilinguisme et retourner à la langue luxembourgeoise.

On prend assez d'initiatives pour promouvoir la langue luxembourgeoise, y compris auprès des Luxembourgeois pour mieux l'écrire, mais à mon avis, ça doit s'arrêter là. On ne doit pas favoriser une langue au détriment d'une autre. Je vois tellement d'avantages à parler toutes ces langues que jamais je ne voudrais changer la situation.

  • Mais vous comprenez que cela va plus loin que la langue, c'est aussi lié à la question de l'identité.

Oui, bien sûr, c'est la face cachée de cette discussion. On doit la prendre au sérieux et y apporter des réponses au niveau politique. Malgré cela, certains veulent imposer le luxembourgeois sur tous les documents écrits, dans la vie quotidienne des citoyens...

Ce serait non seulement déraisonnable mais aussi contre-productif, puisqu'un des attraits du Luxembourg sur le plan économique est justement qu'en tant que non-Luxembourgeois, on peut facilement s'y installer et participer à la vie publique. Je ne voudrais pas qu'on revienne sur nos pas. Mon message est positif: soyons fiers de cette situation!

Regardons tous les avantages et pas seulement les petits bémols: est-ce que ça pose vraiment problème de ne pas parler luxembourgeois dans un commerce? Arrêtons le "français bashing", nous sommes un pays francophone. 

Le luxembourgeois a toujours été une langue parlée. Maintenant, c'est une langue écrite et c'est très bien, mais n'en faisons pas un outil d'exclusion.

  • Rappelons dans ce contexte que les résidents étrangers seront bientôt plus nombreux que les Luxembourgeois dans le pays. Comment intégrez-vous cette particularité dans votre travail de député?

On va dépasser le cap des 50% et c'est un cap démocratique: j'ai vraiment peur qu'un jour, à Bruxelles, on demande au Premier ministre luxembourgeois pour qui il parle au juste? Je crains ça, peu importe le nom qu'il portera. Le débat sur le vote des étrangers a été tranché par les citoyens lors du référendum de 2015, mais la discussion n'est pas enterrée. Dans l'avenir, cette question va refaire surface. Il faudra alors trouver les bons moyens pour mobiliser les citoyens non luxembourgeois. 

Anouk Antony

On va aussi faire le point sur la réforme sur la double nationalité: y a-t-il encore des choses qu'on peut améliorer? Mais à mon avis, la discussion générale sur la participation politique ne peut pas s'arrêter avec le "non" au vote des étrangers au référendum. Je suis profondément convaincu du principe démocratique. Et c'est vrai, j'ai peur que le débat politique soit un jour pollué par cette atmosphère anti-français qui prend de l'ampleur.

  • Cette "atmosphère anti-français", vous la constatez dans votre entourage, dans votre milieu professionnel?

Non. Je dois avouer que c'est plutôt en lisant les commentaires des gens sur les réseaux sociaux ou certains articles de presse que je perçois ce phénomène, pas dans mon quotidien, heureusement. Nous avons longtemps cru au Luxembourg que nous étions épargnés par ces opinions qu'on voit en Allemagne de l'est ou dans des régions rurales en France, mais nous ne sommes pas vraiment différents: le mécontentement se manifeste toujours en pointant quelqu'un du doigt, et c'est souvent l'étranger.

Le progrès social au Luxembourg a eu lieu ces dernières décennies, c'est une réalité, grâce à de longues périodes de croissance accompagnées d'une certaine redistribution des richesses. Cela a certainement aidé à étouffer certaines tendances nationalistes... mais j'ai peur que derrière la façade, gonfle quelque chose comme ça aussi au Grand-Duché.


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