Changer d'édition

Viviane Loschetter: «Maîtriser une langue devrait suffire pour la nationalité»
Luxembourg 9 min. 11.04.2018

Viviane Loschetter: «Maîtriser une langue devrait suffire pour la nationalité»

Viviane Loschetter: «Maîtriser une langue devrait suffire pour la nationalité»

Gerry Huberty
Luxembourg 9 min. 11.04.2018

Viviane Loschetter: «Maîtriser une langue devrait suffire pour la nationalité»

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Députée depuis 2004, Vivianne Loschetter tire sa révérence et ne se représentera pas lors des prochaines élections. La chef de fraction des Verts nous explique pourquoi elle a défendu si fort des sujets comme la pondération des langues ou la loi sur la nationalité luxembourgeoise.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.


  • Quel est votre rapport à la langue française?

Je suis francophone et ma langue maternelle est le français. Mon père est luxembourgeois avec une mère bruxelloise, et ma mère est italienne: ils se sont connus à l'université en Suisse, à Lausanne, et se parlaient donc en français.

Comme je suis l'aînée, mes parents m'ont parlé en français et jusqu'à l'âge de quatre ans, j'ai parlé exclusivement cette langue. Je n'ai appris le luxembourgeois qu'à la maternelle.

Avec mes enfants, j'ai parlé le luxembourgeois mais le français a toujours été omniprésent chez nous et ils savaient le parler avant d'entrer à l'école.

Dans mon travail parlementaire, j'utilise le français, l'allemand et l'anglais et je fais mes recherches dans les trois langues. Quand je lis des livres, je préfère lire en version originale et je privilégie le français. Je regarde beaucoup la télévision en français. Le jeudi, c'est "Envoyé spécial". Mais j'ai la chance d'avoir un mari qui est juste le contraire de moi alors, ça équilibre! Cependant, durant mon enfance, j'ai été bercée par la radio et la télévision françaises. J'ai grandi dans cette culture.

La première fois que je suis allée à Trèves, j'avais 20 ans. Dans ma famille, on allait en Belgique pas en Allemagne.

  • Quelle est votre position par rapport à la manière dont on apprend les langues au Luxembourg?

Je suis convaincue, car je l'ai expérimenté et parce que je le vois avec d'autres personnes bilingues, que le problème des langues est plutôt socioculturel. Quand j'ai appris le luxembourgeois à l'âge de quatre ans, ça a été un peu un choc. A l'âge de 7 ans, j'ai été alphabétisée en allemand et je n'ai jamais eu de problème à apprendre de nouvelles langues. Quand j'étais petite, je passais deux mois par an dans la famille de ma mère en Italie et c'est comme ça que j'ai appris l'italien.

Pour moi, c'est le bain linguistique familial et culturel qui fait qu'un enfant se sent à l'aise avec différentes langues et qu'il peut les apprendre facilement. Il faut absolument promouvoir le multilinguisme car c'est un des atouts du Luxembourg. Il faut être néanmoins vigilant à l'égalité des chances concernant le multilinguisme.

  • Vous avec plaidé au niveau scolaire pour une pondération des langues

Oui, en effet. Lors du passage entre le primaire et le secondaire, les élèves sont évalués sur deux langues: le français et l'allemand. On constate que les enfants qui ne sont pas d'origine luxembourgeoise ont du mal à intégrer le système classique. Il y a donc une ségrégation par les langues qui s'opère et qui fait qu'on retrouve les enfants de résidents étrangers dans les filières techniques et peu en classique où le niveau de langue est très élevé. Grâce à la pondération des langues, il ne serait pas nécessaire d'avoir le même niveau en français et en allemand pour accéder à certaines filières. Il faudrait avoir un même niveau dans les langues mais pas forcément un niveau élevé.

Je vous donne un exemple: pour devenir infirmière, le niveau de langue demandé est très élevé et donc beaucoup de jeunes gens ne peuvent pas intégrer les écoles. Le résultat est que nous avons un déficit de ce type de profession au Luxembourg et qu'on embauche du personnel frontalier. C'est un exemple qui est vieux et que j'ai déjà cité il y a 15 ans quand j'avais le dossier de l'éducation mais rien n'a jamais changé.

"Je pense que les enfants de trois ans peuvent apprendre le français car ils sont aptes à assimiler beaucoup de langues si l'encadrement est correct."
"Je pense que les enfants de trois ans peuvent apprendre le français car ils sont aptes à assimiler beaucoup de langues si l'encadrement est correct."
Gerry Huberty
  • Quelle est votre position par rapport à l'introduction du français dans les crèches dès l'âge de trois ans?

Je n'y vois pas trop de difficulté mais je comprends les critiques. Oui, il va être difficile d'en faire un concept scientifique avec des indicateurs pouvant être vérifiés. Car ce qui est important, c'est de pouvoir faire un bilan et cela va être compliqué car le concept n'est pas très clair.

Il est difficile pour le personnel encadrant de pouvoir suivre leur mission car le programme n'est pas structuré. D'ailleurs, quand on en a parlé avec le ministre de l'Education nationale, Claude Meisch, c'est ce qui en est ressorti.

Cependant, de manière intuitive, je pense que les enfants de trois ans peuvent apprendre le français car ils sont aptes à assimiler beaucoup de langues si l'encadrement est correct.

  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion de député aux résidents étrangers?

Mon parti s'est clairement positionné par rapport à ça au moment du référendum. Pour moi, il suffit de maîtriser une des trois langues du pays pour avoir la nationalité. La langue luxembourgeoise ne se pratique que sur quelques kilomètres carrés et dans un pays où habitent un demi-million de résidents dont la moitié est luxembourgeoise, il faut bien le dire! Sachant que cette langue n'est pas du tout en danger, bien au contraire. Personnellement, je pense qu'on aurait dû prendre ce chemin-là. Cependant, j'adhère à la proposition de mon parti et du gouvernement.

  • Est-ce que le résultat du référendum sur le vote des étrangers a changé la perception des étrangers au Luxembourg ?

Je me suis souvent posé cette question car nous connaissions le risque de ce référendum et surtout de celui de récolter un "non" pour la question liée à la nationalité et au droit de vote. Nous ne nous sommes pas lancés là-dedans à l'aveugle. Cependant, nous n'avions pas imaginé un tel pourcentage de refus car il y avait beaucoup de gens en faveur du "oui" comme les syndicats, le patronat, les différentes associations, les intellectuels. Mais finalement, les Luxembourgeois ont voté "non".

Je pense que ce vote n'était pas dirigé contre les résidents étrangers mais plutôt pour signifier au gouvernement qu'il avait été brusque. Ce vote était peut-être davantage orienté vers la nouvelle majorité qui a joué au Brutus en éliminant le père suprême. Peut-être que nous n'avions alors pas assez pris en compte qu'après 40 ans de politique conservatrice, la population n'était pas prête à répondre à cette question qui n'avait jamais été thématisée concrètement.

  • Pensez-vous qu'il faille reposer la même question aux Luxembourgeois dans quelques années?

Au Luxembourg, nous avons une paix sociale qui nous protège du populisme d'extrême droite que d'autres pays européens peuvent connaître. Ici, tout le monde vit bien et personne ne peut rejeter la faute à quiconque.  On ne vit pas en austérité et il y en a pour tout le monde.

Je pense qu'il serait inutile de poser une nouvelle fois la question car la réponse serait la même. De plus, il faut bien avouer qu'il n'y a pas vraiment de revendication de la part des résidents étrangers. Il y a eu un véritable manque d'intérêt de leur part à s'inscrire aux communales avec toujours ce même argument: "Nous, on est bien et on n'a pas besoin de plus".

Je suis convaincue que tant que les résidents étrangers n'auront pas le droit de vote, on ne changera rien à la politique qui est menée dans ce pays en matière d'enseignement.

"Je commence à avoir une allergie aux adjectifs qu'on place devant le mot "croissance"
"Je commence à avoir une allergie aux adjectifs qu'on place devant le mot "croissance"
Gerry Huberty
  • Pourtant, il y a de plus en plus de personnes qui demandent la nationalité luxembourgeoise.

Oui, c'est très encourageant ce qui se passe mais dans le meilleur des cas, ça va nous aider à stabiliser le pourcentage des non-Luxembourgeois et encore... Il n'y a pas de renversement pour l'instant et je trouve que c'est une situation qui est malsaine car la croissance de ce pays est créée par les résidents étrangers et les frontaliers.

D'ailleurs, je commence à avoir une allergie aux adjectifs qu'on place devant le mot "croissance". La semaine dernière, c'était "intelligente" et avant c'était "qualitative" ou "quantitative". Pour moi, la question politique, qui demande des réponses multiples et connectées, est la suivante: dans quelle société voulons-nous vivre demain? La croissance n'est pas tout. Il y a aussi le sujet de l'organisation de la société, de notre quotidien.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Pour moi, c'est un défi. Le développement économique du Luxembourg  est exponentiel. Mais qu'on le veuille ou non, nous sommes à un carrefour et il vaut mieux prévenir, organiser, intégrer que guérir. Nous devons nous approprier notre propre processus et nous poser aujourd'hui les bonnes questions et mettre les jalons pour demain.

La Statec a parlé à ce sujet des 63 critères du PIB du bien-être et je trouve ceci très pertinent. Il faudrait que le PIB croissance soit aligné avec celui du bien-être et c'est loin d'être le cas. Les Verts en parle à chaque discours sur l'état de la Nation et sur le budget car nous pensons que c'est de ceci dont il va falloir débattre très vite.

Veut-on deux grosses voitures pour être dans un embouteillage ou est-ce qu'on veut un covoiturage à disposition et un transport public efficient? Changer une habitude pour une autre et constater que finalement, ce n'est pas plus mal. 

  • Il faudrait des infrastructures solides. Est-on actuellement sur ce chemin-là?

Non, pour l'instant, on rattrape le retard pris par l'ancienne législature et il reste énormément de travail.

Pour l'aménagement du territoire, c'est la même chose, on a dû rattraper le retard. Mais maintenant les plans sectoriels sont faits et ils vont venir.

Même si le projet avait été voté, on a remarqué, le Conseil d'Etat également, que certains points n'étaient pas conformes à d'autres lois, notamment des lois communales. Donc, toute la loi a dû être revue voire retravaillée de fond en comble, ce qui explique le retard accumulé. Le ministre Bausch est d'ailleurs très gentil avec Claude Wiseler sur ce point car quand il demande au gouvernement où en sont les plans sectoriels, il pourrait répondre lui-même à cette question.



Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.


Sur le même sujet

Claude Wiseler: «Il faut faire attention que cette croissance ne nous dépasse pas»
Deux de ses aïeux étaient bourgmestres libéraux à Walferdange. Mais dès ses années de lycée, Claude Wiseler a opté pour le parti chrétien-social. Tête de liste du CSV pour les élections législatives d'octobre, Claude Wiseler, 58 ans, souhaite que le Luxembourg «garde le rythme de croissance à un niveau où la capacité d'intégration, nécessaire pour notre cohésion sociale, soit toujours possible». Il reste «ouvert sur les trois coalitions possibles pour le CSV» et «ne veut pas de campagne de revanchisme».
Claude Wiseler: «C'est presque charnel. J'adore parler le français. J'adore lire, écrire en français».
Laurent Zeimet: «Chaque nouveau résident ou frontalier représente une richesse»
La langue française «m'a posé pas mal de problèmes à l'école primaire», reconnaît le Secrétaire général du CSV et député-maire de Bettembourg qui a fait une bonne partie de ses études de droit à Paris. Dans un Luxembourg en pleine évolution démographique, Laurent Zeimet estime que «chaque nouveau résident ou chaque nouveau frontalier qui veut s'investir ici, représente une richesse». A un peu plus de quatre mois des élections législatives, celui qui œuvre au sein d'une coalition communale CSV-Les Verts-DP, «ne croit pas que les coalitions à trois soient recommandables au niveau national».
Bürgermeister / 30.05.2018
Marc Baum: «On est en train de payer la facture»
Verve et engagement politique, voici les deux passions de Marc Baum pour qui "le passeport importe peu" puisqu'il se bat pour tous les salariés. Pour lui, il est grand temps de réfléchir à ce que veut vraiment le Luxembourg et à la participation démocratique de ses résidents étrangers ou non.
Roy Reding: «La mixité ne se décrète pas, elle doit se vivre»
Roy Reding ne pratique pas la langue de bois. L'avocat est tête de liste de l'ADR et n'a pas particulièrement d'atomes crochus avec la langue française même s'il lui reconnaît une place de choix dans la société luxembourgeoise. Pour lui, "gouverner, c'est prévoir" et il nous explique comment l'actuelle législature a loupé le coche auprès des Luxembourgeois et des résidents étrangers.
ITV Roy Reding, ADR. Foto:Gerry Huberty