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Violences sexuelles, du tabou à la prise en charge
Luxembourg 6 min. 22.06.2020

Violences sexuelles, du tabou à la prise en charge

Pour la psychologue Anne-Marie Antoine, les statistiques sur les violences sexuelles ne sont «qu’une partie visible de l’iceberg».

Violences sexuelles, du tabou à la prise en charge

Pour la psychologue Anne-Marie Antoine, les statistiques sur les violences sexuelles ne sont «qu’une partie visible de l’iceberg».
Photo: Pierre Matgé
Luxembourg 6 min. 22.06.2020

Violences sexuelles, du tabou à la prise en charge

Anne-Sophie de Nanteuil
Anne-Sophie de Nanteuil
Pour les victimes, les agressions ne marquent généralement que le début d'un long combat. Si ces femmes sont accompagnées tout au long du processus par des professionnels de santé, reste que le suivi de ces patientes demeure compliqué.

Après #Metoo et #Balancetonporc, c'est au tour de #Iwas. Comprenez «J'étais», un hashtag qui vise à dénoncer des violences sexuelles connues par le passé. Depuis quelques jours, les témoignages affluent sur les réseaux sociaux. Mais si en ligne les langues se délient, en dehors de la toile, le sujet demeure tabou. 

Une valse-hésitation à l'image des révélations de Lucie*, une résidente de la capitale qui a subi des attouchements il y a une dizaine d'années. Si elle se dit «soulagée d'enfin l'avouer», la jeune fille de 19 ans reste plus à l'aise derrière son écran, avouant, toujours par message, n'avoir jamais franchi le pas en dehors des barrières du virtuel. 

Des possibilités peu connues

Un silence qui s'explique notamment par «des sentiments de honte et de culpabilité», explique Anne-Marie Antoine. Pour cette psychologue-sexologue au Planning familial de Luxembourg, venir en aide aux victimes passe avant tout par l'instauration «d'une relation de confiance». Et pour cela, il faut du temps, mais aussi et surtout du tact. Chaque mot, chaque geste ont en effet leur importance, car ils pourraient «être mal interprétés, mal ressentis par une personne qui vient de vivre un traumatisme.»  

Elsa Do Cormo, directrice du pôle Mère-Enfant au CHL.
Elsa Do Cormo, directrice du pôle Mère-Enfant au CHL.
Photo: CHL

Des actes d'ailleurs d'autant plus insidieux qu'ils sont souvent commis par «des personnes que les victimes ont l'habitude de fréquenter», constate Elsa Do Carmo. La directrice du pôle Mère-Enfant au CHL, qui prend en charge chaque année entre 15 et 20 femmes de plus de 16 ans dans son service, estime qu'une «grande majorité des viols» a même lieu au sein du couple.    

Autant d'éléments qui font des violences sexuelles un sujet tabou. Bien qu'ils n'expliquent pas à eux seuls le silence existant autour de cette problématique. Car le sujet, hautement intime, n'est que peu mis sur la place publique, touchant pourtant aussi bien les adultes que les enfants, les hommes comme les femmes. Ces dernières qui, à titre d'exemple, ne sont «pas toujours au courant de leurs possibilités», constate d'ailleurs Andrée Birnbaum, directrice générale de l'Asbl Femmes en détresse. Au Luxembourg, ce ne sont pourtant pas les structures de prise en charge qui manquent. 

Un parcours du combattant

Qu'il s'agisse d'associations, de centres hospitaliers ou de services spécialisés, les professionnels de ce type de violences travaillent d'ailleurs «dans une approche multidisciplinaire et toujours en réseau». Du moins en théorie. Car dans la pratique, «c’est parfois plus difficile», affirme Anne-Marie Antoine.


Collectif anti fémincides. Foto: Guy Wolff/Luxemburger  Wort
Les colleuses anti-féminicides veulent «essaimer»
Elles diffusent des messages contre les violences faites aux femmes en les affichant sur les murs de la capitale et entendent monter en puissance en 2020. Cela afin «d'obtenir des chiffres du gouvernement sur les féminicides».

Les structures d'accueil ne sont en effet pas centralisées, disséminées à travers la capitale et sa périphérie. Et pour les victimes, fragilisées par ce qu'elles ont subi, cette prise en charge peut vite s'apparenter à un «parcours du combattant», souligne la psychologue. Une prise en charge qui pourrait toutefois être amenée à évoluer à l'image du projet-pilote de l'hôpital d'Arlon, lancé début juin en Belgique, et visant à accompagner les victimes en un même lieu, étape par étape et au plus proche de leurs besoins. 

Car si elle est difficilement quantifiable, reste que la demande existe. Le Grand-Duché n'est en effet nullement épargné par ce phénomène de violences sexuelles, dont la définition - très large - englobe aussi bien le harcèlement que les attouchements ou le viol. 

Mais pour Anne-Marie Antoine, les statistiques ne sont de toute façon «qu’une partie visible de l’iceberg». «Il existe énormément de situations méconnues», ajoute-t-elle faisant référence au silence des victimes. Et même parmi celles qui demandent de l'aide, toutes ne se rendent pas à la police. Déposer plainte n'est en effet «pas un acte anodin», alerte la psychologue, ajoutant qu'il ne s'agit pas non plus d'une finalité.   

Pour elle, hors de question donc de pousser les victimes à porter plainte. «Ce serait à nouveau quelque part l’obliger à quelque chose.» Dans certains cas, cette nouvelle épreuve peut même s’avérer «retraumatisante». La démarche les oblige notamment à «prouver ce qu’elles ont vécu». Et cette expérience est d'autant plus compliquée que «la notion de consentement est quelque part très difficile à établir dans la logique des preuves».    

Ces preuves demeurent néanmoins indispensables à la justice pour qui les enquêtes s'avèrent compliquées en l'absence de témoins. D'autant plus que l'auteur des faits bénéficie systématiquement de la présomption d'innocence, conformément à la réglementation. Alors pour recueillir des données, des photographies des plaies peuvent être prises. Les victimes sont également incitées à effectuer un examen clinique. 

Cet examen médical permet de relever d'éventuelles traces d'ADN. Que ce soit par «des prélèvements sous les ongles ou du sperme au niveau gynécologique ou anal», précise Elsa Do Carmo. Raison pour laquelle les victimes de violences ne doivent «en aucun cas» se doucher ou se changer «pour ne pas détruire les preuves», insiste le médecin.

Martine Schaul, médecin spécialiste en médecine légale au sein du service Umedo.
Martine Schaul, médecin spécialiste en médecine légale au sein du service Umedo.
Photo: LNS / Laurent Antonelli

Recueillir ces preuves, c'est notamment le rôle du service de documentation médico-légale fondé en 2018 par le laboratoire national de santé (LNS) dans le cadre du projet du gouvernement Opfer-Ambulanz

Baptisé Umedo, son objectif est simple : offrir du temps aux victimes (majeures) encore sous le choc au moment de l'examen. Car ces dernières «peuvent nécessiter d'un peu de temps pour entamer les démarches». Mais pour recueillir un maximum d'informations, mieux vaut agir vite. «Au-delà de trois jours, on ne s'attend plus à des traces biologiques», précise Martine Schaul, médecin spécialiste en médecine légale. 

Une fois recueillies, les preuves sont ainsi conservées au LNS. Les victimes ont alors dix ans pour les récupérer dans le cas où elles franchissent le pas et portent l'affaire en justice. Soit le délai de prescription au Luxembourg. Depuis sa création, dix personnes ont déjà fait appel à ce service pour des violences sexuelles, dont cinq en 2020. Bien que pour l'heure, aucun dossier n'ait été retiré.


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