«Une coopération optimale entre les hôpitaux»
«Une coopération optimale entre les hôpitaux»
(JFC, avec Annette Welsch) - Agé de 66 ans, le Dr Philippe Turk, gastro-entérologue et directeur médical de longue date de la clinique Zitha à Luxembourg, officie en tant que responsable de l'organisation hospitalière dans le cadre de la cellule de crise covid-19 mise en place par le ministère de la Santé.
Dr Turk, quelle a été votre inquiétude la plus vive au début de la crise?
Dr Philippe Turk - «Au départ, le Luxembourg était l'un des pays les mieux achalandés sur le plan des équipements de protection et des médicaments. Mais en l'espace de quelques jours seulement, les hôpitaux ont rapidement réalisé que les voies d'approvisionnement traditionnelles ne fonctionnaient plus. Et c'est là que la cellule logistique mise en place très tôt a accompli un travail remarquable.
La première préoccupation fut d'obtenir une vue d'ensemble précise de notre capacité en lits. Ainsi, à raison de deux fois par jour, un contrôle était effectué dans chaque hôpital au niveau des lits de soins aigus et intensifs disponibles, ainsi qu'un point sur les respirateurs et le personnel spécialisé à disposition. Ceci étant dit, il est évidemment plus facile pour un pays riche de surmonter une telle crise que s'il y a un manque d'argent en amont et en aval.
Etait-il nécessaire de réduire de façon drastique les activités des hôpitaux «hors covid»?
«Compte tenu des chiffres observés en Italie et dans le Grand Est en France, personne ne savait exactement au départ à quel point la maladie serait contagieuse et quel serait son impact sur l'organisation des soins hospitaliers. Nous voulions à tout prix éviter le mélange des patients, entre infectés et non-infectés. Mais le principal souci était de protéger le personnel, qui a été divisé en équipes pour garantir des réserves lorsque la pandémie atteindrait son apogée.
Car, alors que les professions de santé sont déjà en général dans une position très fragile, c'était et cela reste le principal goulot d'étranglement dans une crise de cette ampleur. Vu que 60% du personnel infirmier provient des régions transfrontalières, nous craignions, par exemple, que le président français Emmanuel Macron ne fasse appel à tous ses agents de santé, y compris celles et ceux en activité au Luxembourg.
C'est la raison pour laquelle notre gouvernement a accompli de gros efforts pour faciliter la vie des travailleurs frontaliers du secteur de la santé, notamment grâce à des crèches gratuites ou à la possibilité de séjourner dans des hôtels au Grand-Duché avec leur famille. Le fait que nous ayons spontanément accepté des patients français en provenance du Grand Est a également été bien accueilli par le gouvernement français.
Les patients atteints de maladies chroniques et qui n'ont pas pu être suivis de manière optimale nous préoccupent
Tous les soins étaient-ils alors encore garantis?
«Les urgences ont toujours été prises en charge partout, y compris les urgences chirurgicales. Nous sommes aujourd'hui préoccupés par les effets à retardement de la crise. A savoir les milliers d'opérations chirurgicales non urgentes qu'il faut à présent rattraper et les milliers d'examens médicaux qui n'ont pas pu être effectués à temps.
Le retard accumulé est tel qu'il ne sera probablement jamais comblé totalement. Nous courons le risque de nous retrouver confrontés à une flopée de problèmes de santé qui n'ont pas pu être identifiés à temps. La problématique des patients atteints de maladies chroniques et qui n'ont pas pu être suivis de manière optimale nous préoccupe particulièrement.
Quelles sont les répercussions possibles sur la santé publique au Luxembourg?
«Ce phénomène est très difficile à mesurer et se traduira probablement par une mortalité due à diverses pathologies en 2020. Mais nous n'avions pas le choix, car lorsque les cas d'infections au coronavirus ont crû de façon exponentielle, nous avons dû prendre des précautions radicales. Tout le monde a soutenu cette initiative.
Quelles leçons en avez-vous tirées?
«La première leçon à tirer est l'excellente coopération entre les hôpitaux. Personne n'avait encore jamais connu une ambiance aussi positive entre les établissements hospitaliers au cours des 20 ou 30 dernières années, et ce, parce qu'un défi collectif a été relevé. Les directeurs des hôpitaux ont immédiatement compris l'importance et l'intérêt d'unir leurs efforts.
La seconde est que les médecins des différentes spécialités ont très bien communiqué entre eux afin de définir ensemble le traitement adéquat des patients. Le personnel médical et infirmier s'est spontanément organisé et a travaillé ensemble dans des réseaux de communication. Nous devons maintenant veiller à maintenir cette bonne coopération en dehors de la "période covid".
Un "hôpital covid" n'est pas nécessairement la meilleure solution, c'est plutôt le projet médical qui importe
Justement, des mesures concrètes ont-elles été prises dans ce sens?
«Il existe une déclaration d'intention entre les conseils d'administration des quatre hôpitaux pour aborder conjointement la logistique à l'avenir. L'objectif est de gérer ensemble une réserve matérielle nationale. Cette structure devrait également être accessible à d'autres acteurs, tels que les structures d'accueil du troisième âge ou les cabinets médicaux et dentaires, qui ont également besoin de matériel. Un mouvement de base existe dans ce sens, ce qui me fait dire que cette crise du covid-19 a aussi eu ses côtés positifs.
Qu'en est-il de la création d'un «hôpital covid»?
«Récemment, a eu lieu une réunion entre la ministre de la Santé, l'AMMD et les hôpitaux. Paulette Lenert a clairement indiqué qu'elle ne pouvait pas imaginer la création d'une infrastructure spécifique dédiée au virus dans les trois à six mois à venir. Mais ce genre d'infrastructure n'est pas nécessairement la meilleure solution non plus, c'est plutôt le projet médical qui importe.
Quelle sera l'organisation mise en place en cas de seconde vague?
«Il est convenu que si une deuxième vague survient à l'automne, elle sera principalement absorbée par le Service national des maladies infectieuses du CHL. Et ce n'est que lorsque, le cas échéant, les capacités de ce service seront atteintes que les autres hôpitaux devront alors apporter leur aide. Le but est d'éviter un second confinement. Il est plus probable que nous travaillerions avec une réserve de dix à douze lits de soins intensifs équipés de respirateurs, suivant un plan précis qui déterminera étape par étape qui active quelles réserves et quand.
La pandémie a-t-elle révélé un réel manque de structures ambulatoires, comme l'exige l'AMMD? Le système reste-t-il encore trop centré sur l'hôpital?
«Elle a montré que les hôpitaux étaient efficaces, mais aussi que nous avons un certain retard à rattraper dans la structuration des soins de base. Nous avons besoin de cadres juridiques pour les pratiques de groupe, par exemple pour mettre en place des centres médicaux multiprofessionnels dans les grandes villes. Cela rendrait plus visible l'accès à la médecine générale, si importante, et qui a été négligée ces dernières années.
La question des activités en dehors des hôpitaux est plus susceptible d'aboutir à un compromis. Un certain nombre de services seront externalisés dans le cadre d'une coopération entre les médecins et les cliniques. Je pense qu'il est illusoire d'imaginer qu'à titre individuel des médecins individuels créeront des institutions privées. Si nous commençons à le faire, nous subirons alors la concurrence de l'étranger et personne n'aura gagné quoi que ce soit.
Cette crise pose également la question des ressources humaines. Pensez-vous que les professions de santé soient suffisamment attractives?
«Je pense que nous avons besoin de développer de nouvelles politiques à ce sujet. Ainsi, dans le catalogue des professions, celle d'infirmier devrait bénéficier d'une plus grande reconnaissance, par exemple le biais d'un baccalauréat, ou avec plus d'options de spécialisation. Chez nous à la clinique Zitha, cela se limite aux sages-femmes ainsi qu'aux assistants en radiologie, chirurgie et anesthésie.
Cependant, les soins infirmiers d'aujourd'hui ne peuvent être comparés à ceux d'il y a dix ou vingt ans. Le travail dans les hôpitaux est bien plus avancé que ce qui était réglementé par la législation des années 1990. Aujourd'hui, il existe de nombreuses possibilités de développement dans le secteur de la santé qui ne sont soit inconnues, soit pas suffisamment rendues attrayantes dans ce pays.
Le fait que nous disposions d'un bon personnel avec de bons salaires est l'une des raisons pour lesquelles nous avons bien résisté à la crise. C'est clairement une question d'argent: il vaut mieux traverser une crise sanitaire dans un pays riche que dans un pays pauvre. Néanmoins, nous devons veiller à former de bons médecins et infirmiers à l'avenir afin de contrer la pénurie imminente de personnel.
Quelles doivent être les priorités à l'avenir?
«Le fil rouge sera la politique de santé à mener au Luxembourg. Ces dernières années, ce secteur a été géré davantage par la question de l'argent et des dépenses que par une politique de santé claire et déterminée. Cela nous donnerait les moyens d'atteindre l'objectif de disposer du meilleur système de santé en Europe d'ici cinq à dix ans. Il serait dès lors plus judicieux de travailler sur l'avenir avec des ambitions communes que de maintenir les querelles corporatistes permanentes entre les différents acteurs.
Personnellement, je trouve qu'il manque cruellement d'une représentation légitime des patients. Une fédération d'associations de patients devrait être créée. Elle représenterait les intérêts des usagers du système de santé et disposerait d'une voix unique et démocratique. Mais nous restons dans une logique d'État, de patronage et de syndicats dans l'administration des fonds d'assurance maladie, qui décident ce qu'ils veulent payer. Je pose la question: où sont les patients et leurs besoins dans ce système?»
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