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Troubles de l’attention en entreprise: des talents à exploiter
Luxembourg 6 min. 03.11.2018 Cet article est archivé

Troubles de l’attention en entreprise: des talents à exploiter

Pour permettre aux entreprises d’exploiter pleinement les qualités des personnes atteintes de TDAH, Tom Keipes entrevoit plusieurs solutions, à commencer par la flexibilité des horaires de travail.

Troubles de l’attention en entreprise: des talents à exploiter

Pour permettre aux entreprises d’exploiter pleinement les qualités des personnes atteintes de TDAH, Tom Keipes entrevoit plusieurs solutions, à commencer par la flexibilité des horaires de travail.
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Luxembourg 6 min. 03.11.2018 Cet article est archivé

Troubles de l’attention en entreprise: des talents à exploiter

À l’instar de la dyslexie et de certaines formes d’autisme, le TDAH (Trouble de déficit de l’attention) est une forme de «handicap invisible», susceptible de mettre bien des bâtons dans les roues des personnes atteintes, particulièrement dans l’inhospitalier monde du travail.

Par Jean Vayssières

«Une personne sur dix dans la société possède un cerveau particulier, et on en trouve dans toutes les entreprises existantes» explique Hans van de Velde, fondateur du réseau «European Brains @ Work», dont l’objectif est d’assister les employeurs dans le processus d’intégration professionnelle des personnes atteintes de certains troubles spécifiques.

Car si le monde de l’entreprise n’est pas connu pour sa clémence, il peut être plus ardu encore à appréhender pour certaines personnes au cerveau atypique, qu’elles soient considérées comme surdouées, autistes, dyslexiques, ou atteintes de trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Selon la Haute Autorité de Santé française (HAS), si le TDAH (ou ADHS) est souvent réduit à la simple hyperactivité lors de l’enfance, ses symptômes sont pourtant multiples. Nadine Back, présidente de l’asbl «Treffpunkt ADHS», le définit comme «un trouble présent à plusieurs niveaux, entraînant un déficit de l’attention pouvant être accompagné d’hyperactivité ou d’impulsivité». À l’âge adulte, il se manifeste notamment sous la forme de sautes d’humeur, de difficultés de concentration et d’une faible résistance au stress.

«Chez les personnes atteintes, tout est instable et extrême»

Ses conséquences sociales et personnelles peuvent être lourdes, voire dramatiques. «S’il n’est pas traité, ce trouble peut entraîner un gros risque de panique ou de dépression, l’apparition de troubles obsessionnels compulsifs (TOC), voire le suicide», déplore Nadine Back. «Chez les personnes atteintes, tout est instable et extrême. Ainsi retrouve-t-on beaucoup d’individus atteints de troubles de l’attention dans les cellules des prisons ou dans la délinquance. Certains sont plus enclins à l’addiction, voyant dans la prise de substances une sorte d’automédication. D’autres sont en quête constante de sensations fortes».

«Les personnes atteintes de TDAH terminent souvent leur scolarité avec des diplômes plus bas qu’ils ne devraient l’être», poursuit Hans van de Velde. «Elles sont plus susceptibles d’être au chômage, de changer de travail, de poser des jours de repos et d’être en sous-productivité»

 Hans van de Velde, fondateur de «European Brains @ Work», s’est fixé pour but d’accompagner les entreprises dans l’intégration, ainsi que la gestion du bien-être et du talent des salariés TDAH.
Hans van de Velde, fondateur de «European Brains @ Work», s’est fixé pour but d’accompagner les entreprises dans l’intégration, ainsi que la gestion du bien-être et du talent des salariés TDAH.
Photo: Jean Vayssières.

Tom Keipes, PDG de «Done», une entreprise luxembourgeoise de création de sites web, lui-même atteint de TDAH, a été diagnostiqué très jeune. Fils de médecins, il a commencé son traitement à l’âge de sept ans. «Ma concentration fonctionne par vagues et peut durer plusieurs secondes, plusieurs heures ou plusieurs jours», confie-t-il.

«En fait, c’est tout ou rien: parfois il m’est impossible de me concentrer, et parfois je peux abattre une énorme quantité de travail en très peu de temps. Il nous arrive, dans mon entreprise, de terminer deux sites web en une semaine, à travailler sans arrêt en mangeant des sandwichs, comme dans les films».

«Il faut voir cela comme un pouvoir, savoir trier les aspects positifs»

Car, en parallèle de ces conséquences négatives, le TDAH est également synonyme de qualités singulières. Ainsi Tom Keipes préfère-t-il parler de «différences» que de «problèmes», terme qu’il considère comme trop péjoratif. «Il faut voir cela comme un pouvoir et savoir trier les aspects positifs», explique-t-il. «Comme le fait de pouvoir faire beaucoup plus de choses en même temps par exemple. Lorsque j’étais jeune, le simple vol d’une mouche suffisait à me déconcentrer lorsque j’étais en classe. Aujourd’hui, je peux être capable d’écouter une conversation, de discuter, et de faire bien d’autres choses en même temps».

«Ce sont des gens capables d’investir beaucoup de leur temps et de leur énergie, et qui sont très perfectionnistes lorsqu’un sujet les passionne réellement», confirme Nadine Back. «Il ne faut pas oublier que leur comportement parfois atypique n’est pas volontaire. L’important, c’est de savoir exploiter leurs capacités et leur potentiel. Ce sont souvent des gens qui ont vécu beaucoup de mauvaises choses». Hans van de Velde, qui est lui-même atteint de TDAH, les voit comme «des explorateurs capables d’apporter une vision nouvelle et très créative».

«Ne passez pas à côté de ces talents !»

Pour lui, ces qualités doivent être mises à profit par les employeurs, et non boudées ou stigmatisées. «Ne passez pas à côté de ces talents!» clame-t-il. «Si l’on parvient à placer la personne appropriée au poste approprié, alors il n’y a plus aucun problème. Elle va peut-être paraître un peu fantaisiste au premier abord, peut-être coupera-t-elle la parole à ses collègues par peur d’oublier ses propos ou aura-t-elle tendance à procrastiner».

«Mais lors d’une crise par exemple, elle sera capable de prendre les devants et de fournir un travail exceptionnel. Aidez ces gens à obtenir un diagnostic et accompagnez-les, et alors vous pourrez en tirer parti».

 Le 18 octobre, une conférence intitulée «Le handicap invisible en entreprise» a largement abordé les problématiques d’intégration des salariés TDAH au monde de l’entreprise.
Le 18 octobre, une conférence intitulée «Le handicap invisible en entreprise» a largement abordé les problématiques d’intégration des salariés TDAH au monde de l’entreprise.
Jean Vayssières


Pour permettre aux entreprises d’exploiter pleinement les qualités des personnes atteintes de TDAH, Tom Keipes entrevoit plusieurs solutions, à commencer par la flexibilité des horaires de travail. «Un petit break permet toujours de se refocaliser sur le travail en cours. La pause clope, c’est quelque chose de très mal vu, mais c’est pourtant essentiel».

Adapter l’entreprise au «handicap invisible»

Si les horaires fixes du monde de l’entreprise peuvent aider à se fixer un cadre de travail strict, le télétravail est également une option envisageable. «Pour certains, les horaires stricts fonctionnent très bien. Mais d’autres ont besoin de travailler une heure avant de faire une pause, puis de travailler une nouvelle heure», précise Nadine Back. «D’autres encore ne commenceront à être très productifs qu’à partir de dix heures du soir, par exemple».

Si certains traitements médicamenteux peuvent être d’une aide précieuse, Hans van de Velde préconise avant tout de mettre en place des techniques de coaching, et invoque pour ce faire quelques acronymes simples, comme le TTD (Things To Do every day) ou l’OHIO (Only Handle It Once).

Ces techniques, Tom Keipes les connaît bien. Le chef d’entreprise, qui a commencé à s’organiser avec des post-it, explique «toujours avoir une checklist de choses à faire. Le but est de réduire chaque tâche à sa plus petite unité possible, pour que la progression puisse être plus facilement constatée. Il est également essentiel d’avoir des gens sur qui l’on peut compter et se reposer. Les critiques, quant à elles, ne feront qu’alimenter la démotivation».

«Cela ne sert à rien de cacher un déficit ou un atout»

Pour Joël Delvaux, conseiller syndical au sein du département des travailleurs handicapés de l’OGBL, le travail sur ce «handicap invisible en entreprise» est essentiel. «Ce genre de trouble fait peur aux gens dits "normaux"», regrette-t-il, «et il faut poursuivre cette sensibilisation, malheureusement de longue haleine, dans les écoles et les entreprises». Il conclut par un conseil, qu’il donne aux employés atteints de TDAH, d’autisme ou de dyslexie.

«Il faut être franc dès le départ avec son employeur. Cela ne sert à rien de cacher un déficit ou un atout, surtout s’il peut profiter à tout le monde. Si l’on veut être respecté par son patron, il faut le respecter lui aussi». Un propos partagé par Hans van de Velde, qui bannit toute approche victimaire de la question. «Si vous vous présentez comme une victime, vous serez traité en tant que telle», argumente-t-il. «Il faut se présenter en tant que personne responsable».

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