Trois centrales inquiètent le Luxembourg

Des petits pas pour faire barrage au nucléaire

Environ 10% de l'énergie électrique consommée au Luxembourg est produite par la centrale nucléaire voisine de Cattenom.
Environ 10% de l'énergie électrique consommée au Luxembourg est produite par la centrale nucléaire voisine de Cattenom.
Photo: Gerry Huberty

Par Anne Fourney

Le nucléaire, le Luxembourg n'en veut pas. Le petit pays a cependant des frontières proches de la centrale nucléaire de Cattenom, en France, et de deux autres situées en Belgique, Tihange et Doel. Et les Luxembourgeois n'aiment pas cette proximité, en général. Même si le pays se fournit aussi en énergie nucléaire; une conséquence de l'ouverture du marché à la concurrence. Environ 10% de l'électricité luxembourgeoise vient de Cattenom. 

Le Luxembourg ne manque pas une occasion de rappeler à la France ses craintes quant au nucléaire, a fortiori depuis le drame de Fukushima, en 2011 au Japon.

Pas plus tard que ce mercredi matin, Carole Dieschbourg, ministre de l'Environnement, a réagi aux propos de son homologue français, Nicolas Hulot, qui a annoncé le report d'au moins cinq, voire dix ans, de l'objectif de réduction de la part du nucléaire dans la production d'électricité à 50% en France. Nicolas Hulot a précisé que «dans un an, nous aurons une visibilité très claire du nombre de réacteurs que nous allons avoir à fermer». «C'est précisément maintenant que la pression (du Luxembourg) doit se poursuivre!», a twitté la ministre luxembourgeoise.

Lors de la visite du président français Emmanuel Macron au Grand-Duché, le Premier ministre Xavier Bettel a abordé la question de la fermeture de Cattenom, à laquelle le Luxembourg se dit prêt à coopérer économiquement. En déplacement à Paris en octobre, la ministre de l'Environnement Carole Dieschbourg a interpellé son homologue français Nicolas Hulot sur ce sujet. 

Le Luxembourg voit son petit territoire grandement menacé par un accident nucléaire. Il serait soit rayé de la carte, ou verrait son économie sombrer, son histoire, sa culture… Avec ses 2.586 km2, le Luxembourg est vulnérable en cas d'accident nucléaire.

Outre la diplomatie, le Grand-Duché a d'autres moyens de pression. Il este en justice. «Chaque pays est libre de gérer son marché de l'énergie comme il l'entend», rappelle Joe Ducomble, juriste au sein du ministère de l'Environnement. «Mais là où nous pouvons intervenir, c'est sur le respect de la réglementation.»

Après Hinkley Point, Cattenom

Si le Luxembourg ne peut pas se mêler directement de ce qui se passe chez ses voisins, il cherche par tous les moyens à se protéger et... à limiter les dégâts. Fermer la centrale nucléaire de Cattenom, au regard des investissements lourds qui y ont été faits par le gérant EDF, n'est de toute évidence pas pour tout de suite. Le Grand-Duché veut alors veiller à ce que tout le monde respecte le règlement. Joe Ducomble reconnait que la marge de manœuvre est plutôt réduite. 

Le Luxembourg est intervenu récemment aux côtés de l'Autriche pour contrer le projet de centrale nucléaire de Hinkley Point. C'est au sujet du financement de cette centrale nucléaire - en construction dans le sud-ouest de l'Angleterre - que les deux pays ont attaqué en justice. Ce projet perçoit une aide d'Etat de l'Angleterre sous la forme d'un prix d'énergie garanti. Le Luxembourg et l'Autriche ont attaqué l'UE sur ce point: «Un an avant, la Commission européenne a édicté des lois sur les énergies renouvelables, mais sans prix garanti!» Par son choix inique, l'UE favorise donc l'énergie nucléaire aux énergies renouvelables. 

Tous les Etats membres ne sont pas d'accord

«La France, la Tchéquie et la Hongrie se rangent du côté de la CE car ces trois pays comptent eux aussi sur les aides européennes de financement pour leurs installations nucléaires. Par nos démarches, nous voulons aussi rappeler que les règles sont les mêmes pour chacun: si l'on ne peut pas compter sur des aides pour les éoliennes, alors pourquoi cela serait-il différent pour le nucléaire? Il existe une aide de départ pour installer des éoliennes, mais rien ensuite. Alors pourquoi l'UE injecterait-elle encore de l'argent dans le nucléaire qui, lui, fonctionne déjà depuis des années?»

Le Luxembourg essaie de saisir toutes les opportunités possibles pour contrer les projets liés au nucléaire. «Nous avons peu de marge de manœuvre», concède Joe Ducomble. «Et il est difficile de mesurer l'impact réel de nos actions».

L'espoir d'une consultation transfrontalière

Un autre but du Grand-Duché est de parvenir à pousser la France à une consultation transfrontalière avant d'acter la prolongation de vie de la centrale de Cattenom.

Les Etats membres de l'UE sont soumis à la Convention d'Espoo (ONU), qui requiert une évaluation de l'impact sur l'environnement pour le lancement de certaines activités professionnelles dans un contexte transfrontalier. 

Or, si cette étude est obligatoire lors de lancement d'une nouvelle activité, qu'en est-il pour la prolongation d'une exploitation, nucléaire en l'occurrence? C'est l'un des points sur lesquels le Luxembourg insiste. 

A Minsk fin mai, des représentants des pays  membres se sont réunis et concertés à propos de la prolongation de vie des centrales nucléaires. Cependant, la réunion s'est soldée par une impasse. «Le lobby nucléaire, qu'il soit étatique ou non, est très puissant, ce qui est compréhensible aussi», confie Joe Ducomble.  

«La Cour européenne a été saisie. Elle est assez claire dans sa jurisprudence et dit que s'il n'y a pas de travaux, il n'y a pas besoin de nouvelle évaluation de l'incidence», poursuit Joe Ducomble. Or le juriste défend le fait que des travaux sont effectivement en cours à la centrale de Cattenom, dans le cadre de l'opération «grand carénage», effectués dans le cadre de la prolongation d'exploitation. Ces travaux ont certainement un impact sur l'environnement: lequel? Idem, le juriste rappelle qu'en matière d'impact sur l'environnement, seul le fonctionnement normal de la centrale est pris en considération. Et en cas d'accident? 

Travaux de Cattenom: quel impact sur l'environnement?

Le but du Luxembourg est que les pays membres exigent de la France une évaluation de l'impact sur l'environnement liée à la prolongation de l'exploitation de la centrale nucléaire de Cattenom. Tout en sachant bien, évidemment, que ce n'est pas ce type de démarche qui va stopper net le nucléaire en France ou ailleurs.   

Alors que les règles sont très strictes pour le financement des énergies renouvelables, «le nucléaire est une industrie qui bénéficie d'un statut à part», observe Joe Ducomble.

«De notre point de vue, le nucléaire n'est pas rentable. En fait on croit qu'il l'est mais on laisse de côté des aspects particulièrement importants comme la gestion des déchets ou leur transport.»

Plusieurs communes du Benelux ont déposé une plainte contre la centrale nucléaire de Tihange (B) parce qu'elle ne respectait pas les consignes de sécurité. L'idée est de chercher la petite bête, tout ce qui pourrait enfreindre les règles, notamment dans le domaine de la protection de l'environnement. Un travail de longue haleine, comme des petits graviers qui lentement s'accumulent dans un soulier. Parce que les nombreux Européens que le nucléaire effraie refusent d'attendre sans rien faire.

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