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Taxe sur les superprofits, question inflammable
Luxembourg 6 min. 09.09.2022
Economie

Taxe sur les superprofits, question inflammable

Les compagnies du secteur de l'énergie ont la pression.
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Taxe sur les superprofits, question inflammable

Les compagnies du secteur de l'énergie ont la pression.
Photo:dpa
Luxembourg 6 min. 09.09.2022
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Taxe sur les superprofits, question inflammable

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Les ministres européens de l'Energie se retrouvent ce vendredi 9 septembre à Bruxelles pour évoquer l'épineuse question de la taxation de ces gains exceptionnels réalisés par les géants du secteur.

Clivant, le sujet déchaîne les passions. Sa définition elle-même est absconse. Et pour cause, il n'en existe pas. Pourtant, ce vendredi 9 septembre, les ministres européens de l'Energie se retrouvent à Bruxelles pour parler de lui. Lui, c'est le «superprofit». Mais quel est-il?


Politik, PK , zesummen spueren ,  Turmes Claude Foto: Anouk Antony/Luxemburger Wort
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Selon le Larousse, un profit est un «gain réalisé sur une opération ou dans l'exercice d'une activité». Très bien, mais quand devient-il «super»? Repose-t-il sur une appréciation tangible ou sensible? «C'est toute la question, fait remarquer Benjamin Holcblat, professeur d'économie à l'Université de Luxembourg. En général, les gens voient dans le ''superprofit'' quelque chose d'anormal et d'injuste.» 

C'est bien connu, le malheur des uns fait parfois le bonheur des autres. Si le conflit en Ukraine, et les conséquences des restrictions prises sur l'importation d'hydrocarbures russes, ont vu les factures de gaz et d'électricité des ménages exploser, elle a aussi permis à certaines entreprises du secteur de l'énergie d'augmenter leurs bénéfices. Certaines d'entre elles ont même battu des records. 

Bénéfice et moralité

Le 4 août, le secrétaire général de l'organisation des Nations unies, Antonio Gutteres, estime que sur l'ensemble du premier trimestre 2022, les principales compagnies ont dégagé «près de 100 milliards d'euros de bénéfices». Sur les six premiers mois de cette année, ceux du groupe français TotalEnergies atteignent les 10,4 milliards d'euros. Ceux de Shell, le géant britannique, dépassent les 18 milliards. L'ancien Premier ministre socialiste du Portugal (1995-2002) appelle les gouvernements à «taxer ces bénéfices excessifs» qu'il juge «immoraux».

«Faire un maximum d'argent en un minimum de temps»

Membre de la commission de l'Environnement, du Climat, de l'Energie et de l'Aménagement du Territoire, Myriam Cecchetti (Déi Lénk) partage ce constat et estime que les décisions prises devraient être guidées par «une certaine morale et un sens des responsabilités». La situation actuelle en serait la parfaite illustration: «Poutine, on sait depuis longtemps que c'est un dictateur, un tsar, pourtant on a continué de faire du business avec lui. En Arabie saoudite, on sait très bien ce qui se passe là-bas, mais on continue de faire des deals. Pareil pour d'autres pays comme la Chine...» 

La question des «superprofits» résulterait, selon Myriam Cecchetti, de la principale préoccupation des actionnaires de ces grands groupes: «faire un maximum d'argent en un minimum de temps et devenir riche en ne faisant rien». Jugée «gauchiste» par certains, «simpliste» par d'autres, cette vision pose la question d'un système où «liberté d'entreprendre», «libre-échange» et «spéculation» sont des notions centrales. De quoi méditer sur cette phrase d'Alexis de Tocqueville: «La liberté n'existe pas sans morale, ni la morale sans foi.»

Doit-on étendre cette taxe à tous les secteurs?

Revenons à la question de la taxation de ces superprofits. Dimanche 4 septembre, pour soutenir le pouvoir d'achat malgré la hausse des prix, l'Allemagne annonce un plan d'aide de 65 milliards d'euros. Pour le financer, un «prélèvement sur les bénéfices aléatoires» dont feront l'objet les compagnies du secteur de l'énergie dont la production d'électricité se fait à partir du charbon, du nucléaire ou des énergies renouvelables. Pourquoi? Parce qu'elles tirent profit de l'envolée du cours du gaz, parce que celui-ci détermine le prix de l’électricité. Berlin appelle les autres pays européens à trouver un accord «dans les prochains jours». 


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Par le passé, cette «taxation» qui ne dit pas son nom a déjà été mise en œuvre, comme le rappelle Benjamin Holcblat, «lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale». Plus récemment, elle était réapparue lors de la crise du covid-19. «Ça avait été le cas, plus ou moins explicitement avec Amazon qui avait profité des confinements aux dépens des commerces de proximité.»

Pour l'économiste, cette mesure est à prendre avec des pincettes et, surtout, ne peut qu'être provisoire. «Une taxe sur les superprofits bien conçue pourrait aider à répartir plus également l'effet négatif des contre-sanctions russes, mais elle ne pourrait pas empêcher un appauvrissement de l'Europe tout du moins à court et moyen terme», prévient-il avant de poursuivre: «La détérioration des relations commerciales avec la Russie renchérit nécessairement l'énergie et le coût de beaucoup d'autres matières premières pour l'Europe.»

Il faut se poser plus fondamentalement la question de la distribution des bénéfices (...) On assiste à des augmentations de profits considérables

Esther Duflo (prix Nobel d'économie)

Benjamin Holcblat prévient que, «mal conçue», cette taxation «pourrait décourager les entreprises concernées à investir dans des énergies moins polluantes et moins chères, c'est-à-dire de nuire à l'allocation efficace du capital». Cet argumentaire, compréhensible, n'est pas forcément recevable au vu des pratiques de certaines sociétés. «Les entreprises du CAC40 (Ndlr: principal indice de la Bourse de Paris) dont les dividendes sont plus élevés ont, en général, tendance à favoriser les dividendes et n'investissent pas énormément dans le secteur de la recherche et du développement.»

Lors de son passage sur France Inter, Esther Duflo, prix Nobel d'économie, juge cette taxe comme «une vraie bonne idée car il faut saisir toutes les opportunités pour améliorer la justesse de notre système fiscal».

Toutefois, selon elle cette taxation devrait s'étendre à tous les secteurs. «Il faut se poser plus fondamentalement la question de la distribution des bénéfices (...) On assiste à des augmentations de profits considérables. Que ce soit en France ou mondialement et on n'a pas l'impression que le code de la taxation soit à même de les répartir de manière juste. C'était déjà le cas pendant la Covid, c'est encore plus flagrant avec ces gains de ''loterie'' dus à l'augmentation des prix de l'énergie.»

Des gains inéquitablement répartis, comme le souligne Benjamin Holcblat: «D'un point de vue historique et statistique, la part de la rémunération des actionnaires par rapport aux salariés a augmenté en France, et dans la plupart des autres pays, depuis les années 80. Aujourd’hui elle est au-dessus de la moyenne historique.»

Partage des richesses et augmentation des salaires...

L'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) relève qu'en France «les dividendes versés par les grandes entreprises (tous secteurs confondus) battent des records année après année. Au second trimestre de 2022, ils ont atteint un niveau record de 44 milliards de dollars.»

Créée en 1942 pour lutter contre la famine provoquée par le blocus anglais contre l'occupation nazie en Grèce, l'association Oxfam International, qui réunit à travers 66 pays une vingtaine d'organisations caritatives indépendantes, estime qu'une «taxe sur les ''superprofits'' pourrait ainsi limiter la spéculation et réduire le pouvoir de fixation des prix des multinationales souvent en situation de monopole et contribuer à réduire ainsi l'inflation». Certains estiment que cette taxation pourrait aussi relancer la question du partage des richesses et de l'augmentation des salaires.

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