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Sylvie Andrich-Duval: «On fait les lois pour les gens, pas pour le papier»
Luxembourg 10 min. 30.04.2018 Cet article est archivé

Sylvie Andrich-Duval: «On fait les lois pour les gens, pas pour le papier»

«En matière d'égalité des sexes, il y a encore beaucoup de préjugés et de mentalités à changer»

Sylvie Andrich-Duval: «On fait les lois pour les gens, pas pour le papier»

«En matière d'égalité des sexes, il y a encore beaucoup de préjugés et de mentalités à changer»
Photo: Guy Jallay
Luxembourg 10 min. 30.04.2018 Cet article est archivé

Sylvie Andrich-Duval: «On fait les lois pour les gens, pas pour le papier»

Psychologue, engagée dans de nombreuses associations sociales depuis sa jeunesse, Sylvie Andrich-Duval considère son engagement politique au CSV comme un moyen de plus de venir en aide aux autres. Au fond, elle et sa ville natale de Dudelange, à laquelle elle est très attachée, partagent un point commun: une très forte proximité avec la France, ou du moins la francophonie.

Propos recueillis par Jean Vayssières

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.   

  • Quel est votre rapport à la langue française et à la francophonie ?

J'entretiens un rapport étroit avec la francophonie. Mon arrière-grand-père vient de Normandie et il est venu ici, au Luxembourg, quand il a connu mon arrière-grand-mère. C'est de là que vient le nom de Duval, mon nom de jeune fille ! 

Le français a toujours été ma langue préférée, j'ai même gagné un prix au lycée, en classe de 4ème: les meilleurs élèves en français étaient récompensés par l’ambassade de France. Et puis, Dudelange est limitrophe à la France, ce qui crée beaucoup de liens.

  • Utilisez-vous la langue française pour vous exprimer au quotidien ?

Ma langue maternelle, c'est le luxembourgeois. Évidemment, lorsqu'on s'adresse à moi en français, je réponds en français ! La plupart des textes de loi sont en français également, donc je baigne tout de même dans la langue. Et j'écris mes questions parlementaires en français, contrairement aux questions parlementaires orales, qui se font en luxembourgeois.

  • Avez-vous en mémoire un livre français qui vous aurait marquée ?

J'aime beaucoup Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry. C'est un ouvrage très humain qui véhicule beaucoup de messages. 

  • Un film français ?

C'est plutôt du côté de l'humour ! Louis de Funès, par exemple, c'était un acteur de génie. Les anciens, comme Bourvil aussi, dans la Grande Vadrouille. Des films comme ça ! J'aime moins les films sérieux.

Dans votre réflexion de députée, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers ?

Photo: Guy Jallay

C'est un contact quotidien, le Luxembourg est tellement multiculturel ! À Dudelange par exemple, un quartier s'appelle "Italie". Il accueillait les immigrés italiens dans les années 50. Aujourd'hui ça a changé, puisque la population portugaise est plus nombreuse. 

De toute façon, à Luxembourg, selon les derniers chiffres, on est à 48% de résidents étrangers pour 600.000 habitants, ça fait pas mal ! Si c'est fait dans le respect, je trouve que c'est un bon échange: au niveau des différentes cultures, des habitudes de vie, même des habitudes culinaires...

  • Qu'avez-vous pensé du résultat du référendum de 2015 sur le vote de étrangers ?

Je l'avais un peu vu venir, ce résultat, car la façon de poser les questions était maladroite. Il fallait choisir entre oui et non, et ça a suscité de la peur chez les résidents luxembourgeois qui craignaient qu'on touche à leurs droits, de ne plus pouvoir s'exprimer dans leur propre pays. Ça a créé des angoisses.

Le problème, c'est que ce vote a scindé la société plus qu'il ne l'a rapprochée. Il ne faut pas poser les questions comme ça. Avec l'interculturalité, il n'y a jamais vraiment eu de gros problème de cohésion sociale au Luxembourg, et ce vote était un risque. Certains des résidents étrangers que je connaissais ont mal réagi au résultat du référendum, en avançant que les Luxembourgeois ne voulaient pas d'eux.

Dans un pays où la plupart des habitants sont trilingues, savoir parler le luxembourgeois est un atout.

Je trouve que la loi sur la double nationalité, qui d'ailleurs était à l'initiative du CSV, est une bien meilleure approche. C'est un plein succès, quand on voit le nombre de personnes qui ont déjà adopté cette double nationalité.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment pense-t-on la cohésion sociale dans ce contexte ?

C'est très important de travailler sur cette cohésion, de permettre un vivre-ensemble. Le CSV a fait des propositions dans ce sens. Il est par exemple favorable à l'élection des représentants du CNE (Conseil National pour Étrangers) par tous les résidents étrangers. Ça permettrait de donner une base plus démocratique au comité, d'inciter les gens à donner leurs avis sur des projets de loi ou sur des sujets qui les touchent et de les inclure dans la vie de tous les jours.

Le critère pour voter au Luxembourg, c'est de montrer qu'on veut s'intégrer. On a le choix d'opter pour la double nationalité, sans devoir renier ses propres origines. La langue luxembourgeoise, c'est aussi quelque chose de très important: c'est un instrument de bonne communication. 

D'ailleurs, les cours de luxembourgeois ont un grand succès ! On comprend que c'est difficile pour les étrangers de l'apprendre, mais c'est quand même bien d'avoir cette langue véhiculaire, ce dénominateur commun pour pouvoir communiquer ensemble.

Dans un pays où la plupart des habitants sont trilingues, savoir parler le luxembourgeois, c'est un atout. Je pense que certains secteurs sont plus sensibles: c'est plus important dans le social et la santé que dans une banque, par exemple. Si des personnes âgées, ou avec des problèmes psychiques, sont face à du personnel qui ne comprend pas leur langue maternelle, c'est compliqué . 

Mais il faut aussi parler les autres langues, puisqu'il y a des patients anglophones ou francophones, par exemple ! Il faut s'occuper de ce problème de langue avec une mixité dans les équipes médicales.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d'habitants, vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Les deux. Un défi d'abord: le nombre de frontaliers augmente avec la croissance économique, c'est bénéfique pour le pays. La société devient multiculturelle, les qualifications apportées de l'étranger apportent une meilleure qualité de travail... Mais si on a besoin de recourir tout le temps à des frontaliers, ça pose des problèmes de mobilité, cela attire plus de résidents étrangers... 

  Le summum de mon engagement: avoir été rapportrice du projet de loi contre la violence domestique, en 2013.

On a pour l'instant environ 11.000 nouveaux résidents par an ; il faut prévoir cela au niveau du logement. Tout l'aménagement du territoire doit être planifié en fonction. En résumé, c'est une richesse, mais il faut aussi se donner les moyens de gérer tout ça.

  • Vous êtes, depuis longtemps, engagée dans le social: responsable chez Caritas jusqu'en 1990, directrice de Pro Familia jusqu'en 1998... la politique est-elle un autre moyen pour vous d'aider les autres ?

Oui, on peut dire ça. Pour moi, la politique, c'était le prolongement de mon engagement au niveau social. En me permettant d'agir sur les lois, pour aller dans le sens d'une plus grande justice sociale. Au cours de mon travail, j'ai traité beaucoup de problèmes de violence familiale: des enfants battus ou abusés, des femmes battues... 

Pour moi, être rapportrice du projet de loi contre la violence domestique en 2013, c'était un honneur, le summum de mon engagement. Quand on a l'expérience du terrain, on sait de quoi on parle. Ça évite de créer des projets de loi inapplicables dans le concert ; il faut toujours se souvenir que l'on fait les lois pour les gens, dehors. Pas pour le papier. Il faut que ça fonctionne sur le terrain.

Je me suis toujours engagée pour l'égalité des chances, pour les droits des femmes. Quand on traite la violence domestique, on se confronte automatiquement à ces problèmes-là.

  • Vous avez quitté le conseil communal de Dudelange en 2014 pour vous consacrer à la Chambre. En 2017, vous vous êtes présentée à nouveau aux communales, rappelée entre autres par Claude Wiseler. Regrettez-vous d'avoir quitté votre siège pendant ces 2 ans et demi ?

Non, j'ai pris cette décision pour me concentrer sur mon travail parlementaire et pour des raisons personnelles. Lorsque le parti a fait appel à moi deux ans plus tard, ma situation avait changé. Je n'ai rien regretté: la décision du départ, c'est moi qui l'ai prise et je l'ai prise pour moi. Je ne regrette pas non plus d'être de nouveau de la partie. Les Dudelangeois ne m'ont pas pénalisée, ils m'ont bien soutenue.

Être au conseil communal, ça donne plus de proximité avec la ville. On aborde des problèmes qui touchent la gestion de la ville et le développement urbain. Mais je n'ai pas démissionné pour arrêter d'être proche des gens, évidemment ! J'ai toujours eu des contacts quotidiens avec les Dudelangeois: ils savent bien qu'ils peuvent toujours me contacter et que je leur prête toujours une oreille attentive.

Photo: Guy Jallay
  • En tant que femme, avez-vous été confrontée à des difficultés particulières au cours de votre carrière politique ?

Oui, ce n'est pas évident, surtout au début quand on commence. Je vais vous raconter une anecdote: au commencement de ma carrière, dans les années 93, des gens venaient me voir et me disaient "C'est certainement votre mari qui vous écrit vos discours" ! C'est quand même un peu... froissant, les remarques comme ça.

Il existe une sous-organisation du CSV, les Femmes Chrétiennes Sociales, dans laquelle j'ai toujours été engagée. Sans cette organisation, il aurait été encore plus difficile pour les femmes de faire entendre leurs doléances. Les choses ont évolué, mais c'est sûr: il faut être endurante. On a l'impression qu'il faut faire doublement ses preuves avant d'être respectée ou estimée. 

C'est une histoire de mentalités, et il faut continuer ce combat. Aujourd'hui, les jeunes femmes ont le sentiment que les discours sur les droits des femmes radotent et qu'ils sont tous acquis. On a des droits, la femme est égale à l'homme d'un point de vue juridique, mais il y a encore beaucoup de préjugés et mentalités à changer: il faut être très vigilant, pour ne pas faire machine arrière ! 

Je suis d'une autre génération, j'ai eu une autre éducation que les jeunes femmes d'aujourd'hui, donc je suis avertie. Au cours du temps, il y a certainement eu un changement dans le bon sens, mais il faut encore se battre.

  • Quelles sont vos ambitions pour 2018 ?

Je me suis déclarée disponible pour participer une nouvelle fois aux élections. Mon parti a trouvé que c'était une bonne idée, donc ils m'ont intégrée sur la liste. Pour l'instant, il n'y a que deux femmes députées au sud du pays et je pense qu'il est nécessaire que plus d'entre elles puissent représenter les doléances de la population. J'essaye d'avoir les meilleurs résultats possible pour mon parti, et si ça marche et que les gens m'encouragent, ça me fait évidemment toujours plaisir.

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