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Survivant de l'Holocauste, il témoigne: Gerd Klestadt a vécu l'horreur des camps de concentration
Luxembourg 1 5 min. 26.01.2015

Survivant de l'Holocauste, il témoigne: Gerd Klestadt a vécu l'horreur des camps de concentration

Il est l'un des derniers survivants juifs des camps vivant au Luxembourg. Gerd Klestadt avait 11 ans lorsqu'il a été déporté avec sa famille au camp de concentration de Westerbork, puis de Bergen-Belsen. La promiscuité dans le wagon à bestiaux, l'horreur du camp, le décès de son père à ses côtés... il se souvient. Tout comme des retrouvailles avec son libérateur, en 2014, auquel il sauvera la vie à son tour. Témoignage.

PAR MAURICE FICK

Il est l'un des derniers survivants juifs des camps vivant au Luxembourg. Gerd Klestadt avait 11 ans lorsqu'il a été déporté avec sa famille au camp de concentration de Westerbork, puis de Bergen-Belsen. La promiscuité dans le wagon à bestiaux, l'horreur du camp, le décès de son père à ses côtés... il se souvient. Tout comme des retrouvailles avec son libérateur, en 2014, auquel il sauvera la vie à son tour. Témoignage.

«A 11 ans, j'étais plutôt grand pour mon âge», raconte Gerd Klestadt, 82 ans, le regard clair et le geste alerte. Il se souvient des près de quatorze mois de sa vie passée dans le camp de Bergen-Belsen, en Basse-Saxe (Nord de l'Allemagne). «J'étais avec mon père dans la partie du camp réservée aux hommes, alors que mon petit frère (de trois ans son cadet, ndlr) était avec ma mère dans la section des femmes.»

Tandis que son père devait «travailler aux champs», le jeune Gerd se retrouvait tous les matins devant «une immense montagne de chaussures», sans savoir alors qu'elles provenaient des milliers de déportés morts dans les camps. «Mon travail consistait à déchirer ces chaussures pour séparer la partie en cuir du reste», raconte-t-il.

«Comme chaque matin j'ai mis ma main sur mon père»

Il se souvient bien aussi de la chaleur que peut dégager un corps la nuit, dans une baraque de camp où les détenus sont entassés sur un lit à quatre niveaux avec juste une couverture pour se couvrir. «J'ai dormi côte à côte avec mon père sur le lit. On a dormi corps contre corps parce que ça tenait chaud.» Jusqu'au matin du 4 février 1945... «Comme chaque matin j'ai mis ma main sur mon père et j'ai découvert qu'il était décédé», raconte Gerd Klestadt, en plissant légèrement les yeux et en dessinant des lèvres plus fines d'un coup. Il se retrouve alors seul.

La famille Klestadt fuit Düsseldorf dès 1936 pour se réfugier aux Pays-Bas. Arrêtée en janvier 1943, elle est internée dans le camp de Westerbork (Pays-Bas) où sont rassemblés tous les juifs arrêtés aux Pays-Bas avant d'être transférés par train vers différents camps de concentration. Le 31 janvier 1944, la famille est envoyée par train dans le camp de Bergen-Belsen où sont décédées, entre autres, Anne Frank et sa sœur Margot. «Ce qu'est devenue la dépouille de mon père, je l'ignore...», pose Gerd Klestadt. Il aime à s'imaginer que son père a trouvé la paix éternelle, quelque part dans une grande tombe, entouré des sœurs Frank.

«600 morts par jour»

Des images atroces vues de ses yeux dans le camp il y a soixante-dix ans, il garde en mémoire «les images des tas et des tas de ce qui restait des êtres humains et qui était en train de se décomposer sous les arbres. Il y en avait des milliers, des milliers et des milliers. La mortalité à Bergen-Belsen était à peu près de 600 morts par jour».

Gerd Klestadt accompagne cette semaine la délégation officielle luxembourgeoise dans le camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, à l'occasion du 70e anniversaire de la libération du camp par l'Armée Rouge. Et se rendra en fin de semaine au camp de Sonnenburg à Slonsk, également en Pologne.
Gerd Klestadt accompagne cette semaine la délégation officielle luxembourgeoise dans le camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, à l'occasion du 70e anniversaire de la libération du camp par l'Armée Rouge. Et se rendra en fin de semaine au camp de Sonnenburg à Slonsk, également en Pologne.
Photo: Screenshot vidéo wort.lu

Mais il lui reste aussi le souvenir d'une libération inattendue. Le 7 avril 1945, Gerd marche 6 km à pied avant de monter dans un wagon de bétail... destination inconnue. Les 2.000 déportés juifs qui se trouvaient alors à bord du train étaient autant de témoins gênants que les nazis avaient l'intention de faire disparaître.

Après un voyage de six jours sans sortir du wagon, soudainement le train stoppe près de Magdeburg. Plus de combustible. «Il y avait deux chars américains à l'horizon. Ils sont arrivés et ont libéré le train.» C'était le 13 avril 1945.

Le jeune Gerd voit ce jour-là des uniformes américains mais n'apprendra que soixante-cinq ans plus tard que sa famille avait été libérée par un certain Frank Towers. L'ancien lieutenant américain a, au fil des années, fait des recherches et a retrouvé 250 survivants du convoi. Les deux hommes ont échangé plusieurs courriers.

«J'ai rencontré l'homme qui m'a libéré»

Jusqu'à l'an passé. Le 9 juin 2014, dans un hôtel parisien, «j'ai rencontré l'homme qui m'a libéré», raconte Gerd Klestadt avec un brin d'émotion dans la gorge. « On s'est embrassé, on a pleuré. On a discuté. Il était seul dans la chambre. Et au bout d'un moment il m'a dit: "Je ne me sens pas très bien." Il a fait une attaque cardiaque. J'ai immédiatement appelé les pompiers et le SAMU. Plus tard, un pompier m'a dit: grâce à vous, il est encore en vie!» Frank Towers a pu retourner cinq jours plus tard, chez lui, aux Etats-Unis.

Survivant des camps, Gerd Klestadt témoigne très régulièrement, et depuis quatorze ans, de la Shoah, devant des élèves au Luxembourg, en France, en Allemagne et en Belgique. Car «les jeunes d'aujourd'hui, ce sont les dirigeants de demain» et ils peuvent «éviter les répétitions de la Shoah».

Il accompagne cette semaine la délégation officielle luxembourgeoise emmenée par le grand-duc héritier Guillaume et le Premier ministre, Xavier Bettel, qui se rend ce mardi 27 janvier 2015 dans le camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau en Pologne à l'occasion du 70e anniversaire de la libération du camp. Tout comme il accompagnera ce vendredi 30 janvier 2015, le grand-duc Henri et Xavier Bettel aux cérémonies commémoratives du 70e anniversaire de l'assassinat des prisonniers du camp de Sonnenburg à Slonsk.