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Sommes-nous condamnés à devenir obèses?
Luxembourg 12 min. 08.08.2022
Santé

Sommes-nous condamnés à devenir obèses?

Mieux vaut éviter l'anneau...
Santé

Sommes-nous condamnés à devenir obèses?

Mieux vaut éviter l'anneau...
Photo: Shutterstock
Luxembourg 12 min. 08.08.2022
Santé

Sommes-nous condamnés à devenir obèses?

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Stress, malbouffe, inactivité... Voici les principaux ingrédients à l'origine de l'explosion de l'obésité dans le monde. Avec 16,4% d'enfants de 9-10 ans en surpoids, le Luxembourg n'est pas épargné.

«J'ai entre 800 et 900 nouveaux patients par an.» Non, Fernand Lux n'est pas infectiologue et cette donnée ne concerne pas le covid. Lui, son domaine, c'est l'obésité. Infirmier coordinateur à la clinique éponyme, située rue d'Eich, cet homme de 57 ans, dont 40 passés au Centre hospitalier de Luxembourg, est formel: «À l'avenir, la situation ne fera que s'aggraver. C'est inéluctable.» 


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Plus de 16% des enfants de 9-10 ans étaient en surpoids en 2019/2020 dans le pays.

Cette conviction, Fernand Lux se l'est forgée au gré de son expérience, mais aussi de statistiques accumulées sur des décennies. Selon les données de The Behavioral Risk Factor Surveillance System (Ndlr: Système de surveillance des facteurs de risques comportementaux), l'obésité s'est propagée à vitesse «grand V» à travers tous les Etats-Unis. Ainsi, en 2001, le Mississippi est le premier état américain à compter parmi sa population entre 20 et 24% de personnes obèses. Seize ans plus tard, parmi les 48 Etats contigus, seul le Colorado en comptait moins de 25%. Depuis, la situation ne s'est évidemment pas améliorée.

58,1% des Luxembourgeois en surpoids

Pas très rassurant si l'on part du postulat que le pays de l'Oncle Sam a souvent, et dans beaucoup de domaines, un temps d'avance sur le Vieux Continent. Mais ce dernier n'est pas totalement à la traîne. Ainsi, en 2017, selon un rapport de l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), la moyenne de la population sujette au surpoids était de 59,2%. Avec 58,1%, le Luxembourg pointait juste derrière son voisin allemand (60%), mais devançait ses voisins belges (51%) et français (49%).

En 2019, un autre rapport de l'OCDE intitulé  The Heavy Burden of obesity - The Economics of prevention (Ndlr: Le lourd fardeau de l'obésité - Les aspects économiques de la prévention) confirme que, dans 34 des 36 pays membres, plus de la moitié de la population est en surpoids! Autre signe qui ne trompe pas, la proportion d'adultes présentant une surcharge pondérale sévère est passée de 21 % (2010) à 24% (2016). Soit 50 millions d'obèses supplémentaires.

Dès ses premières années, il faut l'habituer à manger des légumes, tous les légumes

Fernand Lux (infirmier coordinateur à la clinique de l'obésité)

Face à ce phénomène aux allures d'épidémie, Fernand Lux estime que la priorité reste l'éducation alimentaire. Et ce dès le plus jeune âge afin de permettre à l'enfant de «se faire» le palais. «Dès ses premières années, il faut l'habituer à manger des légumes, tous les légumes», insiste-t-il avant de souligner les dérives de notre mode de consommation propre aux pays développés: «Dois-je manger tout ce que je veux et à tout moment sous prétexte de pouvoir me le permettre?»

Se pose alors la question de la production, mais aussi du manque de transparence ou, au minima, de lisibilité des produits proposés en grande surface. «Allez donc faire vos courses et essayer de vous repérer dans la jungle des étiquettes alimentaires...»

Certains produits n'ont pas besoin d'une analyse trop poussée. «Allez faire un tour près d'un lycée à l'heure du déjeuner. Vous verrez bon nombre de gamins manger des chips et boire du soda. Ceux qui ont une banane et une pomme sont plus rares...»

Pour contrer l'obésité, la restriction alimentaire semble être LA solution. «La plupart des patients qui viennent me voir ont suivi des régimes très stricts», déclare Fernand Lux comme pour mieux souligner l'inefficacité, et même les dangers, d'une telle pratique. «Au début, ils maigrissent, mais les facteurs liés à cette prise de poids sont restés. Et au final, ils ont tous récupéré les kilos perdus.» Selon lui, il serait temps de s'inspirer du Canada et de «considérer l'obésité comme une maladie chronique». 

Pour l'infirmier coordinateur, il est un facteur dont on parle peu et dans lequel, pourtant, se trouveraient sans doute les principales causes de la prise de poids: le psychisme. «C'est ce que j'appelle l'alimentation émotionnelle. Le stress ou la dépression sont des états qui favorisent l'obésité. Pourquoi? Parce que dans ce genre d'état, et au-delà de la question hormonale, la personne va avoir tendance à chercher du réconfort dans le grignotage. C'est un cercle vicieux...»

Marie et une obésité lié à un problème lymphatique

Marie* était au cœur d'un cercle aux allures de cyclone. «J'ai toujours eu des problèmes de poids, mais il y a eu trois véritables paliers: puberté, grossesse et ménopause.» En 2012, cet ex-responsable marketing dans une compagnie aérienne se décide à prendre le taureau par les cornes.

«Je n'arrivais plus à perdre de poids», confie l'intéressée adepte depuis très longtemps des «régimes yo-yo». «Le genre où on mange deux œufs par jour... Le problème, c'est qu'à un moment le corps s'habitue et généralement, tu reprends deux fois plus de poids que tu n'en as perdu...» 

Au final, on m'a retiré 25 litres dans les jambes... Mais je ne suis pas la plus à plaindre, j'ai vu des enfants de deux ans qui avaient le même problème.

Marie

La solution, ou du moins une partie, Marie va la trouver à Hinterzarten (Allemagne). À la Foeldi Clinic qui n'est autre que le centre européen de Lymphologie. «Là-bas, on m'a tout de suite dit que j'avais un problème hormonal et que si j'étais obèse, ce n'était pas de ma faute...»

En raison d'une déficience de son organisme, Marie souffre d'une accumulation anormale de lymphe dans les tissus. «Lors de mon premier séjour, on m'a mis des pansements compressifs et j'ai eu droit à un drainage intensif, deux fois par jour, pendant cinq semaines. Au final, on m'a retiré 25 litres dans les jambes... Mais je ne suis pas la plus à plaindre, j'ai vu des enfants de deux ans qui avaient le même problème.»

Le bypass lui permet de passer de 192 kg à...95 kg!

Considéré comme une maladie chronique, celle-ci est irréversible et, cumulée à l'obésité, des lymphœdèmes peuvent apparaître. Là encore, un cercle vicieux dans lequel Marie a décidé de mettre un grand coup de scalpel. «C'était en 2013, j'avais 55 ans, je pesais 192 kg et je suis allée à la Clinique de l'obésité pour me faire poser un bypass (Ndlr: chirurgie bariatrique consistant à réduire le volume de l'estomac et à modifier le circuit alimentaire). Désormais, je pèse 95kg et je fais mes 10.000 pas par jour. Et ce même si j'ai deux prothèses de hanches, des douleurs dans le dos et toujours des problèmes au niveau de mes jambes...»

Quand une personne de 220 kg qui doit passer un scanner est envoyée dans un centre vétérinaire car celui de l'hôpital n'est pas adapté, vous imaginez ce qui peut alors se passer dans son esprit?

Marie

Du haut de ses 65 ans, Marie assure avoir «toujours eu suffisamment confiance en (elle) pour ne pas avoir besoin de (se) soucier du regard des autres» et qu'au moment de son choix, seules les raisons médicales ont pesé dans la balance. Toutefois, elle estime que les personnes en surpoids sont stigmatisées. Volontairement ou non. Elle prend l'exemple de l'aviation: «Quand vous faites remarquer que les sièges des avions ne sont pas adaptés, on vous répond que vous n'avez qu'à prendre deux billets...» 

Si le problème de l'assise dans les lieux publics est récurrent, celui du coucher l'est parfois même dans les lieux spécialisés. «Quand une personne de 220 kg qui doit passer un scanner est envoyée dans un centre vétérinaire car celui de l'hôpital n'est pas adapté, vous imaginez ce qui peut alors se passer dans son esprit? Quel est le message qui lui est envoyé?» 

La CNS doit-elle revoir ses critères de prise en charge?

À la Clinique de l'obésité, on dit être très vigilant au message envoyé par le patient. «Après un premier entretien d'une heure, le patient rencontre un endocrinologue, un psychiatre et un psychologue, il effectue des examens biologiques, mais aussi un bilan pneumologique pour détecter les apnées du sommeil car les gens qui dorment mal sont moins bien reposés et mangent plus que les autres... Il y a aussi un coaching diététique et une participation à des groupes alimentaires et sportifs», détaille Fernand Lux avant de préciser que le passage au bistouri n'est pas obligatoire.

«La chirurgie, c'est le deuxième volet. Certains patients s'y refusent; quant à d'autres, ils ne rentrent pas dans les critères fixés par la CNS (Ndlr : Caisse nationale de santé) qui prend en charge les frais de l'opération», explique l'infirmier coordinateur avant d'ajouter: «Pour pouvoir être opéré, il faut avoir un indice de masse corporel supérieur ou égal à 40 ou de 35 mais présenter alors des facteurs de comorbidité comme le diabète, l'hypertension, un foie gras ou une invalidité due à une maladie ostéoarticulaire...»

Aux débuts du XXe siècle, un homme parcourait quotidiennement, et à pied, entre 10 et 15 kilomètres. Aujourd'hui, il parcourt... 400 à 600 mètres.

Fernand Lux (infirmier coordinateur à la Clinique de l'obésité)

Cette logique peut pousser certains à des conduites à risques. «Certains peuvent être tentés de se dire ''bon, je vais prendre encore un peu de poids pour atteindre les critères», s'inquiète Fernand Lux qui y voit un mauvais calcul. Et ce, car l'obésité des plus jeunes entraîne, on le sait, d'autres pathologies à l'âge adulte. Or, les pays de l'OCDE consacrent 8,4% de leur budget santé au traitement des maladies associées à l'obésité. Soit, selon le rapport de l'OCDE, 311 milliards de dollars par an. 

 L'ancien secrétaire général de l'OCDE, Angel Gurria tirait en 2019 la sonnette d'alarme: «Il est économiquement et socialement justifié d'accroître de toute urgence les investissements dédiés aux mesures de lutte contre l'obésité et de promotion de modes de vie sains. En consacrant des moyens à la prévention, les responsables publics peuvent enrayer la progression de l'obésité parmi les générations futures, et faire du bien à l'économie. Il n'y a plus d’excuse à l'inaction.»

À propos d'inaction, Fernand Lux conclut le sujet sur une statistique qui en dit long sur l'immobilisme ambiant: «Aux débuts du XXe siècle, un homme parcourait quotidiennement, et à pied, entre 10 et 15 kilomètres. Aujourd'hui, il parcourt... 400 à 600 mètres.» 

* Par souci de discrétion, nous avons décidé de ne pas divulguer son identité.

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