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Simone Beissel : «Nous sommes arrivés à un point de non-retour avec les frontaliers»
Luxembourg 10 min. 26.03.2018 Cet article est archivé

Simone Beissel : «Nous sommes arrivés à un point de non-retour avec les frontaliers»

Simone Beissel : «Nous sommes arrivés à un point de non-retour avec les frontaliers»

Photo: Guy Jallay
Luxembourg 10 min. 26.03.2018 Cet article est archivé

Simone Beissel : «Nous sommes arrivés à un point de non-retour avec les frontaliers»

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Le français est la langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi une langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.

Simone Beissel s'est engagée auprès du DP il y a maintenant 31 ans. Grande sportive, celle qui a participé aux JO de 1972 et qui fut deux fois championne nationale de voile, n'hésite pas à comparer sa carrière politique avec le sport. "C'est le même système, il faut aimer se battre et souffrir", explique-t-elle en riant. 

Mère de deux filles, elle est soulagée de savoir que sa petite dernière se tourne vers la biochimie plutôt que vers une carrière de juriste ou d'économiste comme c'est principalement le cas dans sa famille. Rencontre.

  • Vous êtes membre du DP depuis plus de 30 ans mais également avocate. Comment êtes-vous entrée dans le milieu de la politique?

J'étais une camarade de classe de Lydie Polfer, de la primaire au baccalauréat. C'est son père qui voulait m'inciter à m'engager en politique, mais j'ai toujours refusé. Je voulais d'abord finir mes études. Finalement, je me suis présentée pour les communales en 1987. J'avais résisté pendant des années et puis j'ai fini par accepter.

  • Vous avez fait vos études en France: quel souvenir en avez-vous?

Je garde un très bon souvenir de ces années. J'étais dans une très bonne université à Aix-en-Provence. La preuve: ma fille fait ses études de droit là-bas aussi! Je donne d'ailleurs encore des cours chaque année à la fin du mois d'octobre. C'est drôle de retourner dans les salles de classe où j'étais auparavant.

Mes études à Paris ont été plus compliquées. J'étais seule, il n'y avait pas de soleil... on ne faisait que travailler jour et nuit! C'était très dur. J'étais frustrée, tout le monde pouvait rentrer le week-end et pas moi. Mais bon, je me suis accrochée.

  • Quel est votre rapport à la francophonie? 

Je suis très proche de la francophonie. J'étais vice-présidente du comité des régions, dont je fais partie depuis 1991. Une "organisation de la Grande Région" a même été créée en interne et nous faisions des réunions spéciales. J'ai beaucoup travaillé avec les communes limitrophes au territoire, jusqu'à Metz-Thionville, même Nancy. Du côté belge, j'ai travaillé avec Arlon, la province de Luxembourg...

J'organisais des camps de jeunes, des matchs de foot. Toutes ces activités avaient un certain succès, surtout en Belgique. En ma qualité d'échevin responsable des pompiers, j'organisais également des manœuvres transfrontalières pour encourager l'entraide entre nos pays. La difficulté dans ce genre d'alliance, c'est de trouver des sujets qui intéressent tout le monde.

Tout a toujours été une question de finances. La volonté est là, tant du côté du gouvernement luxembourgeois que des communes, mais l'argent... Nous avons bien essayé d'améliorer les transports, notamment du côté de Trèves, où nous avions proposé de doubler les ponts et les accès mais les Allemands ont toujours eu des soucis avec ça.

Du côté de la France, nous avons essayé d'aider le gouvernement à installer des grands parkings de l'autre côté de la frontière, pour garder les voitures là-bas. Mais l'offre des transports publics en ce moment est désastreuse. Ça ne marche vraiment pas bien, je ne sais pas ce qu'il se passe depuis un an mais c'est la catastrophe. Regardez Arlon! Faute d'argent, ils ont rendu les parkings payants autour de la gare ... Plus personne ne prend le train! C'est impensable de faire des choses pareilles.

  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion de député aux résidents étrangers?

Une place très importante, c'est certain. Il y a toujours eu des étrangers, notamment avec les grandes migrations: nous sommes un pays d'immigration, nous avons grandi avec cela. La part d'étrangers en ville est de près de 70% et nous en tenons compte. On gère la ville pour tout le monde, nous ne faisons pas de distinctions entre les Luxembourgeois et les non-Luxembourgeois. Nous essayons au possible de satisfaire tout le monde, en traduisant notamment nos textes dans les différentes langues, les brochures d'information etc.


Face aux députés
Avant les élections législatives d’octobre, nous avons rencontré les 60 députés du pays et leur avons posé des questions sur leur rapport à la langue française et la francophonie en général.

Nous n'avons pas de problème avec ces résidents. Le vrai problème, c'est que malgré une campagne monstre, les étrangers ne veulent pas aller voter. Et je pense qu'il y a deux raisons à cela. D'un côté, ils se disent que nous faisons déjà ça très bien et que nous n'avons pas besoin d'eux. Et d'un autre côté, la plupart de ces personnes viennent de pays où le vote n'est pas obligatoire. Ils ont donc une peur bleue de se retrouver en prison s'ils ne vont pas voter! C'est dommage.

  • Qu'avez-vous pensé du résultat du référendum de 2015?

On s'est pris une bonne claque! J'avais averti Xavier Bettel mais il ne m'a pas écouté. Je lui avais dit que nous n'étions pas encore «mûrs» pour des questions de ce genre et qu'il y aurait un vent de panique. Les gens se sont tous renfermés.

Notre pays a toujours été occupé, nous avons toujours dû lutter pour survivre. L'état d'esprit ici est très conservateur. Même mes propres enfants commencent à se dire "mais comment ça va se passer plus tard? Est-ce que nous aurons encore des jobs?" La peur commence à grandir chez pratiquement tout le monde.

Les Luxembourgeois de base, pas ceux qui sont naturalisés, vont commencer à disparaître, c'est vrai, et ça, les gens l'ont compris au même moment où nous avons posé cette fameuse question au référendum. Ça a été un déclic: "on est déjà condamnés, pourquoi accélérer le processus?"

Même les gens qui n'ont aucun problème avec les étrangers ont tout de même voté non. Et puis aussi, aucun pays au monde n'ouvre les législatives aux étrangers: c'est là que les grandes décisions sont faites.

"On vit et on démontre que la cohésion sociale est possible avec près de 70% d'étrangers. Je n'ai jamais ressenti de racisme ou de discrimination au Luxembourg: ni avant, ni après le référendum."
"On vit et on démontre que la cohésion sociale est possible avec près de 70% d'étrangers. Je n'ai jamais ressenti de racisme ou de discrimination au Luxembourg: ni avant, ni après le référendum."
Photo: Guy Jallay
  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment penser la cohésion sociale dans ce cadre? 

C'est une bonne question. Vous savez, il y a encore beaucoup de secteurs qu'on appelle des domaines souverains, comme l'armée, la police, la fonction publique. Et c'est un grand problème. On ne trouve plus assez de policiers, de pompiers. Dan Kersch commence d'ailleurs à se demander s'il ne va pas ouvrir ces fonctions aux non-Luxembourgeois. 

Prenez les pompiers par exemple. Pour l'instant, nous avons 190 pompiers professionnels à Luxembourg. Avec la création d'un établissement public à la française, nous aurons besoin de 600 personnes. Mais on ne les trouvera pas. Il y a des gens qualifiés près des frontières notamment, mais on ne peut pas les embaucher parce qu'ils ne sont pas luxembourgeois.  

Je lui ai donc conseillé de fixer un niveau par qualification plutôt que par la nationalité. 

Pour le reste, au niveau de la ville, on vit et on démontre que la cohésion sociale est possible avec près de 70% d'étrangers. Je n'ai jamais ressenti de racisme ou de discrimination au Luxembourg: ni avant, ni après le référendum. 

Nous sommes pourtant entourés de pays où le populisme augmente. Je pense que la loi sur la double nationalité aide beaucoup. De nombreux étrangers en ont déjà bénéficié. D'ailleurs, avec le Brexit, la demande des Britanniques a fortement augmenté! Cette loi permet aux non-Luxembourgeois de s'intégrer et de démontrer qu'ils sont attachés au pays. Et ils pourront ensuite voter comme ça!

  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays?

Nous avons besoin des frontaliers. Ils font un excellent travail et grâce à eux, notre économie est "tous azimuts" dans tous les secteurs. Mais je pense que nous sommes arrivés à un point de non-retour. Nous sommes 116.000 la nuit et 250.000 la journée! 

Tous les gouvernements, et je ne fais pas de distinction de partis ici, n'ont pas construit un mètre de route de plus en 30 ans. On manque cruellement de logements... Tout nous tombe sur la tête, on n'a rien vu venir! Nous avons un territoire extrêmement réduit, un niveau de vie très élevé et tout le monde nous dit qu'il faut de plus en plus de travailleurs. Mais on commence plutôt à se dire "on n'en peut plus". Ça bouchonne de 6 heures à 10 heures et de 17 heures à 21 heures, tout le monde est énervé, on a une pollution énorme... Nos infrastructures ne supportent plus. Je ne suis pas enchantée de savoir que nous allons avoir autant de monde. 

J'avais déjà proposé il y a dix ans de construire un monorail depuis la frontière française jusqu'en ville, au milieu de l'autoroute de Dudelange. Maintenant on commence à élargir les autoroutes avec des travaux qui vont durer quatre ans... On a raté le coche. 

  • Que faut-il faire alors selon vous?

Il faut arriver à une croissance qualitative plutôt que quantitative. Faire une liste de priorités sur le genre de travail dont nous avons besoin. Qu'ils soient durables, pas trop intensifs en infrastructures, en eau, assainissement, électricité... Il faudra se creuser la tête pour savoir de quoi doit avoir l'air le Luxembourg de 2050 et surtout, faire de l'intelligent. 

Je pense qu'il faut attirer et créer des entreprises avec une plus-value. Nous avons besoin d'industrie. La place financière a explosé, mais c'est terriblement artificiel: s'il y a une crise, tout tombe. Donc il faut de l'industrie primaire, de production. On ne peut pas fermer les frontières, alors trouvons un équilibre. Pour répondre à votre précédente question, c'est passionnant, mais il y a mille choses à faire. 

  • Quel bilan faites-vous de ces quatre dernières années en tant que député?

C'est un vrai épanouissement. J'aime la politique et j'aime aider les gens. Nous faisons avancer la ville et le pays. En plus, nous sommes un pays relativement sûr. On ne peut pas dire que vu le nombre d'étrangers, la criminalité a augmenté par exemple, ce n'est pas vrai. On peut bien vivre au Luxembourg et je suis contente de contribuer à faire avancer les choses. J'aimerais d'ailleurs beaucoup me faire réélire cette année. 

  • Ce n'est pas plus difficile de faire ce métier en étant une femme?

C'est certain que c'est plus difficile que pour un homme oui. Mais c'est surtout une question d'organisation. Moi, j'ai eu de la chance, toute ma famille m'a aidée et j'ai pu compter aussi sur des aides externes. 

Mais ça a un prix, de faire de la politique. J'ai toujours fait en sorte que mes filles, pendant mon absence, ne souffrent pas d'un manque d'organisation, qu'elles soient bien encadrées. Ce n'est pas évident. Mes filles me le reprochent encore maintenant.

  • Dernière question: quel est le film ou livre français qui vous a récemment marquée?

Je regarde beaucoup de films d'action. J'ai vu tous les films de Belmondo, de Louis de Funès, Alain Delon... Le dernier qui m'a marquée, c'était celui avec l'acteur qui joue Astérix. Ah oui, Christian Clavier! Cette histoire avec les quatre filles et leurs maris: "Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu" voilà, c'est ça! (Rires)

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