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«Si j'avais su, j'aurais déjà commencé le cannabis il y a 30 ans»
Luxembourg 6 min. 13.02.2019

«Si j'avais su, j'aurais déjà commencé le cannabis il y a 30 ans»

«Si j'avais su, j'aurais déjà commencé le cannabis il y a 30 ans»

Photo: Shutterstock
Luxembourg 6 min. 13.02.2019

«Si j'avais su, j'aurais déjà commencé le cannabis il y a 30 ans»

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Depuis presque un mois, 250 médecins peuvent prescrire du chanvre médicinal au Luxembourg. Certains n'ont pas attendu ce feu vert pour se soigner à l'aide de cette plante. Line et Coralie ont accepté de témoigner.

Jusqu'au 20 janvier dernier, Line et Coralie* se soignaient dans l'illégalité. Atteintes de sclérose en plaques et d'une maladie rare des poumons, elles consommaient du cannabis pour soulager leurs douleurs. «J'ai tout essayé, vraiment tout, mais c'est ça qui est le plus efficace», estiment-elles après plusieurs années de consommation.

Une situation irrégulière qui ne l'est plus puisque 250 médecins luxembourgeois  - sur 2.014 au total au Luxembourg, selon le collège médical - sont autorisés à prescrire du cannabis thérapeutique à leurs patients atteints de sclérose en plaques, maladies cancéreuses ou graves.

«Pourquoi tester quelque chose qui fait déjà ses preuves?»

Une "phase pilote" de deux ans voulue par le ministère de la Santé mais décriée par Cannamedica Luxembourg, une association créée en 2017 qui promeut l'usage du cannabis médical.

«Pourquoi tester quelque chose qui fait déjà ses preuves ailleurs? Des tas d'études existent, prouvant le potentiel de cette plante pour la société. Et c'est idiot d'attendre, alors que ça sera quand même mis en place dans tous les cas et que le cannabis récréatif sera également disponible», souligne Bob Lessel, membre du comité de l'association.

Mais le cannabis reste un sujet tabou, au Luxembourg comme ailleurs. Coralie*, auto-entrepreneure, n'ose pas dévoiler son vrai nom, de peur du jugement de ses clients. Elle même avait auparavant une image très négative du produit. «J'ai toujours assimilé cette plante à une drogue», explique-t-elle d'emblée, son café à la main.

Scepticisme initial 

Une image que Line, juriste de profession avait également en tête avant de goûter au chanvre. Mais depuis trois ans, elle en prend et l'assume pleinement. C'est une amie qui lui a ramené un bol un jour, en lui proposant de tester, pour la soulager. Atteinte de sclérose en plaques depuis 13 ans, elle ne quitte jamais sa canne.

Sceptique au début, Line n'y touchera pas pendant six mois. Mais le sujet la taraude et elle décide de se renseigner sur Internet et finira par franchir le pas en créant du beurre, la forme la plus commune utilisée par les débutants, avec les plantes de son amie.

Le beurre de cannabis est la forme la plus utilisée pour les malades débutants avec le chanvre médical.
Le beurre de cannabis est la forme la plus utilisée pour les malades débutants avec le chanvre médical.
Photo: Shutterstock

«J'ai sorti une baguette de pain et je me suis fait une première tartine. C'était vert et ça avait une forte odeur. C'est un peu dégoûtant, il faut le dire», explique-t-elle en riant. Trente minutes plus tard, toujours aucun effet; elle décide donc de réitérer l'expérience, une deuxième, puis une troisième fois. 

«Je n'ai pas pu finir cette dernière tartine. Les effets ne se manifestent qu'au bout d'une heure et demie, mais je ne le savais pas. J'étais malade comme tout, complètement à plat, je faisais une petite overdose», détaille-t-elle, amusée. Rapidement, Line finit par s'allonger et dormira six heures d'affilée, sans aucun problème.

«J'ai senti les effets au bout de dix minutes»

«Je me suis réveillée reposée, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Je prenais beaucoup de somnifères auparavant pour m'aider à dormir, sans grand succès. Je n'aime pas trop les médicaments à la base, je préfère les substances naturelles». Depuis, Line avale chaque soir un muffin "spécial" avant de se coucher.   

Coralie aussi prenait beaucoup de médicaments pour se soigner. La quinquagénaire souffrait de mal de dos chronique et avalait pilule sur pilule. Sur les conseils d'un ami, elle tentera à son tour l'expérience avec un bout de gâteau fait à base de beurre de cannabis. «J'ai pris un bout minuscule mais j'ai senti les effets au bout de dix minutes à peine. Je n'ai plus eu mal au dos jusqu'au lendemain».

Line: «Je prenais beaucoup de somnifères auparavant pour m'aider à dormir, sans grand succès. Je n'aime pas trop les médicaments à la base, je préfère les substances naturelles»
Line: «Je prenais beaucoup de somnifères auparavant pour m'aider à dormir, sans grand succès. Je n'aime pas trop les médicaments à la base, je préfère les substances naturelles»
Photo: Guy Jallay

Voyant l'effet positif, elle réitérera l'expérience le weekend suivant. Et ne souffrira plus jamais de mal de dos par la suite. Mais Coralie est de santé fragile et très vite, de nouveaux problèmes vont faire leur apparition.

Elle souffre depuis plusieurs mois de problèmes musculaires et d'une maladie des poumons, qui, si elle n'est pas traitée convenablement, lui imposera une transplantation.

 «Ça m'aide vraiment. Je n'y aurais jamais cru»

Cortisone, médicaments en tout genre, un lourd traitement commence alors pour elle. Dans un coin de sa tête, elle repense au cannabis qui l'a tant soulagée en début d'année 2017. Et décide de franchir le pas à nouveau. A Noël, elle reprend donc un brownie et ses analyses du mois de janvier sont bien meilleures. Elle poursuit sur cette lancée.

«J'ai acheté des plantes sans aucun taux de tétrahydrocannabinol (ThC), parce que je n'y connais rien donc je n'ose pas trop mélanger les substances. Pour m'aider à mieux respirer, j'inhale les vapeurs du cannabis à l'aide d'un vaporisateur. Ça va directement dans les poumons donc ça m'aide vraiment. Je n'y aurais jamais cru!», explique-t-elle avec entrain.

Premier bilan en 2021

Coralie est tellement satisfaite qu'elle va demander à son médecin courant février d'arrêter totalement les médicaments, pour se concentrer uniquement sur les effets du cannabis. «Je veux voir s'ils seront toujours aussi positifs en ne prenant que ça», explique-t-elle, ajoutant avec un sourire malicieux: «Vous savez, si j'avais su, j'aurais commencé il y a 30 ans déjà».

Au-delà de leur cas personnel, toutes les deux revendiquent le droit aux malades de pouvoir en bénéficier, quelle que soit leur maladie. «Il faut en distribuer à ceux qui en ont besoin. Dieu a créé cette plante pour aider l'homme, utilisons-la!», martèle Line, tout en saluant le fait que le Luxembourg «aille dans la bonne direction».

Ce qui prendra du temps avant de porter ses fruits. Un premier bilan sur l'impact de cette expérience ne sera pas dressé avant deux ans.

«Une évaluation, notamment du nombre de patients bénéficiaires et des indications de prescription s'imposera en vue de disposer des données nécessaires pour décider d'une éventuelle consolidation ou du développement du dispositif national en la matière», a expliqué le ministère de la Santé, contacté par la rédaction.

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