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Sam Tanson: «Ce n'est pas parce que le référendum a échoué que la discussion est close»
Luxembourg 9 min. 25.06.2018

Sam Tanson: «Ce n'est pas parce que le référendum a échoué que la discussion est close»

"Il faut bien être conscient qu'un député représente toutes les personnes qui résident au Luxembourg et c'est un peu le danger de notre système. Dans la mesure où nous avons un déficit démocratique car un nombre certain de personnes n'ont pas le droit de vote, le danger est de ne penser qu'à ceux qui ont le droit de vote"

Sam Tanson: «Ce n'est pas parce que le référendum a échoué que la discussion est close»

"Il faut bien être conscient qu'un député représente toutes les personnes qui résident au Luxembourg et c'est un peu le danger de notre système. Dans la mesure où nous avons un déficit démocratique car un nombre certain de personnes n'ont pas le droit de vote, le danger est de ne penser qu'à ceux qui ont le droit de vote"
Gerry Huberty
Luxembourg 9 min. 25.06.2018

Sam Tanson: «Ce n'est pas parce que le référendum a échoué que la discussion est close»

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Avocate au barreau de Luxembourg, Sam Tanson est députée depuis quelques mois et ne chôme pas. Maman de deux enfants, elle partage son temps entre sa famille et le monde de la politique où elle s'illustre depuis 2005. Férue de littérature et amoureuse des langues, elle nous raconte son itinéraire.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.  

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Je suis avant tout francophile grâce à mon père qui s'intéressait beaucoup à la politique française et qui écoutait la radio et regardait la télévision française, il lisait aussi les journaux français de sorte qu'à la maison, nous baignions en quelque sorte tout le temps dans cette langue.

De plus, nous avons de la famille en France et j'ai passé de nombreuses vacances dans le bassin d'Arcachon, lorsque j'étais enfant. C'est pour cette raison que j'ai parlé le français avant même d'aller à l'école. J'ai beaucoup de beaux souvenirs de cette période de ma vie et cela m'a ensuite donné envie de poursuivre mes études en France, à Paris.

  • Vous baignez donc dans la langue française depuis votre enfance.

On apprend tellement facilement une langue lorsque l'on est enfant et je le vois aussi avec mes propres enfants. Je me souviens qu'enfant je participais à des stages de planche à voile à Arcachon et bien que parlant bien le français, je ne comprenais absolument pas les termes techniques. Un jour, je me suis retrouvée dérivant dans la baie d'Arcachon et lorsque ma mère est intervenue et que les moniteurs ont compris que je n'étais pas française, ils ont été très surpris! Tout ça pour vous dire qu'enfant, on apprend une langue étrangère un peu comme ça, en passant...!

J'ai appris le français par la communication et non à travers des règles. Je pense que c'est la meilleure manière d'apprendre une langue étrangère.

Au lycée, j'ai eu la chance d'être l'élève de Josée Ensch (poétesse luxembourgeoise, ndlr) qui m'a donné le goût de la littérature française et des belles lettres. Elle nous poussait, nous passionnait et nous donnait même des cours le jeudi après-midi pour nous motiver encore plus.

  • Quel roman en langue française vous affectionnez le plus?

Je n'aime pas classer les choses de cette manière. Je préfère dire qu'il y a des livres qui m'ont vraiment marquée comme "Voyage au bout de la nuit" de Louis-Ferdinand Céline. Cet auteur est contesté pour ses opinions politiques mais d'un point de vue littéraire, sa manière d'écrire m'a montré qu'il y avait autre chose que les auteurs classiques. J'ai aussi une affection particulière pour Albert Cohen et "Belle du seigneur". 

Ce qui me dérange un peu dans la littérature française contemporaine, c'est que ses auteurs parlent beaucoup d'eux-mêmes. Je préfère pour ma part une littérature tournée vers l'extérieur et qui raconte une époque. Actuellement, il me semble que la littérature américaine est plus intéressante car elle a une vue plus globale sur l'actualité et le monde.

  • Vous lisez toujours dans la langue d'origine?

Dans la mesure de mes possibilités, oui! Je comprends bien l'italien mais je ne serais pas capable de lire un livre de haute volée dans cette langue. C'est là qu'on se rend compte qu'une langue a besoin d'être pratiquée régulièrement pour rester dans la tête car bien qu'ayant appris l'italien de manière plutôt intensive durant quatre ans, je ne suis pas capable de le parler sauf pour commander ma pizza!

  • Vous allez au cinéma? Des films français vous ont marquée?

Oui, le cinéma français m'a accompagnée toute ma vie d'étudiante car quand je suis arrivée à Paris, j'ai été fascinée par les petites salles. C'est là que j'ai découvert le cinéma de la "Nouvelle Vague" et depuis je suis le cinéma français que je trouve très vivant.

Si je dois aller au cinéma au Luxembourg, je vais à l'Utopia car ce cinéma a une âme et on s'y sent bien.

  • Depuis vos années d'étudiante vous avez fait un bon bout de chemin et vous êtes députée depuis avril dernier.  Comment cela s'est-il passé?

Cela a été un grand bouleversement pour moi car je ne m'y attendais pas. Claude Adam m'a appelée en mars pour me demander de prendre le relais et c'est le genre de demande qu'on ne peut pas refuser! D'ailleurs, en y réfléchissant, ce n'était même pas une question.

J'ai pris mes fonctions il y a deux mois mais j'ai l'impression que cela fait beaucoup plus longtemps! Il reste encore quelques semaines avant la fin de cette législature et nous avons encore beaucoup de travail surtout en ce qui concerne la commission juridique dont j'ai pris la tête: réforme du divorce, réforme de l'administration pénitentiaire, convention d'Istanbul... Actuellement, les avis du Conseil d'Etat rentrent très rapidement et en fonction des avis s'il n'y a plus d'oppositions formelles, on peut procéder au rapport et après au vote. Et je serais très heureuse si le projet de loi sur la possibilité de ne pas mentionner le sexe dans l'état civil pouvait encore passer car il me semble que ceci est primordial.

  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion de député aux résidents étrangers?

Il faut bien être conscient qu'un député représente toutes les personnes qui résident au Luxembourg et c'est un peu le danger de notre système. Dans la mesure où nous avons un déficit démocratique car un nombre certain de personnes n'ont pas le droit de vote, le danger est de ne penser qu'à ceux qui ont le droit de vote.

  • Comment faire justement pour penser à tout le monde?

C'est le grand défi de la fonction! Et c'est aussi une question de participation et de ce que nous, en tant que député, nous en faisons. Le référendum a créé une sorte de chape sur la discussion et j'espère qu'après les élections, cette chape se dissolve et que l'on puisse se remettre à penser activement à la question du droit de vote des étrangers. Ce n'est pas parce que le référendum a échoué que la discussion est close car le problème est toujours là.

Il y a eu la loi sur la double nationalité qui facilite l'accès au vote mais cette loi ne résout pas la problématique, elle ne fait que freiner l'écart qui se creuse.

  • Dans l'idée de pallier le déficit démocratique, pensez-vous que la pratique d'une des trois langues du pays devrait suffire pour obtenir la nationalité luxembourgeoise?

Pour moi, il s'agit de deux choses différentes: d'une part la question de la nationalité et de l'autre, celle du droit de vote. Il faudra trouver un moyen pour mieux communiquer avec cette communauté de résidents étrangers en ce qui concerne la participation démocratique. Pour la nationalité, il faudra évaluer l'application de la loi où le niveau de langue a été baissé. Les gens échouent-ils à cause du niveau de luxembourgeois demandé? Et si oui, pourquoi?

La faible participation des résidents étrangers aux élections communales ne s'explique pas seulement par l'obligation de vote qui les effraie mais aussi par le fait qu'ils ne savent pas qu'ils ont la possibilité de voter. Il y a un vrai déficit d'information. Ne serait-il pas pertinent d'inscrire d'office les résidents étrangers sur les listes électorales lorsqu'ils s'inscrivent dans leur commune? C'est une des revendications de l'ASTI et je pense qu'il est temps de clarifier cette question.

Je suis d'avis que le délai de cinq ans de résidence avant de pouvoir voter ne doit pas continuer.

  • Le référendum a-t-il changé la perception des résidents étrangers dans le pays?

Durant les discussions autour du référendum, j'ai entendu des propos que je n'avais jamais entendus auparavant et cela m'a fait un peu peur. Il me semblait que nous étions un pays ouvert et sans a priori mais là, j'ai entendu des gens de tous bords aller dans une direction opposée. Après le résultat du vote, les gens ont commencé à parler plus librement car ils ne se savaient pas isolés et j'ai ressenti chez certains résidents étrangers que je connais, un malaise car ils ne se sentaient plus vraiment les bienvenus au Luxembourg.

  • Et comment vous analysez la défaite du référendum?

Après coup, tout le monde a été d'accord pour dire qu'il n'avait pas été bien organisé. Il aurait fallu prendre plus de temps et mieux expliquer les choses aux Luxembourgeois. Mais la question du droit de vote des étrangers est là et je ne peux pas me représenter que seule la moitié du pays vote.

Lorsque je regarde autour de moi, je me rends compte que cette situation n'existe nulle part ailleurs dans les pays voisins.

C'est un débat qui est là et on ne peut pas dire qu'on ne veut plus en discuter. Ce n'est pas l'idée que je me fais du Luxembourg en 2018 et le débat n'est pas clos. La prochaine étape est d'essayer de comprendre pourquoi les gens ont peur d'accorder le droit de vote aux résidents étrangers.

  • Ne peut-on pas imaginer que cette peur soit apaisée à travers des débats publics et de l'information?

Oui, je pense qu'il faut thématiser la question de manière pédagogique, didactique, sans rancune et sans repli identitaire. Il faut un débat avec toute la population car ces personnes vivent ici et contribuent à la richesse culturelle et économique du pays et sans lesquelles on ne serait pas ce que l'on est aujourd'hui. Il ne faut pas leur donner le sentiment d'exclusion ce qui, pour moi, a été un peu le résultat du référendum.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ? 

C'est une question qui nous occupe depuis très longtemps et nous sommes conscients que sans cette croissance, le Luxembourg ne disposerait pas de la richesse économique que nous lui connaissons. L'autre point, c'est la question de nos ressources et de la limitation de celles-ci comme l'eau, le logement et la mobilité. Ce n'est pas qu'une discussion idéologique mais aussi pratique qui va être un des grands enjeux des prochaines élections.


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