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Roy Reding: «La mixité ne se décrète pas, elle doit se vivre»
Luxembourg 10 min. 30.03.2018

Roy Reding: «La mixité ne se décrète pas, elle doit se vivre»

"L'incitation étatique, je n'y crois pas. Je suis un conservateur. Je crois à l'incitation qui vient de vous-même".

Roy Reding: «La mixité ne se décrète pas, elle doit se vivre»

"L'incitation étatique, je n'y crois pas. Je suis un conservateur. Je crois à l'incitation qui vient de vous-même".
Photo: Gerry Huberty
Luxembourg 10 min. 30.03.2018

Roy Reding: «La mixité ne se décrète pas, elle doit se vivre»

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Roy Reding ne pratique pas la langue de bois. L'avocat est tête de liste de l'ADR et n'a pas particulièrement d'atomes crochus avec la langue française même s'il lui reconnaît une place de choix dans la société luxembourgeoise. Pour lui, "gouverner, c'est prévoir" et il nous explique comment l'actuelle législature a loupé le coche auprès des Luxembourgeois et des résidents étrangers.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.   

  • Quel est votre rapport à la langue française et la francophonie?

Tout d'abord, j'ai fait mes études en France et par ma profession, je pratique beaucoup le français. Même si je plaide en luxembourgeois, les conclusions des avocats sont toujours données en français. Au Luxembourg, le droit civil est d'inspiration française, le droit fiscal est d'inspiration allemande et notre droit commercial d'inspiration belge. Les langues étrangères ont donc toute leur importance au Luxembourg.

  • Justement, êtes-vous un fervent défenseur de la francophonie?

Pour moi, la francophonie est un concept. Les anglophones ou les germanophones sont tout aussi les bienvenus au Grand-Duché. Dans ma famille, on ne parlait pas le français. Je viens de l'est du pays, d'un village qui se nomme Bech et nous parlions exclusivement le luxembourgeois. Lorsque nous regardions la télévision, c'était les chaînes allemandes.

Le français n'a joué aucun rôle durant mon enfance et cela a été très dur pour moi de l'apprendre. Quand je me suis décidé à faire des études de droit, je voulais partir loin de mon pays pour acquérir de l'expérience et j'avais demandé à intégrer une faculté à La Réunion. Mais le courage m'a manqué au dernier moment et je ne suis allé qu'à Aix-en-Provence où j'ai fini major de ma promo et où j'ai été pressenti pour présenter l'examen d'entrée à l'ENA. Ce que je n'ai pas fait car je ne me voyais pas entrer dans la fonction publique. Je ne suis pas un fonctionnaire dans l'âme.

  • Vous aviez besoin de partir du Luxembourg?

Oui, et je suis d'avis que les jeunes Luxembourgeois devraient clairement découvrir d'autres pays que le leur. Je n'ai rien contre l'université du Luxembourg mais il me semble que les étudiants doivent aller se confronter à d'autres réalités. Au lycée, on a appris Victor Hugo mais on ne connaissait pas le vocabulaire de la vie de tous les jours... On nous apprenait un français d'une autre époque, le français des livres.

  • Vous pensez que le système scolaire a évolué dans le bon sens et qu'on apprend mieux le français aux élèves maintenant?

Je pense que notre système scolaire est affreux. Moi, je suis un fils d'ouvrier et j'ai eu une grande chance dans la vie: c'est d'avoir un baccalauréat luxembourgeois qui était reconnu et j'ai pu choisir mon université car nous étions les bienvenus partout. Aujourd'hui, ça ne serait plus possible.

  • Et pourquoi cela ne serait-il plus possible de nos jours?

Le niveau a tellement baissé! Regardez simplement les résultats! Ce n'est pas parce qu'on appelle un diplôme "Bac" qu'il l'est encore. De nos jours, les Luxembourgeois peinent à concurrencer les étrangers, peu importe où ils vont. J'ai quatre enfants et je sais à quel point il est difficile d'aller dans une université étrangère alors qu'à mon époque, avoir un Bac luxembourgeois promettait la voie royale. Ce que je reproche aux gouvernements de ces 30 dernières années, c'est d'avoir enlevé cette chance en ne menant aucune politique digne de ce nom en matière d'éducation.

  • Comment vous expliquez que le niveau ait autant baissé?

L'idée des derniers gouvernements a été la suivante: on améliore le sort des gens en leur donnant un diplôme. Mais le "Bac" pour tous est un mauvais concept. Je trouve que c'est un crime par rapport aux jeunes de leur faire miroiter que l'on peut avoir une carrière sans passer par une filière classique. On ne peut pas et on ne le pourra jamais.

  • Pensez-vous que la langue française est bien enseignée au Luxembourg?

Non, quand je lis les conclusions écrites par mes jeunes avocats ou mes stagiaires, c'est une catastrophe! Il n'y a pas une phrase dans laquelle il n'y a pas une faute! Notre pays doit avoir une langue d'intégration: le luxembourgeois et c'est tout!

Ensuite, nous avons deux options: soit nous voulons rester luxembourgeois, soit nous allons devenir "Singapour bis" avec l'anglais comme langue véhiculaire. On peut plaider pour l'un ou pour l'autre mais il n'y aura pas de demi-mesure.

  • Pour vous, la langue française a peu de place dans l'avenir du pays?

Oui. On a le français comme langue administrative et judiciaire, telle est sa place. Vous n'imaginez pas le nombre de personnes non francophones qui sont gênées par le fait que les actes notariés soient en français et non en anglais! En tant qu'avocat, je suis très souvent occupé à expliquer les concepts de droit civil français à mes clients allemands, par exemple. De plus en plus, mon étude se transforme en boîte de traduction! Il faut conserver notre tradition du droit français tout en ayant une ouverture vers d'autres langues comme l'anglais ou l'espagnol. Mais pour ceux qui souhaitent rester ici plus de deux ans, c'est le luxembourgeois qui doit être la langue d'intégration.

  • N'est-ce pas la force des Luxembourgeois, justement, de pouvoir passer d'une langue à une autre avec facilité?

Oui, c'est vrai et c'est ça notre force. Mais il y en a trop peu! Je ne suis pas en train de dire qu'il faut uniformiser notre société mais qu'il faut donner une place à chacun. L'anglais est carrément mis de côté au Luxembourg. Vous trouvez normal que le site web de Luxembourg-Ville ne soit pas en anglais? Cela dit, il n'est même pas en luxembourgeois... Je pense que la bonne solution, c'est d'être ouvert au monde et de pouvoir offrir ce type de service dans plusieurs langues.

  • Pensez-vous qu'il y a suffisamment de moyens mis en oeuvre au Luxembourg pour inciter les résidents étrangers à apprendre le luxembourgeois?

On manque de moyens car on manque de professeurs de luxembourgeois. Cependant, je ne crois pas à l'incitation étatique, je suis un conservateur. Je crois à l'incitation qui vient de vous-même et je pense que l'intégration se fait par le voisinage.

La mixité ne se décrète pas, elle doit se vivre.

Je connais des résidents étrangers qui veulent apprendre le luxembourgeois, demander la nationalité et voter par la suite dans ce pays! Mais tout ça, ce ne sont pas des choses qu'on peut décider à travers des lois. Dans mon village à Bech, il y a différentes nationalités et ces gens-là se sont mêlés aux Luxembourgeois à travers les clubs. C'est aux communes et aux entreprises d'inciter les résidents étrangers à s'intégrer pas un programme gouvernemental ou un référendum.

  • Quelles sont à votre avis les qualités que doit avoir un politicien?

Pour moi, gouverner, c'est prévoir. C'est se demander où est-ce que l'on veut voir son pays, sa société dans 50 ans. Si je prends l'exemple du logement, c'est le communisme qui s'installe: l'Etat devient propriétaire de tout et revend avec des droits de préemptions. C'est l'abolition de la propriété privée et surtout l'impossibilité de se construire un patrimoine. C'est aux antipodes de ce que je crois juste et bien concernant la vie en société.

  • Pour vous, "gouverner. c'est prévoir". Pensez-vous que cette législature a suffisamment anticipé sur les questions de cohésion sociale?

Cette législature a été la pire que notre pays ait vu depuis la Deuxième Guerre mondiale car elle a séparé les gens et le référendum de 2015 en est une bonne illustration. Quelle arrogance et quelle ignorance de la manière dont fonctionne notre peuple et ce qu'il pense que de faire ce référendum! Le résultat 80/20 est un désastre et un gouvernement digne de ce nom aurait démissionné immédiatement.

Après la Première Guerre mondiale, les Luxembourgeois ont dit "non" aux Français. Pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, on a dit "non" aux Allemands. Alors pourquoi le Luxembourg aurait-il dit "oui" au vote pour les étrangers aux élections nationales?! Ce serait de la capitulation!

Cette question, seuls des politiciens citadins de la capitale et déconnectés du reste du pays pouvaient se la poser. D'ailleurs, même à Luxembourg-Ville, ils n'ont pas eu la majorité.

  • Cependant, il y a de plus en plus de résidents étrangers dans ce pays. Comment, d'après vous, penser la cohésion sociale dans ce cas?

Mais on a une cohésion sociale! La question du droit de vote n'a rien à voir avec la cohésion sociale. On travaille ensemble, on discute de loi ensemble, on fait des choses ensemble dans ce pays et cela fonctionne très bien. Seulement, le droit de vote est lié à la nationalité. On peut d'ailleurs l'obtenir et pour cela, il suffit de la demander même si je conteste le niveau lamentablement bas de la langue luxembourgeoise pour obtenir la nationalité. L'ADR a été le premier à voter contre la nouvelle loi sur la nationalité et l'abaissement du niveau de langue.

Notre Parlement parle en luxembourgeois, comment on peut voter si on ne comprend pas ce qui se dit?

  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Il faut arrêter cette croissance car nous n'avons pas assez de logements, pas suffisamment d'autoroutes et on essaye de rattraper les choses tout le temps. Il faut choisir une croissance plus raisonnée et ne plus accepter n'importe quelle entreprise car les frontaliers ne suffisent plus. Aujourd'hui, nous avons des gens qui viennent de Liège, de Charleroi, de toujours plus loin! Et nous n'avons plus assez de logements pour les accueillir donc il faut dire stop, ça suffit! 

  • Bientôt les législatives et vous êtes tête de liste de votre parti. Quels sont vos objectifs?

Le premier est de redevenir une fraction forte et d'avoir à la Chambre des députés au moins autant de députés que les Verts après les élections. Nous allons avoir 60 candidats à travers tout le pays et nous misons sur les quatre circonscriptions, notre deuxième objectif étant d'avoir un député pour chacune d'elles.

Le troisième est d'éviter une coalition entre le CSV et les Verts parce que cela serait une catastrophe pour notre pays. D'ailleurs, si cela se produit: je déménage. Aujourd'hui, on a un gouvernement de clowns et là, on aurait celui du "No return" car les Verts sont des idéologues qui veulent contrôler la pensée des gens.

Depuis 30 ans que l'ADR existe, nous avons contribué à la construction de ce pays et nous pouvons dire aujourd'hui que nous sommes le seul parti conservateur de celui-ci depuis que le CSV a abandonné toutes les valeurs de la droite chrétienne et que certains de ses membres sont devenus des politiciens de gauche.




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