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Roberto Traversini: «La mixité vient aussi du statut social»
Luxembourg 9 min. 14.05.2018 Cet article est archivé

Roberto Traversini: «La mixité vient aussi du statut social»

Roberto Traversini: «La mixité vient aussi du statut social»

Photo: Guy Jallay
Luxembourg 9 min. 14.05.2018 Cet article est archivé

Roberto Traversini: «La mixité vient aussi du statut social»

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Député déi gréng, bourgmestre de Differdange, la troisième ville du pays, et président de Pro-sud, Roberto Traversini est un homme de terrain et de convictions. Le développement du sud du pays, il y croit dur comme fer et nous explique comment le Luxembourg pourrait s'en inspirer pour son futur économique et social.

Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.    

  • Quel est votre rapport avec la langue française?

J'ai appris le français dans la cour d'école avec les enfants étant donné que je ne suis pas né au Luxembourg mais en Italie. Je l'ai appris en même temps que le luxembourgeois car je suis arrivé ici à l'âge de quatre ans. Je l'ai aussi appris en regardant la télévision chez les copains ou en écoutant la radio car mes parents écoutaient la radio en français.

Je vis à Differdange depuis 21 ans mais avant, nous avons pas mal bougé dans le pays.

  • Vous êtes député, bourgmestre et président de Pro-sud. Cela vous permet d'avoir une large vision de ce qui se passe dans le pays.

J'ai aussi des fonctions qui ne sont pas officielles comme la présidence d'une maison des jeunes, du club senior et j'ai été président de la commission d'intégration de Differdange. Je suis ainsi beaucoup en rapport avec les résidents étrangers. A Differdange, nous sommes précurseurs à ce niveau-là, il suffit de regarder le nombre de résidents étrangers qui se sont inscrits aux élections communales, plus de 20%. Nous avons fait une campagne de plus d'une année auprès de cette tranche de la population: nous sommes allés sur les fêtes portugaises faire de la publicité et les gens pouvaient s'inscrire sur place.

  • Comment réagissent les personnes que vous avez rencontrées dans ce cadre-là? Pensent-elles qu'il est important de s'inscrire sur les listes électorales?

Tout d'abord, ils viennent de petits villages et quand ils arrivent au Luxembourg, c'est le paradis car ils se rendent compte de toutes les possibilités qui s'offrent à eux et à leur famille. C'est sûrement une des raisons pour lesquelles ils ne se rendent pas compte de l'utilité de voter aux communales, ils ont déjà tellement par rapport à leur pays d'origine.

Cependant, je leur dis qu'il est important de voter et de voir qu'il y a aussi des résidents étrangers présents sur les listes communales. Nous avons à Differdange, un premier Portugais élu et qui siège au conseil communal. C'est un signal fort pour les 57% de résidents étrangers de ma commune.

  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion de député aux résidents étrangers?

Je ne regarde pas la nationalité, la place est la même pour tout le monde. Je pense que c'est une grande chance culturelle que plusieurs nationalités se côtoient dans notre pays et je pense que sans les étrangers et les frontaliers, le Luxembourg ne fonctionnerait pas.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d'habitants, vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C'est la question la plus importante à se poser durant ces prochains mois et qui va animer les débats des élections législatives. La croissance est la clé et il faut en discuter sérieusement, tout comme la question des pensions. On doit pouvoir en parler sans créer un malaise ou des peurs, sans tabou.

En 20 ans on n'a pas investi dans les transports en commun, il y a de plus en plus de monde sur les routes et les prix des logements sont exorbitants... Tout ça doit être mis sur la table et discuter si nous voulons contrôler notre croissance.

  • Justement, en temps que président de Pro-Sud, comment vous concevez les choses par rapport à la mobilité, aux frontaliers?

Le budget des transports en commun a fortement augmenté ces dernières années pour les 11 communes de Pro-sud, mais il faut savoir que les délais de livraison pour un train, par exemple, sont de deux à trois ans. Il faudrait freiner un peu la croissance et délocaliser les entreprises comme on l'a fait pour l'université à Belval.

Ce qui fait que les entreprises préfèrent s'installer à Luxembourg-Ville, c'est parce que l'impôt foncier est très en dessous de la moyenne nationale. Mais si je regarde toutes les friches que Esch-sur-Alzette et Schifflange détiennent, je me dis qu'il y a de place dans le sud aussi. Il est urgent de délocaliser les entreprises pour limiter le trafic sur les routes et désengorger la circulation. Pro-Sud est en train de mettre en place un réseau de vélos pour inciter les gens à se déplacer autrement.

Ici, à Differdange, nous avons 7.000 emplois mais la plupart de nos habitants prennent leur voiture pour aller travailler à Luxembourg-Ville. Nous sommes en train de réfléchir à utiliser les friches de Dudelange, Schifflange ou celles de Differdange pour développer des sites où l'on pourrait créer du travail. On a déjà converti 18.000 m2 en lieux créatifs où plus de 500 personnes travaillent et qui ne doivent plus quitter Differdange voire qui viennent habiter ici.

On vient de créer des zones artisanales, des zones industrielles et on espère que le sud du pays va créer de l'économie durable à travers l'artisanat au contraire de l'acier. Tout New York est construit avec l'acier du Luxembourg.

  • Est-ce que vous pensez que ce que vous êtes en train de mettre en place dans le sud peut servir de modèle au reste du pays?

On a pensé les espaces de création comme un laboratoire et je pense que nous avons bien réussi. Mais je pense qu'il y a beaucoup de villes dans le sud qui sont en train de chercher des solutions pour aller dans le sens d'une économie durable. A Differdange, la commune achète tous les locaux qu'elle peut et on les loue à des loyers raisonnables à des artisans. Cette stratégie marche assez bien et nous avons fait le pari de la création en investissant 15 millions pour développer notre économie. Nous allons avoir une aide de l'Etat à hauteur de 9 millions pour trois ans afin d'investir dans notre site créatif.

  • Comment pensez-vous que l'on pourrait inciter les résidents étrangers à aller vivre dans d'autres communes que la capitale?

La population étrangère qui vit à Differdange travaille essentiellement dans le secteur du bâtiment alors que ceux de la capitale sont dans le tertiaire. Nous aimerions que les fonctionnaires européens viennent s'installer dans le sud! Et ça commence, je dois dire. On remarque que des personnes travaillant à l'université à Belval commencent à acheter ici. Pour moi, ce serait bien qu'il y ait plus de mixité et que les résidents étrangers aillent s'installer ailleurs que dans la capitale mais pour l'instant, ce n'est pas encore le cas.

Pour moi, la mixité, ce n'est pas la nationalité mais également le statut social.

  • Est-ce que le résultat du référendum sur le vote des étrangers a changé la perception des étrangers au Luxembourg ?

On doit voir ce résultat comme il est et prendre en considération ce que près de 80% de la population a souhaité. Je pense que la loi sur la nationalité est ce que les Luxembourgeois voulaient et je pense qu'il ne serait pas pertinent de reposer la question à la population dans deux ou trois ans.

Cette réponse de la population massivement tournée vers le non a plusieurs explications. Certains pensent qu'il s'agit d'une réaction à la coalition qui a évincé le CSV, d'autres pensent que c'est la question de la langue luxembourgeoise qui serait bradée et qu'on ne parlerait plus dans le pays. Certains Luxembourgeois pensent que parler le luxembourgeois est une condition sine qua non à l'obtention de la nationalité.

Ce n'est pas mon opinion mais je les comprends et j'accepte le résultat du référendum.

  • A Differdange, il y a un lycée international public et gratuit. Avez-vous fait partie de la réflexion autour de ce projet?

C'était notre choix d'avoir un tel type de lycée à Differdange car nous n'en avions pas du tout. Cela permet à la population de résidents étrangers d'aller à l'école sur la commune et il y a près de 50% de Differdangeois qui le fréquentent. Nous sommes en train de faire un autre lycée pour permettre aux 50% de jeunes qui n'y sont pas scolarisés de ne pas à avoir à sortir de la commune pour leur scolarité.

  • Vous êtes Vice-Président de la Commission des pétitions. Comment expliquez-vous toutes celles qui ont été émises l'année dernière concernant la langue luxembourgeoise?

Quand on a peur, on se renferme sur soi-même et je pense que la langue luxembourgeoise est représentative de la crispation de certains Luxembourgeois autour de l'identité nationale. Certains partis jouent d'ailleurs là-dessus très bien en espérant gagner des voix.

Sur le terrain, on voit que le luxembourgeois n'est pas en péril. Je pense d'ailleurs que le français n'est pas non plus en danger et qu'il n'est pas nécessaire de l'enseigner dès la crèche! La langue vient en jouant à cet âge-là.

En ce qui concerne les élèves de fin de primaire qui ne parlent pas bien le français, je pense qu'il faudrait penser les choses différemment dans l'enseignement de cette langue et les envoyer peut-être jeunes en France ou en Belgique pour pratiquer vraiment cette langue. 

A Differdange, pour régler ce problème de langue, toutes les manifestations sont accompagnées d'une traduction simultanée financée par la commune.

  • Pensez-vous que l'association entre déi gréng et le CSV pourrait se faire lors des élections législatives d'octobre prochain?

On va attendre le résultat le 14 octobre prochain et voir ce que ça va donner. Pour moi, nos ministres ont fait un travail énorme et le gouvernement quelque chose de fantastique pour le pays comme la loi sur l'eau, le tram ou pour la justice comme l'avortement ou le mariage pour tous.

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