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Risques psychosociaux: «On est dans une période charnière»
Selon une étude TNS-Ilres publiée en 2012, 10% des salariés du Luxembourg pensent à mettre fin à leurs jours.

Risques psychosociaux: «On est dans une période charnière»

Photo: Shutterstock
Selon une étude TNS-Ilres publiée en 2012, 10% des salariés du Luxembourg pensent à mettre fin à leurs jours.
Luxembourg 9 min. 26.04.2018

Risques psychosociaux: «On est dans une période charnière»

Dépression professionnelle, burn-out, ou même suicide: les pressions du monde de l'entreprise peuvent engranger des symptômes funestes. Comment le Luxembourg aborde-t-il ces «risques psychosociaux», et quels sont les moyens mis en oeuvre pour les enrayer?

Par Jean Vayssières

L'immense hangar de Luxexpo The Box a accueilli, jeudi 19 avril, le 12ème Forum de la Sécurité et de la Santé au travail. Un rendez-vous annuel pour tous les entrepreneurs et collaborateurs, qui viennent ici se renseigner sur les nouveautés en termes de sécurité, rencontrer des organismes de formation, ou se sensibiliser sur les risques inhérents au travail. 

Dans les couloirs de Luxexpo, une centaine de stands trône en rangs d'oignon. Entre un simulateur de vertige en réalité virtuelle et une promotion pour les harnais anti-chute, quelques étals s'intéressent à un tout autre domaine. 

Ils représentent des sociétés aux noms bigarrés: Pétillances, Well Being at Work, ou encore l'Association de Prévention et de Gestion du Stress Chronique (APGS), qui travaillent au quotidien sur la problématique des risques psychosociaux (RPS). 

Des risques qui sévissent tant sur le sable des chantiers que sur la moquette feutrée des open-space. Difficiles à définir avec précision, ils s'étendent sur un large spectre qui englobe de nombreux troubles.

«Comme les Jedi de Star Wars, on est différents mais on agit ensemble»

Virginie Stevens est la fondatrice de Pétillances, une société qui «accompagne l'humain et aide à traverser les difficultés de la vie». Fidèle au nom de son organisation, elle vadrouille de stand en stand sous le grand plafond de Luxexpo, serre des mains, interpelle des collègues. 

Psychothérapeute et spécialiste du processus de deuil, elle est rodée aux questions de bien-être au travail. Pour elle, les années qui suivront 2018 seront déterminantes pour le futur du monde du travail. 


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«Aujourd'hui, on est dans une période charnière», garantit-elle. Les anciennes méthodes managériales seraient obsolètes, car les consciences évoluent vers une plus grande attention aux besoins de tous. «On a atteint une frontière: maintenant, soit on va vers plus de respect de l'être humain, soit c'est le mur. Il nous appartient de choisir la voie». 

Pour les associations de santé au travail, le 2018 idéal serait celui qui arrêterait la tendance des risques psychosociaux. «Évidemment, chaque entreprise avance à son rythme, tout le monde ne se réveille pas un matin avec tout cela en tête. Le facteur déclencheur, c'est une prise de conscience». 

«La nouvelle génération a envie de vivre»

Pour définir l'époque moderne, Virginie Stevens avance la notion de «nouveau paradigme», avant de se corriger. «Nouveau ? Non ! La graine était plantée depuis longtemps, et maintenant, elle pousse». Mais pourquoi pousse-t-elle maintenant ?

«C'est à la fois sociétal et générationnel», développe la directrice de Pétillances. «Les nouvelles générations ont vu leurs parents souffrir, elles sont plus à l'écoute de leurs émotions. C'est une génération qui a envie de vivre et de dire stop à la sacro-sainte croyance selon laquelle il faut souffrir pour mériter son bien-être». 

Dans les couloirs du grand hangar, slalomant entre les badauds, Virginie Stevens s'en retourne parler affaires. Devant le stand de Pétillances, sa collègue Céline Pauly, coach et formatrice, conclut en insistant sur l'importance de la collaboration des associations. «J'aime à dire qu'on est tous des Jedi, comme dans Star Wars: on agit tous ensemble, mais on est tous différents, contrairement à l'armée des clones». 

«Le bon exemple, c'est la secrétaire qui s'occupe de l'accueil»

«En terme de RPS, on détermine plusieurs catégories», explique Odette Sangaré, de l'Association de Prévention et de Gestion du Stress chronique (APGS). L'association accompagne des entreprises afin d'y améliorer la qualité de vie au travail, notamment grâce à la prévention des risques psychosociaux. 


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«Le bon exemple, c'est celui de la secrétaire, qui s'occupe du standard et de l'accueil», poursuit Odette Sangaré. «Elle est en première ligne pour subir les colères des clients mécontents, voire des agressions. C'est également le cas des personnes qui travaillent en caisse, ou dans les centres d'appel...»

Les situations de stress englobent, en majorité, le burn-out et la dépression professionnelle. «Le stress, en soi, est un phénomène neutre: ni positif, ni négatif. En revanche, c'est l'excès de stress et sa non-évacuation qui, comme pour toute chose, se révèle nocif».   

Les risques psychosociaux, «c'est une épidémie»

Les chiffres relayés par l'APGS sont plutôt accablants: selon une étude TNS-Ilres publiée en 2012, 53% des salariés déclarent souffrir de stress négatif. Pire: 10% d'entre eux pensent à mettre fin à leurs jours. Odette Sangaré se désole: selon elle, «c'est une épidémie». 

Les statistiques de l'inspection de la sécurité sociale luxembourgeoise de juillet 2013 sont également formelles: au Luxembourg, 23% des arrêts maladie de plus de 21 jours sont liés au stress ou à la dépression. Cela fait de ces troubles la première cause d'arrêts de longue durée, loin devant le cancer, qui n'en représente que 4.3%. 

Sur le plan du bien-être au travail, le Luxembourg se situe «dans la moyenne», selon Odette Sangaré. «À vrai dire, c'est un problème général en Europe». Un point de vue partagé par Céline Pauly, de Pétillances. À l'entendre, «la situation n'est pas formidable... comme partout». 

Au-delà du coût humain, le bilan financier des risques psychosociaux s'avère gargantuesque: l'Organisation Internationale du Travail (OIT) affirmait en 2016 que la dépression liée au travail coûtait en Europe pas moins de 617 milliards d'euros par an. 

«Tout n'est pas tout blanc ou tout noir»

Les risques psychosociaux, par leur aspect multiple et tentaculaire, sont particulièrement ardus à appréhender, traiter ou légiférer. Entre la situation professionnelle de l'individu, sa situation familiale, son passé ou encore sa propre sensibilité, trop de facteurs différents sont susceptibles de jouer un rôle dans une situation de dépression et il est très compliqué d'établir des corrélations. 

«Il y a bien la loi de juin 1994, mais globalement il est vraiment difficile de légiférer sur le sujet, car tout n'est pas tout blanc ou tout noir», tempère Odette Sangaré. «Le problème ne se pose pas en termes de faute: on ne cherche pas de coupables. La société globale fonctionne comme ça et c'est à nous d'agir tous ensemble». 


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La loi de juin 1994, qui concerne les services de santé au travail, permet à tous les salariés de profiter d'un de ces services de santé. Ces derniers ont pour but d'«identifier les risques d'atteinte à la santé sur les lieux de travail, d'aider à éviter ces risques et notamment à les combattre à la source, d'évaluer les risques qui ne peuvent pas être évités». 

En entreprise, «agir sur tous les maillons de la chaîne en même temps»

Le spectre des risques psychosociaux est large et les facteurs qui y agissent sont tout sauf déterministes. Comment agir dans un tel contexte ? Sur ce point, les différentes associations qui agissent pour le bien-être au travail sont unanimes: il faut adopter une approche systémique, agir à tous les niveaux hiérarchiques simultanément, en évitant de diaboliser ou victimiser certains acteurs.

Céline Pauly aborde ainsi les effets que peut avoir une hiérarchie saine au sein de l'entreprise: «Il faut agir partout en même temps. Coacher un manager, c'est rendre service à toute son équipe ! C'est comme une famille: si les parents vont bien, il y a plus de chances pour que les enfants aillent bien». Évidemment, cette spirale fonctionne également dans l'autre sens, et peut vite se transformer en cercle vicieux.

«Ça bouge quand il y a des accidents»

Pour éviter cela, le mieux reste d'«agir sur tous les maillons de la chaîne en même temps», conclut Odette Sangaré. «Ça profite à tout le monde: employés, patrons, clients.» La responsable de l'APGS propose des solutions simples pour calmer les tensions qui parcourent les couloirs des entreprises: «Pour reprendre l'exemple de la secrétaire: au téléphone, le répondeur pourrait donner le temps d'attente estimé au client. On s'énerve toujours moins quand on sait combien de temps on devra patienter. Dans certains milieux, qui ont tendance à balader les gens de service en service au téléphone, on pourrait également former les premiers répondants, afin de limiter le phénomène». 

Car la prévention, plutôt que la guérison, est évidemment préconisée par les associations de santé au travail. «Avant, les entreprises avaient tendance à agir une fois qu'il était trop tard», regrette Céline Pauly. «Ce n'était pas forcément volontaire: c'est comme pour la sécurité routière, il faut des accidents pour que ça bouge».

Aujourd'hui, cette prévention se fait en grande partie, non seulement en faisant la lumière sur les risques psychosociaux, mais également en adoptant une approche didactique: il s'agit, selon l'APGS, d'apprendre aux employés à détecter les facteurs de stress et à agir sur l'organisation pour les changer. Tout cela en faisant usage de pédagogie active, afin de faire participer et d'impliquer les individus, par la mise en place d'ateliers. 

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