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Quand l'eau menace la mémoire nationale
Luxembourg 6 min. 13.07.2022
Plan d'urgence aux Archives nationales

Quand l'eau menace la mémoire nationale

Des documents d'une valeur inestimable, comme ici le traité de Londres sur l'avenir du Luxembourg de 1867, sont stockés sur les étagères des Archives nationales. L'humidité pourrait y causer bien des dégâts.
Plan d'urgence aux Archives nationales

Quand l'eau menace la mémoire nationale

Des documents d'une valeur inestimable, comme ici le traité de Londres sur l'avenir du Luxembourg de 1867, sont stockés sur les étagères des Archives nationales. L'humidité pourrait y causer bien des dégâts.
Photo: Anouk Antony
Luxembourg 6 min. 13.07.2022
Plan d'urgence aux Archives nationales

Quand l'eau menace la mémoire nationale

Volker BINGENHEIMER
Volker BINGENHEIMER
Une infiltration d'eau peut endommager des documents précieux en quelques minutes, comme les Archives nationales l'ont appris à leurs dépens.

C'était le jour le plus chaud de l'année 2019 lorsque des techniciens du parking Saint-Esprit ont eu l'idée de changer le liquide de refroidissement de la centrale de cogénération. Celui-ci finit par s'écouler dans le système de canalisation ramifié du bâtiment. Quelques heures plus tard, les conséquences de cette erreur sont plus que lourdes... 

Profondément enfouie dans les entrailles du parking, l'eau de refroidissement s'écoule en effet dans un bassin souterrain. Mais, ce jour-là, en raison d'une vanne défectueuse, l'eau de refroidissement n'a pu s'écouler dans le bassin qui s'est rapidement rempli. Résultat: 80.000 litres d'eau ont inondé le niveau -5. S'y trouvent quelques places de parking, mais aussi et surtout les Archives nationales. Avec une hauteur d'eau de 15cm, l'eau de refroidissement a endommagé la plupart des documents situés sur la première étagère. 

Le conservateur Gilles Regener a beaucoup réfléchi à la sécurité des documents historiques.
Le conservateur Gilles Regener a beaucoup réfléchi à la sécurité des documents historiques.
Photo: Anouk Antony

La moisissure arrive quelques heures plus tard

«Dieu merci, un collaborateur a découvert l'inondation le matin même. Nous avons donc pu réagir immédiatement», raconte Gilles Regener. Le conservateur aux Archives nationales est également responsable de la logistique des dépôts de documents. Une vingtaine de collaborateurs des Archives nationales ont tenté de sauver ce qui pouvait l'être. Après que les pompiers ont pompé la majeure partie de l'eau, les innombrables documents humides ont dû être congelés le plus rapidement possible pour éviter la formation de moisissures. 

«Nous avions un besoin urgent de place dans un entrepôt frigorifique. Heureusement, CFL Multimodal a immédiatement mis à notre disposition un espace de stockage à Dudelange», explique Gilles Regener. «Un camion a également pu être organisé rapidement. Mais ensuite, un problème s'est posé : aucun des collaborateurs des archives n'avait de permis de conduire pour les camions». Après de nouveaux appels téléphoniques, un chauffeur a finalement été trouvé. 

Une lyophilisation coûteuse

Ce n'est que dans les semaines qui ont suivi que l'ampleur du dégât des eaux a été visible : environ 900 mètres linéaires de documents avaient été mouillés, principalement des documents du 20e siècle, dont de nombreux millésimes de journaux. 600 mètres de documents ont ensuite dû être lyophilisés. Ils reviendront peu à peu aux archives au cours de l'année 2022. Les traces d'humidité sont à peine visibles. 

Des déshumidificateurs dans les magasins garantissent un air sec. De plus, les documents n'aiment pas les variations de température.
Des déshumidificateurs dans les magasins garantissent un air sec. De plus, les documents n'aiment pas les variations de température.
Photo: Anouk Antony

«Nous nous en sommes tirés à bon compte», résume Gilles Regener. «Comme il s'agissait en grande partie de documents relativement récents, ils étaient emballés dans des boîtes d'archives modernes. Seuls les volumes de journaux endommagés n'ont pas pu être sauvés. Le papier journal absorbant s'était gorgé d'eau». La lyophilisation a coûté à elle seule 100.000 euros. 

Des gobelets en carton bouchent l'écoulement

La fuite d'eau de l'été 2019 a entraîné une prise de conscience accrue aux Archives nationales quant aux risques potentiels pour les documents. Après tout, la mémoire du Grand-Duché est stockée dans les quatre magasins au total. C'est surtout le bâtiment principal des Archives nationales au plateau Saint-Esprit, l'ancien hôpital militaire prussien de 1862, qui présente un certain nombre de risques. Ainsi, il est déjà arrivé à plusieurs reprises que des gobelets en carton et autres déchets jetés le jour de la fête nationale bouchent l'écoulement, laissant l'eau de pluie s'infiltrer par une porte latérale. Les Archives nationales ont réagi en installant une vanne d'arrêt devant la porte du rez-de-chaussée. 

Une barrière protège le rez-de-chaussée contre les infiltrations d'eau de pluie.
Une barrière protège le rez-de-chaussée contre les infiltrations d'eau de pluie.
Photo: Anouk Antony

Les dégâts des eaux sont le premier risque pour les archives. Si les documents en papier ou en parchemin, souvent vieux de plusieurs siècles, entrent en contact avec l'humidité, des moisissures se forment souvent en quelques heures, l'encre se dissout ou le papier gonfle. Même les magnifiques reliures en cuir peuvent être endommagées de cette manière. De plus, les trombones et les agrafes laissent des taches de rouille inesthétiques sur le papier lorsqu'ils sont humides.


Lokales,grossherzog besucht Echternach nach der !uberschwemmungskatastrophe. Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort
L'armée sauve et protège... même les archives
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Les dégâts sont encore plus importants lorsque de l'eau sale ou de la boue pénètrent dans le bâtiment, comme ce fut le cas lors des inondations de l'année dernière aux Archives littéraires nationales de Mersch. Dans ce cas, les livres et les documents doivent généralement être nettoyés page par page, ce qui demande beaucoup de temps. 

La somme de nombreux petits détails

Les Archives nationales ont pris une série de mesures pour éviter les infiltrations d'eau. Ainsi, des détecteurs d'humidité sont installés dans les magasins et le système d'alarme est couplé aux téléphones portables des collaborateurs. En outre, les documents sont stockés à au moins 15 centimètres du sol et, dans le magasin du parking Saint-Esprit, le système d'arrosage a été mis hors service.

Il ne faut pas non plus sous-estimer le risque d'incendie, même si les conséquences restent généralement limitées. «La plupart du temps, les documents couvent alors sans qu'un feu ouvert ne se déclare», explique Gilles Regener. Les pompiers ne combattraient alors pas l'incendie avec de l'eau d'extinction normale, mais avec un fin brouillard d'eau, afin que les documents ne s'imprègnent pas. 

Dans des "boîtes d'urgence" sont stockés des bottes en caoutchouc, des lampes de poche et d'autres objets qui peuvent être utilisés rapidement en cas d'infiltration d'eau.
Dans des "boîtes d'urgence" sont stockés des bottes en caoutchouc, des lampes de poche et d'autres objets qui peuvent être utilisés rapidement en cas d'infiltration d'eau.
Photo: Anouk Antony

Si le bâtiment s'effondre

Une autre menace pour les précieux documents est le bâtiment lui-même, qui peut par exemple s'effondrer suite à des travaux de construction, à des dommages dans la maçonnerie ou à un glissement de terrain. «Les dommages au bâtiment sont difficilement prévisibles, personne n'y pense. Et pourtant, c'est exactement ce qui est arrivé aux archives historiques de la ville de Cologne par exemple», explique le conservateur Gilles Regener.

En collaboration avec d'autres archives de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, des Pays-Bas et de Belgique, les Archives nationales luxembourgeoises ont élaboré un cours de formation continue numérique. Les archivistes apprennent ainsi comment éviter de telles catastrophes ou comment limiter les dégâts. «Souvent, il s'agit de choses très simples», explique Gilles Regener. «Dans nos bureaux, les machines à café sont par exemple autorisées. Mais nous ne les branchons que pendant dix minutes, pour faire du café. Ensuite, nous les retirons. Cela réduit le risque de court-circuit». 

Portes blindées et extincteurs : les Archives nationales font tout leur possible pour respecter les normes de sécurité dans ce vieux bâtiment.
Portes blindées et extincteurs : les Archives nationales font tout leur possible pour respecter les normes de sécurité dans ce vieux bâtiment.
Photo: Anouk Antony

Mais le plus important, selon lui, est d'imaginer des scénarios d'urgence et de réfléchir à un plan d'action. «Cela ne coûte presque rien et aide beaucoup en cas d'urgence, car les collaborateurs savent comment ils doivent se comporter», explique Regener.

Un niveau de sécurité plus élevé

Lorsque le nouveau bâtiment des Archives nationales à Belval sera prêt en 2025, les documents précieux du pays, des actes de donation médiévaux au traité de Londres, seront conservés de manière beaucoup plus sûre. Contrairement aux lieux de stockage actuels, le nouveau bâtiment est conçu pour des archives - avec toutes les mesures de sécurité que cela implique. Par exemple, aucune conduite d'eau ne traverse les magasins et les prises de courant ne sont alimentées que lorsqu'une personne se trouve dans la pièce concernée. 


La future façade du site de Belval.
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Transféré sur le site de Belval, le bâtiment de quelque 16.000 m2 répartis sur sept étages doit unifier les différents sites actuels et être opérationnel d'ici à 2024. Le futur ensemble sera réalisé à partir de matériaux durables et sera doté d'une toiture végétalisée.

«Le niveau de sécurité sera bien plus élevé qu'actuellement», explique le conservateur. «Mais même dans les nouveaux bâtiments, des imprévus peuvent survenir».   

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