Changer d'édition

Pressions sur la liberté de la presse au Luxembourg
Ines Kurschat, présidente du Conseil de presse: «Le plus grand choc pour la liberté de la presse en 2018 étaient les "Chamber Leaks"».

Pressions sur la liberté de la presse au Luxembourg

Photo: Gerry Huberty
Ines Kurschat, présidente du Conseil de presse: «Le plus grand choc pour la liberté de la presse en 2018 étaient les "Chamber Leaks"».
Luxembourg 4 min. 09.01.2019

Pressions sur la liberté de la presse au Luxembourg

Maurice FICK
Maurice FICK
Plaintes en diffamation, perquisitions, suspension des relations... grandes ou subtiles manœuvres ont entravé en 2018 les libertés de la presse et d'opinion au Luxembourg. Face à Xavier Bettel, ministre d'Etat et des Médias, la présidente du Conseil de presse met le doigt là où ça fait mal.

L'occasion de dire les vérités sur les pressions presque invisibles subies par la presse au Luxembourg est unique et Ines Kurschat, journaliste chevronnée et présidente du Conseil de presse depuis la mi-avril 2018, le sait. Le ministre des Médias qui n'est autre que le Premier ministre, Xavier Bettel, ne s'adresse qu'une fois par an au grand cercle des journalistes luxembourgeois pour leur souhaiter une bonne année au sous-sol du Musée national d'Histoire et d'Art. «Mon vœu est qu'on le fasse plus souvent», a-t-il lancé avant de souligner: «Nous en tant qu'hommes publics et vous qui devez examiner et avoir du sens critique, nous partageons une responsabilité vis-à-vis du public».

L'Histoire de 2018 retiendra les nombreuses exactions et meurtres commis à l'encontre des journalistes à travers le monde (80 selon le bilan annuel de Reporters sans frontières), les attaques menées contre ceux qui tiennent une caméra ou un stylo en Europe et, chez nos voisins, en France comme en Allemagne. En comparaison, «la situation est bien meilleure pour les médias au Luxembourg mais des problèmes liés à la liberté de la presse et à la liberté d'opinion existent bel et bien», a souligné ce mercredi Ines Kurschat.

Le «plus grand choc» pour la liberté de la presse en 2018 étaient les "Chamber Leaks", a soulevé la présidente du Conseil de presse. Pour rappel, en mars 2018, les journalistes de la Radio 100,7 avaient mis à jour une vulnérabilité dans la base de données du site de la Chambre des députés, qui permettait d'avoir accès à des documents non publics. Résultat: «Le porteur de la mauvaise nouvelle s'était retrouvé dans le collimateur de la police, de la justice et de la politique» avant qu'une perquisition ne s'ensuive à la mi-mai.

Pression d'entreprises et d'ambassade

La présidente du Conseil de presse a égrainé un chapelet d'autres faits moins éclatants mais dont la vocation était bien d'intimider, de faire pression ou carrément de faire taire ceux dont le métier est d'informer le grand public. «L'ambassadeur du Portugal avait suspendu sa relation avec l'hebdomadaire Contacto après des reportages sur la douteuse politique de ressources humaines à l'ambassade. Ce n'est qu'après l'intervention de l'association des journalistes (ALJP) et la publication de l'affaire dans des médias portugais que les relations ont repris», résume Ines Kurschat.

Elle n'a pas manqué de dénoncer les agissements de «puissantes entreprises» qui essaient d'empêcher la publication d'articles «en portant plainte pour diffamation et en exigeant des dédommagements à l'encontre de journalistes ou de maisons d'édition». Ni de parler de «certains politiciens et partis populaires» qui utilisent le terme de "fake news" «pour faire diversion tout en jetant de l'huile sur le feu des populistes».

Alors qu'un sondage très défavorable avait déjà bien égratigné, pile un an auparavant, la tristement célèbre «circulaire Bettel» - un droit d'accès de la presse aux informations publiques - Ines Kurschat a répété hier à son initiateur que la circulaire «a sans doute été écrite avec de bonnes intentions mais elle ne facilite pas le travail des journalistes» dans les faits. Car même pour des demandes d'information anodines, la nécessité de passer par les services «presse» des ministères engendre des délais de réponses qui ne sont plus en phase avec une réalité de l'information.

«L'accès à l'information est important. Je ne ferme pas les yeux. J'entends vos revendications», a répondu Xavier Bettel. Avant de glisser: «Il est un fait que depuis 2016 il existe un accès libre à l'information qui n'existait pas jusque-là».

Aides à la presse: qui et comment?

Ines Kurschat est également revenue sur le «nerf de la guerre»: la réforme de l'aide à la presse, «l'outil indispensable sans lequel nous n'aurions pas le pluralisme des médias que nous avons actuellement dans notre pays», si cher aux yeux du ministre des Médias.

Si le Conseil de presse salue son élargissement aux contenus en ligne, «l'aide de l'Etat devrait permettre aux médias de faire plus que simplement survivre mais leur fournir des bases solides pour réaliser un travail de qualité. En clair, les subsides devront être suffisants».

Se posent aussi les questions de qui et comment sont distribuées ces aides à la presse: «La liberté de la presse est un droit constitutionnel et il ne se peut pas qu'une commission composée essentiellement de représentants de l'Etat puisse décider de la qualité d'un média et décide ou non de lui attribuer une aide financière», a posé Ines Kurschat.


Sur le même sujet