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Pourquoi le français a perdu ses lettres de noblesse à l'université

Pourquoi le français a perdu ses lettres de noblesse à l'université

Photo: Gerry Huberty
Luxembourg 4 min. 13.11.2013

Pourquoi le français a perdu ses lettres de noblesse à l'université

Pour Frank Wilhelm, professeur émérite de l'Université du Luxembourg, si le français est aujourd'hui moins aimé qu'autrefois des élèves et des étudiants luxembourgeois, c'est parce que "c'est une langue riche et nuancée, qu'on ne peut pas apprendre sans s'arracher les tripes, uniquement avec des encouragements".

Il y a quelques années encore, la France était la première destination choisie par les étudiants luxembourgeois pour étudier. Aujourd'hui, elle se place péniblement en quatrième position derrière l'Allemagne, la Belgique et l'Autriche. Les étudiants luxembourgeois auraient-ils pris la langue française en grippe? 

D'après Frank Wilhelm, professeur émérite de l'Université du Luxembourg, la langue française n'est pas la mal-aimée du système éducatif luxembourgeois mais vivrait plutôt avec celui-ci une relation traversée de désamour.

Au 15 octobre, sur les 417 étudiants qui préparent un Bachelor en Cultures Européennes, 79 sont inscrits en Etudes françaises alors qu'en Etudes allemandes, on en compte 106.

Un phénomène sociologique que Frank Wilhelm explique: "Il y a 20 ans et plus, la section française était celle qui avait le plus d'inscriptions et si ce n'est plus le cas aujourd'hui, c'est parce que les étudiants luxembourgeois qui souhaitent étudier cette langue intègrent directement une université française. Le recrutement de l'Université de Luxembourg pour ces études se fait au sein de la population immigrée et nous avons, par exemple, beaucoup d'étudiants portugais, latinophones."

D'une manière générale, il y a une perte de qualité dans la maîtrise de la langue française au sein de l'université et les étudiants parleraient mieux le français qu'il ne l'écrivent:

"On sent que les étudiants d'aujourd'hui ont l'habitude de prendre la parole", poursuit Frank Wilhelm, "mais à l'écrit, il y a une vraie chute de niveau... Ce qui m'interpelle le plus c'est la difficulté qu'ils rencontrent à saisir l'ironie, les jeux de mots ou d'esprit que l'on rencontre dans des textes littéraires comme ceux, par exemple, de Montesquieu ou Voltaire... Ils semblent ne plus comprendre cette forme d'humour si typique de la culture française alors que la plupart d'entre eux se destinent à l'enseignement du français!".

"Qui peut le moins peut le plus"

Comment expliquer la baisse de niveau en français des étudiants luxembourgeois? Pour le professeur d'université, la raison se trouve dans le système éducatif lui-même:

"Il y a comme un principe à l'Education nationale: "qui peut le moins peut le plus"! Le système éducatif actuel ne pousse pas les élèves à l'effort mais à l'obtention d'un diplôme. Mais que vaut un diplôme dès lors? Le ministère est généreux mais il est à des années-lumière des réalités sociales et pédagogiques de ce qui se passe dans les classes".

Avec l'immigration, l'homogénéité des classes a disparu et le ministère aurait baissé ses exigences pour garder un semblant de niveau et des résultats corrects: "Ce sont les choix politiques opérés depuis les années 70 qui ont conduit à cet état de fait: l'enseignement du français n'est plus assez normé, n'est plus assez méthodique. On table sur l'autoapprentissage, les compétences personnelles qui permettraient de combler les lacunes linguistiques et la rigueur indispensables. Et si certains élèves rechignent à pratiquer le français, c'est parce que c'est une langue riche et nuancée, qu'on ne peut pas apprendre sans s'arracher les tripes, uniquement avec des encouragements".

La Francophilie a disparu

Pour Frank Wilhelm, la francophilie a fortement diminué au Luxembourg et pour le professeur de Lettres dont la langue "de choix, de culture et de coeur" est le français certains constats sont amers:"Le français n'est pas seulement une langue, c'est également une culture, une façon de vivre, une certaine élégance, un certain tact dans la vie, le sens de l'histoire, l'étymologie, mais les jeunes gens n'ont plus cette attirance. Certains enseignants non plus, d'ailleurs: quand je reçois un courriel d'un collègue professeur de français en luxembourgeois, j'avoue: je ne comprends pas..."

Le déclin du rayonnement culturel de la France serait-il également responsable de ce désamour?

"Le rayonnement culturel de la France (littérature, cinéma, gastronomie) a perdu en prestige et la réussite économique insolente de l'Allemagne attire et donne à penser que le petit Luxembourgeois peut passer facilement du luxembourgeois à l'allemand, mais c'est faux! On n'admire plus la France comme après la guerre, et comme la culture française est toujours élitaire et qu'il est difficile d'entrer dans son tabernacle, le mot "effort" prend tout son sens lorsqu'il est question d'apprendre le français".

Virginie Orlandi