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Politiques et administrations «atteignent leurs limites»
Luxembourg 5 min. 27.01.2020 Cet article est archivé

Politiques et administrations «atteignent leurs limites»

Diversification dans la gestion des ressources humaines du pays et revalorisation du travail de l'élu et des fonctionnaires publics apparaissent comme nécessaires pour répondre aux défis du pays, estime Philippe Poirier.

Politiques et administrations «atteignent leurs limites»

Diversification dans la gestion des ressources humaines du pays et revalorisation du travail de l'élu et des fonctionnaires publics apparaissent comme nécessaires pour répondre aux défis du pays, estime Philippe Poirier.
Photo: Serge Waldbillig
Luxembourg 5 min. 27.01.2020 Cet article est archivé

Politiques et administrations «atteignent leurs limites»

Jean-Michel HENNEBERT
Jean-Michel HENNEBERT
Les récents remaniements gouvernementaux et l'intense jeu de chaise musicale à la Chambre démontrent que le Luxembourg peine à suivre le rythme de sa croissance économique. Particulièrement au niveau de son personnel politique et de son administration, estime Philippe Poirier, professeur à l'Uni.

Les remaniements gouvernementaux et les importants mouvements à la Chambre enregistrés ces derniers mois impactent directement la coalition DP-LSAP-Déi Gréng. Qu'est-ce que cela dit du système politique luxembourgeois?

Philippe Poirier, titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires de la Chambre des Députés - «Il faut comprendre que cette question se joue à deux niveaux. Le premier tient au fait que la majorité actuelle ne possède qu'un siège lui octroyant la majorité, puisqu'il ne faut pas oublier que très souvent, le président de la Chambre ne participe pas aux votes. Donc dès qu'il y a une difficulté, que ce soit un député souffrant, un député absent en raison de ses missions à l'étranger ou le décès d'un député comme cela a été le cas d'Eugène Berger, les choses se compliquent. Ce qui met clairement les trois groupes de la majorité sous pression


Eugène Berger befindet sich derzeit in klinischer Behandlung.
L'absence d'Eugène Berger pèse sur la majorité
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Le deuxième niveau, qui n'est pas souligné ou très peu, c'est que le gouvernement ou la Chambre ont à gérer des affaires au niveau national ou international avec un personnel politique élu et un personnel administratif pour le moins restreint. Ces coïncidences malheureuses montrent aussi les limites atteintes par le modèle d'organisation de gestion des affaires publiques au Luxembourg. Ce à quoi il faut ajouter le cumul des mandats, le manque de personnels administratifs dans certaines administrations ou ministères et un niveau de développement économique qui implique de nouveaux besoins en termes de ressources humaines. Malheureusement, l'écart se creuse car ce sont toujours les mêmes viviers, restreints par nature, qui sont exploités.

Interrogé sur ce sujet, le Premier ministre a assuré que le pays «ne manquait pas de personnel politique». Cela contredit pourtant votre analyse...

«La question qui reste ouverte est celle de savoir si le Luxembourg restera capable de produire, pour son corps politique et son corps administratif, autant de gens de qualité que ce qu'il a eu par le passé. Il existe toujours des gens de qualité bien évidemment, mais la masse de travail et l'organisation de l'État grandissent en lien direct avec les engagements internationaux. L'effet de loupe est encore plus important dans le milieu politique car tant que nous ne parvenons pas à avoir un corps politique plus élargi, il sera de plus en plus difficile de trouver les mêmes personnes engagées. Cela permettrait notamment de lutter contre le phénomène de surmenage très peu évoqué dans ce milieu, comme dans celui de la haute fonction publique. Un engagement indispensable et sans lequel  certaines administrations auraient des problèmes de fonctionnement.


POL, Réception de nouvel an Bettel, Ines kurschat,  Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort
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Face à ce constat, quelles seraient les solutions à mettre en place ? 

«Indépendamment des positions prises par rapport à la question posée en 2015 sur le vote des étrangers aux élections législatives, le corps politique au Luxembourg ne peut pas rester dans un cercle aussi restreint qu'actuellement. Il n'est pas ici question de morale ou d'identité mais plutôt d'efficacité du fonctionnement de l'État. La nouvelle loi sur la nationalité a permis d'accroître sensiblement les naturalisations puisque des records sont enregistrés depuis 2018 qui aboutit à une extension du corps politique qui augmente les chances d'avoir des gens intéressés à avoir une carrière politique ou administrative. Le deuxième point sur lequel réfléchir porte sur la manière de projeter l'élu dans une économie aussi bien portante que celle du Grand-Duché, où la compétition pour les décideurs entre le secteur public et le secteur privé est réelle.

Votre analyse va en partie à l'encontre du stéréotype selon lequel le privé peine à attirer les luxembourgophones face au secteur public...

L'administration est attractive pour les carrières moyennes ou alors au niveau communal, mais pour les carrières de cadres supérieurs, les difficultés commencent. Notamment lors de départs vers le privé de personnes qui ont occupé des postes de premier conseiller de gouvernement par exemple. La question de la langue est une clé, mais ce n'est pas une clé suffisante pour comprendre cette problématique générale. Prenons le cas des jeunes échevins ou bourgmestres qui se trouvent moins bien armés que leurs prédécesseurs par rapport à certaines questions car leur formation politique a été centrée sur le parti auquel ils appartiennent et non sur le fonctionnement réel du pays. Quand ils arrivent à la Chambre, ils sont confrontés à un environnement économique national et international beaucoup plus exposé que ce qu'ils ont connu. La question de la formation politique est donc centrale.

Face à la complexification de l'environnement national et international, la question de la formation des jeunes députés apparaît comme capitale, selon Philippe Poirier.
Face à la complexification de l'environnement national et international, la question de la formation des jeunes députés apparaît comme capitale, selon Philippe Poirier.
Photo: Anouk Antony

Comment expliquez-vous ce constat assez direct quant au fonctionnement des instances dirigeantes du pays ?

Prenons l'exemple d'Alex Bodry (LSAP) qui a été nommé au Conseil d'État et qui a occupé, au cours de sa vie politique, quasiment toutes les fonctions. Si ce dernier s'est impliqué sur la question du statut de l'élu, il n'a pas été totalement suivi par ses collègues qui étaient pris par leurs différentes fonctions cumulatives. Que ce soit l'association bourgmestre et député ou bourgmestre et président(e) d'intercommunalités sur la gestion de l'eau ou autre, qui sont des fonctions très importantes et plus difficiles à tenir. Non pas parce que les gens seraient moins bons que par le passé, mais parce que le fonctionnement du pays s'est énormément complexifié.

L'interdiction du cumul des mandats serait donc un premier pas...

Effectivement, mais cela devrait être associé avec une diversification dans la gestion des ressources humaines du pays et une revalorisation du travail de l'élu et des fonctionnaires publics. La difficulté tient dans le fait de parvenir à avoir une meilleure représentativité économique, sociale et sociétale du pays pour éviter d'avoir une coupure avec le reste de la société. Si certaines choses ont été faites, la prise de conscience de ce problème n'est pas encore tout à fait là.

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