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Peste, choléra, covid... Le Luxembourg survit toujours
Luxembourg 1 6 min. 09.05.2020 Cet article est archivé

Peste, choléra, covid... Le Luxembourg survit toujours

Guy Thewes sait combien chaque épidémie a marqué un tournant dans la vie du Grand-Duché.

Peste, choléra, covid... Le Luxembourg survit toujours

Guy Thewes sait combien chaque épidémie a marqué un tournant dans la vie du Grand-Duché.
Photo : Steve Eastwood
Luxembourg 1 6 min. 09.05.2020 Cet article est archivé

Peste, choléra, covid... Le Luxembourg survit toujours

Patrick JACQUEMOT
Patrick JACQUEMOT
Des épidémies, le Grand-Duché en a vu d'autres par le passé. Et si la maladie change, certains réflexes restent ancrés au fil des siècles. Guy Thewes, historien, peut en témoigner.

Science, hygiène, confort ont beau progresser, XXe et XXIe siècles auront aussi été marqués par de grandes épidémies. Nos mémoires ont tendance à l'oublier mais, avant même le covid-19, il y eut SRAS (2002) et autres grippes dites de Hong Kong (1968), asiatique (1957) ou espagnole (1918-19). Des épisodes meurtriers «mais rien de comparable aux fléaux que furent les épisodes de peste et choléra à d'autres époques», relativise Guy Thewes, directeur des deux musées de la Ville de Luxembourg.

Et l'historien de débuter son récit en 1349, date à laquelle le pays va entrer dans l'ère de la grande peste noire. Quel rapport avec notre actualité? Eh bien, si l'épidémie de covid-19 est arrivée de Chine, la bactérie qui allait ravager l'Europe pendant des siècles a débarqué un jour d'Asie elle aussi. Portée par des navires venus s'ancrer en Italie, à Gènes. «Et, déjà, les routes commerciales allaient propager la maladie d'un point à un autre du continent», compare le spécialiste.

Colporteurs et autres marchands ambulants allaient ainsi diffusé l'infection, comme aujourd'hui les passagers des vols internationaux. L'an 1636 marquera un pic dans l'épidémie de peste pour le Luxembourg. Une année d'autant plus noire que la guerre de Trente ans, entre France et Espagne, n'épargne pas le territoire. Les troupes ravagent le pays, déjà affaibli en raison de mauvaises récoltes et d'une météo particulièrement froide.

«L'idée est de retenir que c'est dans une période où l'environnement est perturbé et où l'économie se trouve fragilisée que l'infection fait le plus de dégâts. Un scénario que l'on retrouverait presque dans la crise sanitaire actuelle, avec le changement climatique qui bouleverse l'ordre des choses, non?»

Pas de cours en 1636 déjà

Vers 1630, la peste vient frapper aux portes de la forteresse de Luxembourg. Elle y fauchera deux tiers des existences. Et si aujourd'hui, le coronavirus a déjà fait près de 90 victimes au Grand-Duché, alors la mort frappera plus de 3.000 habitants de la ville. A défaut de se tourner vers les savants, la population s'en remet à la foi. Ainsi, l'année voit se tenir la première procession à la gloire des possibles protecteurs que seraient saint Roch, saint Sébastien et saint Adrien. «La célébration du 9 septembre qui a lieu désormais en l'église Saint Michel vient en droite ligne de cette cérémonie médiévale», fait le parallèle Guy Thewes.

Et la quarantaine, et la fermeture des classes alors? Avaient-elles déjà cours en ces temps reculés. Bien sûr, note le féru d'histoire. Il suffit de se rappeler les années où la peste toujours, vient décimer les foyers, vers 1636. Cette année-là, les Jésuites ont fermé leur collège et il n'y a pas eu classe. Pareil à maintenant. «Il y avait aussi déjà dans les esprits cette idée que le mal se transmettait d'une personne à l'autre et donc qu'il valait mieux respecter le confinement.» Aussi, aux malades, les autorités intimaient l'ordre de rester cloîtrés chez eux; tandis que leur famille devait quitter la ville.

Si, en cette mi-mai-2020, les chefs d'entreprise piaffent d'impatience à l'idée de reprendre leur activité, leurs ancêtres agissaient de même deux siècles avant eux. «Les récits témoignent qu'au XVIIe siècle, les maîtres de corporations ne voulaient pas fermer leurs commerces, et qu'il fallait déjà que les magistrats menacent de lourdes sanctions pour que la loi soit respectée...»

A l'exception aujourd'hui de quelques cafetiers récalcitrants, c'est surtout envers les particuliers que la police luxembourgeoise multiplie ses rappels à l'ordre. Mais c'est toujours aux dirigeants de régler la crise sanitaire, les soignants étant sollicités en renfort ou pour avis seulement.

Là encore, estime le spécialiste, le choléra au XIXème siècle était «une maladie de la globalisation». Sa dispersion dans le monde prenant racine dans la colonisation (de l'Inde notamment) et du formidable essor des réseaux de transports. La bactérie peut être suivie à la trace, Moscou, Varsovie, Berlin, Paris, en juin 1832 Dudelange et début juillet elle fait sa première victime dans la population du Pfaffenthal. Diekirch perdra 10% de sa population d'alors, quand la capitale devra pleurer plus de 400 morts.

Mais pour Guy Thewes, il est intéressant de noter que chaque marée virale va laisser derrière elle des progrès dans la société. Plus particulièrement en matière d'hygiène. A telle date, on chassera les tas de fumier devant les habitations. A telle autre, on veillera à ne pas laisser croupir l'eau dans les rues, à améliorer les systèmes d'approvisionnement en eau potable, à ériger les cimetières au-delà des habitations, à bien nettoyer l'espace public...

Que laissera de positif cette crise alors? «Je ne suis pas devin, sourit l'historien. Mais l'on voit déjà que le rôle de la puissance publique sur la gestion du quotidien s'est renforcé.» Il y a aussi cette nouveauté du masque qui, après les personnels de santé, a fini par s'imposer à hommes, femmes et enfants sur les chantiers, dans les transports publics, à l'heure des courses, des balades et même de l'école. Pour Guy Thewes, l'histoire retiendra aussi comment les peuples ont fini par dompter leur peur de la contamination. Moins par la religion, plus par la distraction culturelle. Et, fort heureusement, ni en organisant de grands pogroms ou de chasse aux sorcières... Autres temps, autres mœurs. 

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