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Paul-Henri Meyers: «La cohésion sociale ne se résout pas avec de grands mots. Ça doit se vivre»
Luxembourg 12 min. 22.05.2018 Cet article est archivé

Paul-Henri Meyers: «La cohésion sociale ne se résout pas avec de grands mots. Ça doit se vivre»

Paul-Henri Meyers: «La cohésion sociale ne se résout pas avec de grands mots. Ça doit se vivre»

Photo: Guy Jallay
Luxembourg 12 min. 22.05.2018 Cet article est archivé

Paul-Henri Meyers: «La cohésion sociale ne se résout pas avec de grands mots. Ça doit se vivre»

Maurice FICK
Maurice FICK
«C'est grâce à un travail ardu que j'ai appris le français», confesse volontiers Paul-Henri Meyers qui a fait ses études de droit à la Sorbonne alors que le général de Gaulle gouvernait encore la France. Député depuis 1999, le doyen discret de la Chambre ne se présentera plus aux élections en octobre 2018. Avec le recul, ce chrétien-social convaincu se demande «si à la fin du compte, l'arrivée au pouvoir de l'actuelle coalition gouvernementale, n'a pas été un bienfait pour la démocratie et pour son parti».

Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

J'ai fait mes études en France. Lorsqu'on a un rapport avec un certain pays, avec la langue, on adopte également l'esprit de ce pays. Et la France, pour le Luxembourgeois, et pour moi personnellement, c'était toujours le pays qui défendait la liberté, les droits de l'Homme. Je crois que c'est un élément important et même essentiel qui a déterminé, en partie, dans mes fonctions politiques, la façon de voir les choses et d'approcher les problèmes politiques dans mon propre pays.

J'ai vécu en France la période du général de Gaulle et ce qui m'a marqué un peu -à l'époque je vivais à Paris- c'était le putsch d'Alger et la guerre d'Algérie. C'était surtout la façon dont le général de Gaulle a su libérer la France d'une partie de ce fardeau colonial, si on peut dire ainsi. C'est tout ça mais également les écrivains français qui m'ont marqué. A l'époque, c'étaient Albert Camus et Jean-Paul Sartre.

  • Y a-t-il un livre français que vous gardez en mémoire?

Oui. «Les mots» de Sartre. C'est une biographie à travers laquelle il expose sa façon de voir. C'est un livre que j'ai bien aimé surtout pour la façon dont il est écrit.

  • Un film français vous a-t-il marqué?

Non. je regarde peu de films (il laisse un grand silence) Ah! il y avait «La Grande vadrouille». Ce film m'a distrait.

Paul-Henri Meyers: «Je crois qu'on doit avoir une attitude bienveillante à l'égard des personnes qui viennent au Luxembourg.»
Paul-Henri Meyers: «Je crois qu'on doit avoir une attitude bienveillante à l'égard des personnes qui viennent au Luxembourg.»
Photo: Guy Jallay
  • Parlez-nous de vos études

A l'époque, tout comme aujourd'hui encore, le droit luxembourgeois est marqué profondément par le droit français. A l'époque, fin des années 1950, c'était encore le Code civil Napoléon. Pour faire des études de droit on allait ou bien en France ou bien en Belgique. Du temps que je faisais mes études c'était surtout la France. Tous mes amis qui ont commencé le droit au Luxembourg se sont ensuite rendus en France.

  • Transmettez-vous une certaine culture française à vos enfants ou pas?

Je leur ai laissé la liberté de choisir. On en a parlé mais ils ont choisi eux-mêmes. Je n'ai pas voulu influencer mes enfants au point de leur proposer des études ici ou là. L'une a fait des études de pédagogie en Allemagne, les deux autres ont fait leurs études en Belgique, dont des études de droit pour l'une.

  • Dans vos réflexions de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?

Le grand problème du Luxembourg c'est d'avoir une politique d'intégration et d'inclusion des personnes qui viennent au Luxembourg pour y rester définitivement ou pendant une longue période. Je crois qu'on doit avoir une attitude bienveillante à l'égard des personnes qui viennent au Luxembourg. Je n'aime pas tellement le terme «étrangers» -on peut par exemple choisir «non-Luxembourgeois»- mais c'est toujours une distinction par rapport à une nationalité. Alors que je crois qu'on doit surmonter ce cap de la nationalité, qui est d'ailleurs une création du 18e, 19e siècle car au Moyen Age, il n'y avait pas de nationalités. Dans le cadre de l'Europe, on doit avoir une attitude ouverte à l'égard de ces personnes.

Il est évident que tous les pays ont aujourd'hui une législation sur la nationalité. J'ai d'ailleurs salué la façon dont le Luxembourg a modifié sa législation au cours des dernières années pour permettre notamment aux non-Luxembourgeois d'avoir deux nationalités différentes et de garder leur nationalité. La valeur de l'Homme ne se mesure pas à sa nationalité mais à la façon dont il traite les autres personnes, dont il travaille et conçoit les relations entre les Hommes.

Paul-Henri Meyers: «La valeur de l'Homme ne se mesure pas à sa nationalité mais à la façon dont il traite les autres personnes».
Paul-Henri Meyers: «La valeur de l'Homme ne se mesure pas à sa nationalité mais à la façon dont il traite les autres personnes».
Photo: Guy Jallay
  • D'où vous vient cette maîtrise de la langue de Molière?

Je dois vous dire quelque chose. Je suis né en 1937. Je viens d'un village (Binsfeld, où il continue de cultiver avec ferveur toutes les semaines la terre de ses aïeux, c'est son vrai plaisir, ndlr) et j'ai commencé à apprendre le français à l'âge de 8 ou 9 ans. Car auparavant c'était l'occupation allemande. Et ce n'est qu'après la guerre que j'ai rudimentairement démarré l'apprentissage du français.

En 1950-1951 j'étais inscrit à l'école primaire supérieure de Troisvierges. Là nous avions comme livre, «A l'ombre des ailes» d'Ernest Pérochon. Lorsqu'on a commencé à lire ce livre je n'ai presque rien compris. C'est plus tard au lycée (à Echternach) que j'ai davantage appris le français mais c'est surtout lors de mes études en France que j'ai commencé à parler le français parce qu'au Luxembourg nous n'en avions pas l'habitude. Il y avait beaucoup de gens dans les campagnes qui ne parlaient pas le français. Mon père, qui était paysan, l'a appris en allant pendant quelques années en Belgique. Mais c'est grâce à un travail ardu que j'ai appris le français.

  • Le résultat du référendum sur le vote des étrangers a-t-il, selon vous, changé la perception des étrangers au Luxembourg?

Je ne crois pas que ça a changé. On avait une certaine appréhension que ça pouvait être dommageable aux relations entre Luxembourgeois et étrangers. Mais je crois, qu'étant donné que dans notre époque on vit rapidement, on a également dépassé ces difficultés-là de sorte qu'aujourd'hui on ne parle presque plus de ce référendum. Le gouvernement n'a d'ailleurs pas beaucoup d'intérêt à en reparler.

  • Ce référendum, finalement c'était une bonne idée ou pas?

C'était une mauvaise idée parce que dans un référendum, lorsqu'on pose une question, souvent l'électeur ne répond pas à la question mais il donne une autre réponse. Il se prononce pour ou contre le gouvernement. Dans l'arrière-tête de l'électeur, il y a des réflexions lorsqu'il se prononce, qui sont liées à d'autres idées mais qui le guident dans sa décision.

J'ai fait en 2007 la campagne pour le vote sur le Traité de Lisbonne. On a commencé par expliquer aux gens l'importance de ce traité, l'importance des droits fondamentaux. Il y a eu de grandes réunions avec une centaine, 150 et plus de personnes. Les questions posées concernaient le chômage. Des gens se sont levés et ont dit: «On a tant de chômage à cause des étrangers!» Ce qui était faux. Et finalement on essayait d'expliquer aux gens que c'était une mauvaise idée, qu'ils avaient fait des connexions qui n'existaient pas et avaient des conclusions qui étaient fausses. Parce que s'il n'y avait pas l'Europe on aurait encore plus de chômage, encore moins d'exportation de nos biens, etc. Mais les gens n'écoutaient pas. On ne discutait pas du problème.

Personnellement je pense qu'au référendum de 2015, 20% des électeurs ne se sont pas intéressé aux questions mais ont dit non parce qu'à l'époque ils ne voulaient pas de ce gouvernement-là. On pourrait dire que les Luxembourgeois sont contre les étrangers mais ce n'est pas vrai. Ils auraient également dit non s'il y avait eu la 4e question concernant les relations entre l'Eglise et l'Etat.

Paul-Henri Meyers: «La cohésion sociale ne se résout pas avec de grands mots. Et on ne commence pas par en haut mais par en bas. Ça doit se vivre.»
Paul-Henri Meyers: «La cohésion sociale ne se résout pas avec de grands mots. Et on ne commence pas par en haut mais par en bas. Ça doit se vivre.»
Photo: Guy Jallay
  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment peut-on construire la cohésion sociale dans ce contexte?

C'est une question simple mais il n'y a pas de réponse simple. La cohésion sociale comporte beaucoup de domaines: le social, le vivre-ensemble qui se fait par beaucoup de voix, etc. Sans exclure le national, pour moi la cohésion sociale se joue au niveau local pour commencer. C'est la façon de voir comment on peut intéresser les gens davantage à la politique au niveau local. Et à les inviter à participer à la vie communautaire.

Il y a au Luxembourg un volet social important: c'est la vie associative. Il faut chercher à y intéresser les non-Luxembourgeois et les personnes qui viennent au Luxembourg. Il y a beaucoup de communes qui accueillent les nouveaux inscrits qui sont alors invités à participer à la vie associative. Il faudrait voir comment intensifier tout cela et comment les intéresser à la vie politique. Car si on est dans la vie associative, les associations ont nécessairement des relations avec les pouvoirs locaux et c'est par ce moyen-là qu'on apprend beaucoup de choses des gens, à les connaître mais aussi à connaître la mentalité des Luxembourgeois. La cohésion sociale c'est simple mais elle nous invite à faire des efforts permanents et quotidiens. Ce problème ne se résout pas avec de grands mots. Et on ne commence pas par en haut mais par en bas. Ça doit se vivre.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'1 million d'habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

(Long silence). C'est sans doute un défi d'abord parce que tant de problèmes se posent et il faudra voir si, à la fin du compte, ce sera un fardeau ou si cela nous avance vers une société plus conviviale, plus accueillante, plus riche dans tous les domaines. Mais en tout cas, il faudra changer beaucoup de choses. Voir même si c'est possible.

Si les frontaliers ont déjà des problèmes quotidiennement pour venir travailler chaque jour alors ça devient une corvée. Tous les domaines sont concernés. Je ne sais pas si on peut éviter ce cap  ou si on veut ça, en tout cas nous sommes sur la voie pour y aller. Mais il faudra en tout cas tout faire pour que ça se fasse dans les meilleures conditions possible à tous les égards. D'abord en ce qui concerne les relations humaines. Ça peut devenir une richesse mais ça dépend de nous. Et des frontaliers. C'est un enjeu commun.

  • Vous avez à votre actif une formidable expérience politique et vous avez décidé de ne plus vous représenter aux élections législatives. Pourquoi?

Mon parti politique m'avait tout d'abord prévu pour être candidat. Donc il n'y a pas de pression de nulle part. Mais j'ai discuté de ce problème avec ma famille et j'y ai réfléchi moi-même. Je me suis observé et je constate que, avec mes plus de 80 ans je crois que peu à peu, même si ça m'intéresse, la politique commence à devenir un fardeau.

Alors j'ai décidé de ne plus être candidat. J'ai d'autres loisirs, d'autres projets. J'ai toujours eu pour principe dans la vie de ne pas rester plus de 15-16 ans au même endroit et de changer. J'ai été député pendant dix-neuf ans et je crois que ça suffit.

  • Quel est votre plus beau souvenir en politique?

Il n'y a pas d'événement exceptionnel mais la politique ça m'a toujours fait plaisir. D'ailleurs quand on parle de souvenirs, ce sont les sentiments. Et en politique je ne me suis pas laissé guider par mes sentiments mais par la raison.

Paul-Henri Meyers: «Maintenant, avec assez de recul, je crois que mon parti s'est bien tiré de l'affaire.»
Paul-Henri Meyers: «Maintenant, avec assez de recul, je crois que mon parti s'est bien tiré de l'affaire.»
Photo: Guy Jallay
  • Avec le recul, la prise de pouvoir de l'actuelle coalition gouvernementale DP-LSAP-Déi Gréng au lendemain des élections d'octobre 2013, comment l'analysez-vous?

Avec le recul, je me demande si à la fin du compte cela n'a pas été un bienfait pour la démocratie. Parce que le parti chrétien-social, dont je fais partie, a été au pouvoir pendant longtemps mais la démocratie, et on voit ça dans les autres pays, c'est le va-et-vient. C'est la possibilité, également pour d'autres, d'être au pouvoir. Beaucoup d'hommes politiques de mon parti n'ont jamais connu l'opposition. Il faut connaître les deux côtés de la médaille. Dans le temps il y avait des ministres qui n'avaient jamais été député. ils ne comprenaient pas les députés. Pour les gouvernements c'est pareil.

Maintenant, avec assez de recul, je crois que mon parti s'est bien tiré de l'affaire. A la fin du compte, si le CSV était resté au pouvoir, je ne sais pas comment la situation se présenterait. Peut-être que c'était un bienfait pour le parti.

  • Quels sont les grands thèmes qui devraient, selon-vous, être au cœur du débat préélectoral?

C'est la façon dont le Luxembourg va se développer à l'avenir, quelle sera sa politique de développement à tous les égards. A l'époque, Juncker avait lancé le slogan de l'Etat de 700.000 habitants. Tout ça est déjà dépassé. Mais à l'époque c'était une grande discussion. Il y avait des gens qui n'en voulaient pas. Maintenant on discute de 1 million d'habitants et plus. C'est donc une question qu'on doit discuter en prenant en compte toutes les conséquences. Ça pose des questions sur le respect de la nature, le problème du logement, de la mobilité, l'instruction, l'adaptation de l'enseignement, des structures sociales, etc. Toutes les questions sont en réalité liées à celle de ce développement.

  • Une proposition de la réforme de la Constitution avait été déposée à la Chambre en 2009. Où en est-on aujourd'hui?

Les travaux sont terminés. Un rapport doit être préparé et être en discussion à la fin du mois. Ce sera alors aux partis de se prononcer pour savoir si ce texte sera défendu au cours de la campagne électorale. M. Bodry a proposé une délibération commune pour tracer l'avenir du texte. On va voir. Mais le texte de la Constitution est terminé. Donc la Chambre à élire doit d'abord voter ce texte et puis ce sera le référendum. Je crois qu'il faudra en finir avec ce dossier dans les deux ans à venir.


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