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«Parfois, de peur, je mets les mains devant les yeux»
Luxembourg 5 min. 09.09.2022
Transports

«Parfois, de peur, je mets les mains devant les yeux»

Désormais, les usagers pourront rallier le Kirchberg à Bonnevoie.
Transports

«Parfois, de peur, je mets les mains devant les yeux»

Désormais, les usagers pourront rallier le Kirchberg à Bonnevoie.
Photo: Gerry Huberty
Luxembourg 5 min. 09.09.2022
Transports

«Parfois, de peur, je mets les mains devant les yeux»

Charles MICHEL
Charles MICHEL
À Bonnevoie, la population se réjouit de l'arrivée du tram, dont l'inauguration se fera ce dimanche matin. Mais la présence de l'Abrigado, le long du tracé, est un vrai sujet d'inquiétudes. Certains prédisent même le pire.

Devanture défraîchie, murs décrépis et porte en bois qui grince. Au printemps prochain, Le Puits Magique subira un ravalement de façade. «Comme partout ailleurs, ils vont faire des appartements...» Rosa, gérante de ce café-restaurant situé rue de Hesperange, garde le sourire et continue de servir.

Il n'est pas encore dix heures qu'elle sort un verre, y flanque une bonne rasade de Martini rouge puis ajuste le niveau à la bière pression. «C'est très bon, c'est une spécialité portugaise», dit-elle avant de reprendre ses esprits et de revenir au sujet de notre visite: «Ah oui,  le tram, c'est ça? Ben, qu'est-ce que je peux vous dire d'autre si ce n'est que c'est une bonne chose... Mais demandez à Manuel, ça fait des années qu'il habite le quartier. Il pourra vous en dire plus...»

Martini-bière, (j)onglerie et toilettes de chantier

D'un bref regard, Manuel («34 ans dans chaque jambe») invite à sa table. «Le tram, il va passer en bas de chez moi, je serai là encore plus vite pour boire mon café», dit-il les mains jointes et le regard fixé sur son verre de porto Cruz. «Je suis arrivé au Luxembourg il y a 47 ans, et cela fait 36 ans que j'habite rue Orchimont», explique cet ancien employé dans le bâtiment. «Avant, il y avait beaucoup de circulation...» Dehors, une impressionnante et bruyante procession de véhicules défile devant les vitres du Puits Magique et semble indiquer que cet «avant» relève pour l'heure de l'anticipation.

Face à lui, son copain José (58 ans) sirote son Martini-bière. Pour lui, «franchement, le tram c'est magnifique!». Manuel, qui n'est pas à une projection près, s'y voit déjà: «Si je veux aller au Kirchberg, je vais pouvoir y aller! Si je veux aller à la Grande Roue, pareil! Je monte dans le tram et hop, je descends à l'arrêt Hamilius et j'y suis. Pareil si je veux aller à la Schueberfouer.» Bon, il confie ne pas y avoir mis les pieds depuis belle lurette, mais c'est au cas où.  

Ca va tellement vite, on n'est pas obligé d'attendre un quart d'heure pour prendre le bus!

Joanna* (retraitée)

Si certains voient dans le tram la possibilité de s'extirper plus rapidement du quartier, d'autres le perçoivent comme l'opportunité d'attirer du monde. C'est le cas d'Audrey. Cette frontalière - française - âgée de 29 ans gère l'institut de beauté Qipao. «Parmi ma clientèle, des gens viennent d'assez loin. Du Kirchberg par exemple. Mais ils ont toujours du mal à trouver une place pour se garer. Certains m'ont déjà dit qu'ils viendraient désormais en tram.» Cette perspective va, dit-elle, lui faciliter l'existence. «Au vu de la fréquence de passage du tram, le problème de stationnement ne sera plus une excuse pour les retards», sourit celle que l'on devine habituée à jongler avec les rendez-vous. 


Lokales, Sicherheitsbeamter Quartier Gare, Agent de Sécurité, GDL Security, Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort
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À quelques pas de là, au coin de la rue, une femme sort des toilettes d’un chantier. Mal fagotée et démarche chancelante, elle titube mais franchit périlleusement les rails du tram. À cette vision, un chauffeur de bus s'inquiète: «Que va-t-il se passer si l'un d'eux traverse comme ça devant le tram? Moi, je vous avoue qu'à chaque fois que je viens ici, j'ai cette crainte d'en renverser un.» «Un», comprendre un habitué de l'Abrigado, association venant en aide aux toxicomanes située de l'autre côté de la rue de Thionville.

«Un jour, il y aura un drame»

Dans le quartier, beaucoup craignent le pire. Sous couvert d'anonymat («parce que vous comprenez, moi je ne veux pas de problème»), une habitante confie ses craintes. «Un jour, il y aura un drame. Parfois, de peur, je mets les mains devant les yeux!», confie cette sexagénaire tout en joignant le geste à la parole avant de conclure: «Il faudrait les mettre ailleurs...»

Directeur du comité national de défense sociale en charge de la gestion de l'Abrigado, Raoul Schaaf ne fait pas l'autruche. Bien conscient de cette problématique, il a déjà alerté les autorités compétentes: «C'est un danger pour les personnes que l'on prend en charge, mais aussi pour les conducteurs de tram. Un tram, ça ne s'arrête pas aussi facilement qu'une voiture.» Quand une voiture circule à 50km/h, elle a besoin de 25 mètres pour s'arrêter ; un tram, à la même allure, aura besoin de 90 mètres. En cas de freinage d'urgence, beaucoup plus violent celui-là, une «petite» cinquantaine de mètres devrait suffire. Mais cette manoeuvre pourrait entraîner des chutes et des blessés à l'intérieur de la rame.

«La chance que l'on a, c'est que le tram va passer de l'autre côté de la route, déclare Raoul Schaaf. Mais l'idéal serait de procéder un jour au réaménagement complet du site et de prévoir ainsi une cour intérieure depuis laquelle on pourrait gérer les sorties des uns et des autres...» 


12.08.2022 geplante Strecke der Tram , Tramstrecke avenue de la Porte-Neuve  ,  Luxemburg , Foto: Marc Wilwert / Luxemburger Wort
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*À sa demande, son prénom est modifié.

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Wort.fr, fixerstuff, Abrigado, Bonnevoie, Raoul Schaaf,  Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort