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«On est passé tout près d'une catastrophe»
Luxembourg 1 8 min. 18.05.2022
Documentaire

«On est passé tout près d'une catastrophe»

Les réalisateurs du documentaire: Laurent Moyse et Jossy Mayor.
Documentaire

«On est passé tout près d'une catastrophe»

Les réalisateurs du documentaire: Laurent Moyse et Jossy Mayor.
Photo: Chris Karaba
Luxembourg 1 8 min. 18.05.2022
Documentaire

«On est passé tout près d'une catastrophe»

Nadia DI PILLO
Nadia DI PILLO
«Crise et chuchotements», le documentaire qui retrace la crise financière de 2008 au Luxembourg.

La crise bancaire et financière, c'était il y a 14 ans déjà. «Crise et chuchotements» revient sur cet épisode qui a bouleversé à tout jamais le secteur financier luxembourgeois. Un documentaire qui décortique le déroulement d'un week-end de «sauvetage de banques» à travers des images et prises de parole par les gens qui l'ont vécu de près. Les réalisateurs Laurent Moyse et Jossy Mayor répondent à nos questions. 

Laurent Moyse, Jossy Mayor, comment et pourquoi, 14 ans après les faits, vous est venue l'envie de raconter la crise financière de 2008 à Luxembourg?

Laurent Moyse: «Il y a deux raisons principales pour lesquelles on a voulu aborder ce thème. Premièrement, la crise de 2008 est un point de rupture de l'histoire récente du Luxembourg et même au-delà, puisque toutes les crises qui ont suivi ont souvent pour point de référence cet événement de l'automne 2008. La deuxième chose, c'est que l'Etat est intervenu en sauvant deux des principales banques systémiques de la Place financière. On est donc passé tout près de la catastrophe et beaucoup de gens l'ont oublié.

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Jossy Mayor: «Pour nous, c'était important aussi d'un point de vue historique. Cette crise bancaire et financière s'est passée il y a maintenant 14 ans et jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas eu de film sur cette tourmente qui a marqué et changé le secteur financier comme nul autre événement. Il y a eu des reportages évidemment, mais toujours après la crise et les événements, tandis que nous, nous avons essayé de raconter l'histoire vue de l'intérieur, avec les acteurs de l'époque, qu'ils soient du monde politique ou financier, mais aussi avec des gens qui ont vu ou subi indirectement les conséquences de cette crise, des employés, des acteurs du secteur financier ou des clients.

Quel est l'objectif de ce documentaire? Et y a-t-il un lien avec les crises qui ont suivi?

L. M.: «L'idée était de montrer que cette crise est un moment clé dans l'histoire récente de la Place financière luxembourgeoise. On a essayé de montrer non seulement l'opération de sauvetage en elle-même, mais aussi son côté humain. Des gens qui ont travaillé dans le secteur bancaire ont raconté ce qu'ils ont ressenti à l'époque et ce qu'ils ressentent encore aujourd'hui, 14 ans après les faits. À la fin du film, nous montrons également quelles ont été les conséquences de cette crise survenue en 2008. Nous sommes allés un peu au-delà des faits de l'automne 2008 pour essayer de faire réfléchir le spectateur sur les conséquences qu'une telle crise a eues à plus long terme.»


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J. M.: «Nous pensons que cet événement majeur de l'automne 2008 a aussi, d'une certaine manière, jeté les bases pour la gestion des crises suivantes. Les Etats ont joué un rôle déterminant pour la sortie de crise. Au Luxembourg, comme ailleurs, on se tourne vers la puissance publique comme ultime rempart face à des chocs économiques par exemple. Dans les différentes crises, il y a un élément qui fait qu'un Etat, à un moment donné, sait bien qu'il faut signer des chèques et agir rapidement.»

Votre documentaire raconte le déroulé de cette fin de semaine durant laquelle l'Etat a dû sauver Fortis Banque Luxembourg et Dexia BIL. Aviez-vous cette idée dès le départ ou est-elle venue au fur et à mesure?

J. M.: «C'est le point central de notre documentaire, étant donné que ce qui s'est passé durant ce week-end a été le déclencheur des événements économiques et financiers qui ont suivi. Nous sommes évidemment aussi allés un peu plus loin dans l'histoire, jusqu'à la réorganisation ou la reprise des deux banques. Par contre, nous n'avons pas traité tous les détails de la crise, comme par exemple la tourmente qui a frappé durement la banque islandaise Kaupthing à Luxembourg.

Nous n'abordons pas non plus tous les procès qui ont suivi la crise financière. A partir du moment où les principales banques systémiques luxembourgeoises ont été sauvées, le gouvernement a clairement montré qu'il était prêt à aider. Tout le reste ensuite était en quelque sorte naturel. Evidemment, l'Etat ne pouvait pas aider toutes les banques, mais il pouvait en tout cas intervenir pour que l'économie ne s'effondre pas. C'est clairement ce que nous avons retranscrit dans ce film.»

Les anciens ministres belges Didier Reynders et Yves Leterme et le ministre luxembourgeois Luc Frieden (de g. à d.) donnent une conférence de presse le 30 septembre 2008 à Bruxelles après une nuit de négociations sur la banque franco-belge en difficulté Dexia.
Les anciens ministres belges Didier Reynders et Yves Leterme et le ministre luxembourgeois Luc Frieden (de g. à d.) donnent une conférence de presse le 30 septembre 2008 à Bruxelles après une nuit de négociations sur la banque franco-belge en difficulté Dexia.
Photo: AFP

L.M. : «Nous avons contacté tous les principaux protagonistes de l'époque en leur demandant s'ils voulaient bien livrer la façon dont ils ont vécu ces moments, la plupart ont accepté. Nous avons interrogé une vingtaine de personnes, d'anciens ministres, des banquiers, des journalistes, des professeurs d'université, des sociologues. Tous nous ont expliqué comment le sauvetage s'est déroulé, à quel moment certains acteurs sont intervenus et quel était le contexte aussi de l'époque. Nous avons ainsi pu reconstituer le fil des événements, principalement au cours de cette opération de sauvetage. Nous avons vraiment raconté une histoire que tout le monde peut comprendre, notre film est destiné à tout public.»

Pourquoi avez-vous choisi de raconter l'histoire au travers des voix des autres, et donc sans l'intervention d'un narrateur?

J. M.: «On n'a pas voulu influencer l'histoire, sauf évidemment un peu dans la forme et le style. On a essayé d'appuyer certains éléments qui étaient intéressants, mais qui étaient peut-être mal exprimés dans certaines interviews. En dehors de cela, je pense que nous racontons l'histoire de la manière la plus honnête. Après, on peut toujours nous critiquer en disant qu'on ne montre pas la face cachée de la finance, mais ce n'était pas du tout notre objectif.»

Est-ce que vous avez contacté des personnes qui ont vécu cette crise et qui ont refusé d'en parler?

J. L. : «On a essayé de contacter des syndicalistes, des personnes qui étaient prêtes à livrer un autre discours et qui à l'époque avaient aussi des responsabilités. Mais soit les personnes n'étaient pas suffisamment impliquées dans toutes ces opérations pour pouvoir vraiment livrer quelque chose d'intéressant. Soit les personnes étaient tout à fait d'accord avec la façon dont l'Etat est intervenu pour sauver les banques luxembourgeoises, vu l'enjeu colossal pour l'Etat et la Place financière. Donc on n'a pas trouvé parmi les protagonistes des personnes très critiques, qui étaient d'avis que la gestion de la crise par l'Etat était très mauvaise. Tout le monde a abondé un peu dans la même direction.»


Illustration, 2. Lockdown Restaurants, Bars, Cafés, Gastronomie, Gastronomen, Essenslieferungen boomen,  Foto: Anouk Antony/Luxemburger Wort
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J. M. : «Quelque part, on s'est dit: on va nous reprocher d'être consensuels, de ne pas avoir voulu brusquer les choses. En réalité, nous sommes avant tout des conteurs. Et quand vous regardez ou lisez ce qui a été dit sur les événements de l'époque, on observe qu'il y a une sorte de consensus: l'Etat luxembourgeois a très bien agi, c'est comme ça qu'il fallait faire, etc... Notre film se situe dans ce cadre-là. Ce n'est pas un film sur la finance, sur les banques. C'est surtout un film qui montre comment un État s'implique pour sauver son économie. C'est vraiment l'histoire d'une réaction, d'un État dans l'urgence comme nous ne l'avons jamais vu auparavant.»

Pourquoi le Premier ministre de l'époque Jean-Claude Juncker (CSV) n'a-t–il pas souhaité participer?

L. M. : «On ne sait pas, il ne nous a jamais répondu. Il est dans le film bien sûr, parce qu'il est intervenu à l'époque, notamment à la télévision et tout ce qu'il raconte s'insère parfaitement dans notre récit. Peut-être que le sujet des banques ne lui tient pas tellement à cœur.»

Comptez-vous montrer ce film aussi à l'étranger?

J. M. : "Notre principal marché pour ce film est le Luxembourg. Le documentaire sera proposé dans les salles de cinéma à partir de la semaine prochaine, ensuite sur RTL. En ce qui concerne l'étranger, nous sommes déjà en relation avec Arte et puis je dois encore contacter la RTBF. Mais pour être honnête, en dehors du monde francophone de proximité, il n'y a pas vraiment de marché, parce que c'est un film avec des personnalités luxembourgeoises essentiellement. Nous avons fait le choix de réaliser un film luxembourgeois. Deux journalistes belges apparaissent dans le film. Nous avons aussi contacté des banquiers belges, mais ceux-ci ont refusé de témoigner. Il ne faut pas oublier qu'en Belgique les problèmes liés à la crise financière de 2008 étaient colossaux!

De manière générale, notre objectif, c'est rendre ce film le plus connu possible. Quelqu'un nous a dit, il n'y a pas si longtemps, que notre film allait prendre de la valeur avec le temps. Dans dix ou quinze ans, le documentaire va être un film beaucoup plus important parce que les personnes qui ont témoigné ne seront plus en fonction, ça sera vraiment une autre époque. Le documentaire pourra ainsi devenir un film de référence, pour des chercheurs par exemple, mais aussi, de manière générale, pour toutes les personnes qui cherchent à mieux comprendre la crise financière de 2008.» 

Le film sort ce mercredi 18 mai en salle de cinéma.

Cet article a été publié pour la première fois sur www.wort.lu/de

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