Changer d'édition

Octavie Modert: «Je n’ai pas peur que le luxembourgeois disparaisse»
Luxembourg 12 min. 16.02.2018 Cet article est archivé

Octavie Modert: «Je n’ai pas peur que le luxembourgeois disparaisse»

Itv Octavie Modert, le 12 Janvier 2017. Photo: Chris Karaba

Octavie Modert: «Je n’ai pas peur que le luxembourgeois disparaisse»

Itv Octavie Modert, le 12 Janvier 2017. Photo: Chris Karaba
Chris Karaba
Luxembourg 12 min. 16.02.2018 Cet article est archivé

Octavie Modert: «Je n’ai pas peur que le luxembourgeois disparaisse»

Linda CORTEY
Linda CORTEY
Le français est une langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi une langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.

Octavie Modert est députée CSV depuis 2013. Elle était auparavant secrétaire d'Etat puis ministre en charge notamment de la Culture. Ancienne étudiante à Strasbourg, elle voit avec bienveillance l'offre culturelle du Luxembourg s'ouvrir à de nouvelles aires linguistiques. 

  • Comment utilisez-vous la langue française ?

De façon mixte. Pouvoir parler plusieurs langues, même de façon imparfaite, permet souvent d’utiliser les mots les plus exacts, les plus « accurate », pour vous donner un exemple, de chacune des langues. En luxembourgeois, on utilise des termes qui viennent d’autres langues. Dans la vie professionnelle ou dans la rue, dans les activités culturelles, j’utilise très souvent le luxembourgeois mais aussi le français. Quand j’étais ministre j’aimais beaucoup utiliser le français de façon volontariste vis-à-vis de ceux dont j’estimais qu’ils devaient pouvoir le parler. Pour défendre le français parce que tout le monde se met à l’anglais. J’aime bien l’anglais aussi mais c’est une question d’affirmer la francophonie aussi. Très souvent, dans des réunions à Bruxelles, les Français viraient vers l’anglais et nous nous continuions à parler le français.

  • Où avez-vous fait vos études et pourquoi ?

J’ai fait mes études à Strasbourg parce que j’ai étudié le droit. Venant du Luxembourg, quand  on étudie le droit, on a le choix entre la France ou la Belgique. Strasbourg était très coté à l’époque pour étudier le droit.

  Aujourd’hui la présence de la culture française est confrontée mais aussi enrichie par la présence d’autres cultures.  

  • Quel est votre livre préféré en français ?

Les juges de Elie Wiesel. Ce livre m’a fortement marqué. La façon dont Wiesel a décrit chaque personnage. En les humanisant les uns et les autres, tout en les jugeant.  J’ai bien aimé aussi sa représentation de la vie d’une famille juive, sur qu’est-ce qu’être juif. Tout cela m’a marqué.

  • Est-ce que la culture française a encore une place importante au Luxembourg ?

Je pense bien que oui. Il est vrai que la place de la culture et de la culture française a changé. L’offre culturelle s’est popularisée et nous avons une influence depuis 10-15 ans de beaucoup d’autres cultures. Cela ne vient pas seulement des influences culturelles anglophones mais aussi de l’Europe de l’Est. Aujourd’hui la présence de la culture française est confrontée mais aussi enrichie par la présence d’autres cultures. Ce qui rend encore plus multiforme l’ensemble de la culture présente dans ce melting-pot luxembourgeois.

  • Vous avez été ministre de la Culture jusqu’en 2013. Quelle est votre conception de la politique culturelle ?

Ce qui est pour moi très important c’est l’accès de tous à la culture. Ce qui ne veut pas dire promouvoir une culture au ras des pâquerettes. Au contraire, il s’agit d’amener les gens à vouloir profiter de l’offre culturelle, qui au Luxembourg est très riche et intéressante. Ensuite, il faut soutenir et même favoriser l’excellence de la qualité du travail des artistes. Ce sont les deux préceptes qui m’ont conduite en tant que ministre de la Culture.

  • A son arrivée, le nouveau gouvernement avait fait savoir qu’il voulait repenser la politique culturelle et les subventions. Qu’en pensez-vous ?

J’étais effrayée de ce que le nouveau gouvernement avait annoncé. Non par l’idée d’analyser les financements présents ou les besoins en cause. Mais parce qu’au Luxembourg l’offre culturelle est certes très importante mais confinée dans ses limites territoriales.  Le milieu culturel doit pouvoir se reposer sur un grand financement public. On ne peut pas seulement cibler l’excellence de la production, cela favorise l’élitisme. J’ai moi-même cherché à favoriser l’excellence de la production mais pas seulement. Les artistes ne rechignent pas à travailler donc s’ils ont plus de moyens, ils pourront faire plus. Au final, le gouvernement n’a pas changé grand-chose, je me demande même à quoi rime tout ce tohu-bohu.

  • Vous êtes membre de la Délégation luxembourgeoise auprès de l'Assemblée parlementaire de la Francophonie. Quel intérêt ?

Historiquement parlant, la partie francophone du Luxembourg a été séparée du Luxembourg. Pour autant, même au 19e siècle quand peu de gens savaient utiliser le français, la francophilie est restée dans les têtes des gens. Pour l’exprimer de façon politique, en 1919, les Luxembourgeois s’étaient prononcés pour faire l’union économique avec la France. Même quand il n’a plus eu sa partie francophone, le Luxembourg a continué à enseigner le français à l’école. Il a toujours voulu être francophile, avoir un enseignement du français pour ses habitants. Le français fait partie des langues officielles. La francophonie c’est l’organisation des pays ayant le français en partage. Nous ne sommes pas des francophones d’expression maternelle, c’est une langue que nous apprenons mais nous l’avons en partage avec d’autres pays.

"Je n’ai pas trop peur pour l’avenir de la cohésion sociale. Elle va changer sans doute mais c’est un fait de la vie moderne, des temps d’aujourd’hui".
"Je n’ai pas trop peur pour l’avenir de la cohésion sociale. Elle va changer sans doute mais c’est un fait de la vie moderne, des temps d’aujourd’hui".
Chris Karaba
  • En tant que députée, quelle place accordez-vous dans votre réflexion aux résidents étrangers ?

Que serait le Luxembourg sans ses concitoyens étrangers, sans ceux qui sont présents sur le territoire luxembourgeois ? J’inclus les frontaliers dans cette réflexion. Nous ne pourrions pas tout faire sans eux. Même si ce n’est que d’un côté matérialiste, économiste, nous devons aussi la production de richesse à tous ceux de nationalité non luxembourgeoise qui sont présents ici. Il est vrai que si nous n’avions pas eu cette forte émigration luxembourgeoise vers la moitié du 18e siècle, il y aurait eu un peu moins d’immigration au début de 20e siècle mais il y aurait toujours eu besoin d’une immigration. 

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers pourrait dépasser ce nombre de résidents luxembourgeois. Quelle incidence pour cohésion sociale ?

Je suis toujours très heureuse du fait que la cohésion sociale fonctionne bien au Luxembourg. Elle fonctionne à mon sens aussi bien avec 48% d’étrangers qu’avec 32%. Je reste confiante sur le fait que cela ne va pas trop changer si les étrangers deviennent légèrement majoritaires. Il est vrai que les non-Luxembourgeois qui habitent au Luxembourg ont eux aussi changé dans la mesure où ce n’est pas nécessairement ceux qui viennent s’installer pour de bon. La rotation est plus grande, certains restent ici deux trois ans puis poursuivent leur chemin. Donc pour eux la participation à la fois à la vie publique change peut-être car on s’implique différemment si on reste ici peu de temps.

A mon sens, c’est la vie au Luxembourg elle-même qui a changé. Même dans les localités plus petites, la cohésion sociale est devenue différente.  Les voisins ne vont plus forcément sortir pour dire bonjour aux voisins. Mon propos n’est pas de dire que la cohésion est en train de se défaire. Elle est devenue différente. Mais je ne vois pas cela forcément d’un mauvais œil.  Je n’ai pas trop peur pour l’avenir de la cohésion sociale. Elle va changer sans doute mais c’est un fait de la vie moderne, des temps d’aujourd’hui.

  Nous nous approchons de plus en plus du modèle d’une grande agglomération d’un grand pays.  

  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C’est les deux. C’est une chance pour nous et pour les régions frontalières. C’est aussi un défi dans la mesure où il va falloir digérer des flux de gens. Du point de vue mobilité, logement. Nous nous approchons de plus en plus du modèle d’une grande agglomération d’un grand pays. Si vous êtes dans une grande capitale, la mobilité n’est pas plus facile qu’ici. Notre force économique restera un facteur d’attraction, attirera des gens à venir travailler et à s’installer. Mais c’est le lot de tous les centres économiques. Les « commuters » de Londres mettent plus longtemps à venir travailler aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Je pense qu’il nous faut repenser les zones d’activité en région, voire près des frontières pour pouvoir contenir les flux de voitures. Jusqu’à présent, l’aménagement se fait surtout vers la capitale.

  • Un aménagement comme Belval dure depuis plus de dix ans et n’a pas réussi à désengorger la capitale…

A Belval, c’est une ville entière qui s’est construite. Moi, je parle de lieux de travail où certains emplois peuvent être décentralisés. Si vous pouvez développer une zone économique plus proche de la frontière, cela ne durera pas dix ans.

  • Le télétravail ne serait-il pas aussi une solution ?

Il faudra aussi développer le télétravail mais il faut veiller à garder le contact avec son bureau physique. Pour ne pas trop s’encapsuler chez soi. Il faut aussi que le travail s’y prête. Mais cela nécessite de discuter des possibilités de télétravail avec nos voisins. Le Luxembourg est le pays en Europe avec le plus de frontaliers, même en nombre absolu. Les discussions pourraient se faire au niveau européen mais plus sûrement de façon bilatérale. Ce qui peut être plus facile avec un pays plus petit comme la Belgique. En France, la région du Grand Est a aussi des frontaliers vers la Suisse et l’Allemagne, c’est la région avec le plus de frontaliers de France, ce qui peut nous aider pour les discussions. Mais en Allemagne, vu de Berlin les quelques dizaines de milliers de frontaliers vers le Luxembourg, ce n’est pas une priorité.

"Je trouve très important de pouvoir disposer d’agents publics bien formés".
"Je trouve très important de pouvoir disposer d’agents publics bien formés".
Chris Karaba
  • Vous avez été ministre de la Fonction publique jusqu’en 2013. Aujourd’hui, la rémunération des jeunes fonctionnaires fait débat. Surtout la règle des 80-80-90. Faut-il revenir dessus ?

D’abord, avec l’instauration du 80-80-90, il y a eu un accord salarial assez généreux. Ensuite, cette règle n’a même pas encore trois ans, ce serait trop tôt de la défaire immédiatement. Il faut lui donner une chance d’exister. La volonté était aussi de faire une réforme du stage, pour inclure plus de formations puisqu’il est clair que, quand on commence son job, on n’est pas encore fin prêt pour tout. On a voulu refaire le stage et le 80-80-90 est un pendant de cette réforme.

Je trouve très important de pouvoir disposer d’agents publics bien formés, qui ont beaucoup de capacités et qui sont très compétents. La formation initiale des gens qui viennent travailler dans le secteur public est très importante. On peut de moins en moins apprendre sur le tas. Il faut donc mettre l’accent sur la formation initiale.

  Il faut faire attention de ne pas arriver à une « babélisation » sur les lieux de travail.  

  • La CGFP s’est prononcée dernièrement contre une plus grande ouverture de la fonction publique aux non-Luxembourgeois. Qu’en pensez-vous ?

Nous avions fait une ouverture dans la fonction publique en admettant des non-Luxembourgeois sur certains postes et certains domaines. Après, il faut comprendre que la question des capacités linguistiques est importante. Si je suis prof de français, la capacité linguistique luxembourgeoise est moins importante. Mais par exemple dans l’administration pénitentiaire, s’il y a une crise, il faut savoir parler très vite, comprendre les mêmes choses et parler les mêmes choses. La question de la langue est très importante car si on ne se comprend pas, on ne peut pas réagir. De plus, il faut faire attention de ne pas arriver à une « babélisation » sur les lieux de travail.

  • Cette « babélisation » pourrait être un problème pour la langue luxembourgeoise ?

Je n’ai pas peur que le luxembourgeois disparaisse. Il y a beaucoup plus de gens aujourd’hui qui parlent le luxembourgeois et qui trouvent que c’est quelque chose d’intéressant. Depuis les années 2000, on a vu nombre de gens prendre des cours de luxembourgeois, bien avant la réforme de la loi sur la nationalité. Je n’ai pas peur non plus des gens qui ne savent pas le parler puisque nous avons la chance, nous,  de parler plusieurs langues. 

Je n’ai pas peur d’une « babélisation » mais il faut s’assurer qu’elle n’arrive pas. Parce que sinon ce sera un problème pour la cohésion sociale, se serait aussi un problème pour s’entendre et pour parler dans le monde économique autant que dans le pays. Je constate aussi qu’au niveau du luxembourgeois, les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas une langue de référence comme nous l’avions. Par exemple, si vous écoutez les nouvelles à la radio c’est en luxembourgeois mais les animateurs, les journalistes, ont des façons très individualisées de s’exprimer en luxembourgeois, de trouver des expressions. Depuis très peu, ils prennent les expressions allemandes même quand elles existent en luxembourgeois. Il y a une responsabilité des médias de parler un luxembourgeois correct.


Sur le même sujet

Félix Eischen: «Il y a une différence entre ceux qui créent et ceux qui gèrent»
Félix Eischen, député CSV, vient clore notre série «Face aux députés». Celui qui réveilla le pays pendant sept ans en présentant la matinale de RTL, avant de faire un tour en télévision, puis de se consacrer aux assurances avec son épouse, nous livre son ressenti sur la francophonie au Luxembourg, mais également sur les mentalités et communautés du Grand-Duché.
11.7.2018 Luxemboug, ville, CSV, Félix Eischen photo Anouk Antony
Gast Gibéryen: «Un frontalier sur sept est luxembourgeois»
Gast Gibéryen, s'est prêté aux questions de wort.lu/fr pour la série "Face aux députés" qui prend doucement fin. Le député ADR revient sur son parcours, sa vision du Luxembourg et sur ses projets pour les prochaines semaines à la veille des élections législatives d'octobre prochain.
A l'ADR, notre objectif est d'avoir au moins cinq députés à la Chambre des députés au terme des élections.
Claude Wiseler: «Il faut faire attention que cette croissance ne nous dépasse pas»
Deux de ses aïeux étaient bourgmestres libéraux à Walferdange. Mais dès ses années de lycée, Claude Wiseler a opté pour le parti chrétien-social. Tête de liste du CSV pour les élections législatives d'octobre, Claude Wiseler, 58 ans, souhaite que le Luxembourg «garde le rythme de croissance à un niveau où la capacité d'intégration, nécessaire pour notre cohésion sociale, soit toujours possible». Il reste «ouvert sur les trois coalitions possibles pour le CSV» et «ne veut pas de campagne de revanchisme».
Claude Wiseler: «C'est presque charnel. J'adore parler le français. J'adore lire, écrire en français».
Face aux députés
Avant les élections législatives d’octobre, nous avons rencontré les 60 députés du pays et leur avons posé des questions sur leur rapport à la langue française et la francophonie en général.