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Numérique: un monde d'opportunités pour les femmes

Numérique: un monde d'opportunités pour les femmes

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Luxembourg 7 min. 18.05.2018

Numérique: un monde d'opportunités pour les femmes

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Le secteur de l'ICT au Luxembourg ne compte que 12,5% de femmes: une sous-représentation qui s'explique principalement par des idées reçues qui perdurent et une méconnaissance de ces métiers, où les femmes ont pourtant pleinement leur rôle à jouer.

"Le numérique est la première révolution dans laquelle les femmes peuvent avoir un rôle et un vrai impact": pour Sophie Docquier, directrice général d'Accenture Technology BeLux, trop peu de jeunes femmes osent encore se lancer dans l'ICT alors que le secteur recrute massivement au Luxembourg, et peine à trouver des profils diversifiés.

Pour cette experte, c'est surtout la méconnaissance des métiers du numérique qui pose problème: "Les gens ont toujours cette image de geeks derrière leur écran en train de faire du code alors que l'IT, c'est bien plus que ça!"

"On ne montre pas assez aux jeunes la diversité des opportunités offertes par notre secteur. Grâce à l'IT, on optimise, on transforme: aujourd'hui, il n'y a plus grand-chose qui se fait sur papier..."  

Chaque jour, en tant que femme, je fais une énorme différence

La diversité des profils dans une équipe, voilà ce qui fait la différence selon elle: "Hommes et femmes pensent différemment, c'est un fait, mais ce qui sort des discussions est beaucoup plus pertinent. Chaque jour, en tant que femme, je fais une énorme différence."

Si cette Belge diplômée d'une école de commerce reconnaît être tombée dans l'IT "par accident" il y a 15 ans, elle mène depuis une carrière exemplaire qui lui a permis de voyager dans le monde entier et notamment de diriger des équipes en Arabie saoudite ou en Turquie. 

Elle souligne combien les femmes sont promptes à se mettre elle-mêmes des barrières qui les empêchent d'avancer. "Les hommes se remettent beaucoup moins en question: ils foncent, c'est tout."

Seulement 12,5% de femmes dans l'IT au Luxembourg

Les femmes sont très peu nombreuses à travailler dans le secteur des technologies de l'information et de la communication (ICT): au Luxembourg, elles ne sont que 12,5% selon une étude Eurostat dévoilée en avril.

Même en Norvège, où la part des femmes dans ce domaine est la plus élevée d'Europe, elles n'atteignent pas 20% de l'effectif total.  

Comment expliquer cette sous-représentation? Selon une étude de la Commission européenne publiée en mars, les femmes dans l'IT doivent faire face à des défis multiples qui affectent toutes les étapes de leur parcours dans le numérique:

  • le manque de modèles, 
  • les partis pris inconscients et les stéréotypes, 
  • le tokénisme (être choisie pour son genre au lieu de ses compétences),
  • la faiblesse de leurs réseaux,
  • ou encore le manque d'inclusion dans les politiques d'entreprise.

Des parcours brillants et inspirants

Lors d'une soirée d'information initiée par l'association Women in Digital Initiatives (WIDE) au Lycée des Arts et Métiers de Luxembourg, parents et adolescentes ont pu entendre les parcours de plusieurs jeunes femmes, étudiantes et expertes dans le domaine de l'ICT. 

"Quand j'étais petite, si on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais programmeur", raconte Anush Manukyan, étudiante en doctorat au centre SNT de l'université du Luxembourg.

(de g. à dr.) Sophie Docquier, Nina Monteverde, Anush Manukyan, Hélène Recotillon et Marina Andrieu de WIDE
(de g. à dr.) Sophie Docquier, Nina Monteverde, Anush Manukyan, Hélène Recotillon et Marina Andrieu de WIDE
Lynn Theisen

"En Arménie, où j'ai grandi, les programmeurs ont une image très positive: on les voit comme des gens très intelligents. J'ai rejoint une équipe qui travaillait sur des robots mais je pensais que je n'y arriverais pas. Aujourd'hui, je suis en doctorat robotique à l'université du Luxembourg!"

"Pour moi, l'IT n'est pas un secteur réservé aux hommes. Il ne faut pas avoir peur. Au contraire, il faut participer, découvrir, regarder des vidéos sur internet pour voir à quoi ça ressemble. On peut par exemple étudier les mathématiques pour ensuite intégrer une spécialisation."

Les étudiantes ne s'intéressent pas à l'ICT

Au niveau européen, seulement un étudiant en ICT sur six est une étudiante (16,7%) et c'est encore pire au Grand-Duché où à peine 10% des effectifs inscrits dans une filière ICT sont féminins. La Bulgarie fait figure d'exception avec un tiers de filles inscrites dans un cursus ICT.

Pour Fabrice Roth, professeur d'informatique au Lycée des Arts et Métiers de Luxembourg, le problème est le manque de modèle: "Il y a trop peu de femmes professeurs dans ces filières-là. Or, on sait qu'il faut atteindre les élèves entre 9 et 14 ans pour espérer les voir suivre une formation dans l'ICT. La transmission des valeurs commence par là."

Les jeunes filles ne voient pas assez de femmes enseigner l'informatique
Les jeunes filles ne voient pas assez de femmes enseigner l'informatique
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Ce père de deux filles regrette que les adolescentes ne parviennent pas à surmonter leurs craintes: "Au moment des préinscriptions, on atteignait un taux de 40 à 60% de filles qui souhaitaient intégrer une de nos deux sections Informatique. Au final, elles sont seulement trois."

Sa collègue Jessica Walté, professeur de français, insiste sur l'importance de donner confiance aux jeunes filles: "Ce n'est pas une question de talent mais de confiance en soi et de soutien de la part des autres."

"On leur montre l'étendue des choix d'orientation, on propose des projets avec des notions d'informatique dans toutes les classes, pour leur donner le goût de cette matière."

"Le rôle des parents est aussi crucial: trop souvent, ils ne connaissent ni les métiers de l'ICT ni le milieu, ça leur fait peur, et ils ont tendance à décourager leur enfant."

Greta, 15 ans: "J'ai commencé avec des Lego"

Greta est venue spécialement de Trèves. Pas de souci avec ses parents pour la jeune fille: c'est sa mère qui déniche sur LinkedIn ateliers et séances d'information dans la Grande Région.

"Ma fille aime l'informatique depuis toute petite, alors avec mon mari, on veut qu'elle prenne conscience qu'elle peut en faire son métier si c'est ce dont elle a envie."

Les Mindstorms sont des Lego intelligents qui se programment sous Linux
Les Mindstorms sont des Lego intelligents qui se programment sous Linux
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L'adolescente participe à des activités extrascolaires liées à l'ICT et fait déjà du réseautage: "J'ai commencé à construire des robots avec des Lego et j'ai pris goût à l'informatique comme ça. Je suis la seule de mes amies à aimer ce domaine... Elles ne comprennent pas en quoi ça peut être intéressant, mais aujourd'hui, l'ICT est partout! Même si vous êtes médecin ou avocat, vous avez besoin de connaissances en ICT."

"Mes parents me soutiennent. Ils veulent me montrer que c'est possible pour moi de faire carrière dans ce domaine."

"On ne nous parlait pas de ces métiers au lycée"

Du côté des étudiants, on déplore principalement le manque d'information dans les établissements scolaires.

Hélène Recotillon
Hélène Recotillon
ESIEA

"On ne nous parlait pas des métiers de l'ICT en fait, qu'on soit fille ou garçon. Le nombre de secteurs qu'on nous présentait était très limité. C'était des activités beaucoup plus traditionnelles", se souvient  Frolinat Faki, 22 ans, étudiante à l'ESIEA.

"Moi, j'ai toujours suivi mon instinct et fait ce dont j'avais envie, à savoir l'informatique. Mais d'autres qui auraient pu être intéressés ont peut-être laissé tomber du coup."

Pour sa camarade Hélène Recotillon, 21 ans, qui souhaite monter une start up dans les objets connectés, "ce qui empêche encore les jeunes filles de se lancer dans une carrière ICT, ce sont certainement les vieux clichés: on a toujours en tête cette image d'un garçon geek asocial, renfermé sur lui-même... et aussi le fait que ce soit un monde d'hommes." 

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Peu de femmes dans un monde d'hommes: qu'en est-il du sexisme dans l'ICT?

Selon toutes ces jeunes femmes, non seulement elles-mêmes n'en ont jamais été victimes ou témoins, mais elles assurent que, bien plus qu'ailleurs, l'ICT est un milieu très respectueux où il n'y a pas de place pour les blagues un peu lourdes, les gestes déplacés ou le machisme.

Nina Monteverde
Nina Monteverde
Accenture

Au contraire, toutes ressentent une ambiance de travail sereine et un grand respect de la part de leurs collègues. Sophie Docquier l'assure: jamais on ne lui a fait sentir qu'elle n'était pas à sa place à la tête d'équipes masculines. 

Il n'y a absolument pas de sexisme

Quant à Nina Monteverde, qui travaille dans une entreprise dominée par des hommes, elle confirme que tout se passe parfaitement bien: "De nos jours, je pense que c'est entré dans les mentalités. Oui, il y a un certain esprit de compétition, comme dans toutes les sociétés, mais absolument pas de sexisme."