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«Nous ne sommes pas tous des oligarques!»
Luxembourg 9 min. 08.09.2022
RuHelp asbl - Russians against the war

«Nous ne sommes pas tous des oligarques!»

RuHelp et des sympathisants ont manifesté sur la place de Clairefontaine le samedi 3 septembre contre la guerre en Ukraine.
RuHelp asbl - Russians against the war

«Nous ne sommes pas tous des oligarques!»

RuHelp et des sympathisants ont manifesté sur la place de Clairefontaine le samedi 3 septembre contre la guerre en Ukraine.
Photo: DR/RuHelp
Luxembourg 9 min. 08.09.2022
RuHelp asbl - Russians against the war

«Nous ne sommes pas tous des oligarques!»

Megane KAMBALA
Megane KAMBALA
Soutenir le peuple ukrainien tout en se mobilisant pour faire mentir l’assertion selon laquelle tous les Russes sont pour la guerre, c’est le combat de Sergey Terentyev et de ses amis, avec lesquels il a fondé l'asbl RuHelp.

Tout commence le 24 février 2022, avec l’invasion de la Russie sur le territoire ukrainien. Comme l’ensemble de la population mondiale ayant accès aux informations en continu, c’est le choc pour Sergey Terentyev, que la rédaction a pu rencontrer pour faire le point.


(FILES) This handout photograph taken and released by Ukrainian Presidential press service on November 14, 2022, shows Ukrainian President Volodymyr Zelensky taking part in the flag laying ceremony during his visit to the newly liberated city of Kherson, following the retreat of Russian forces from the strategic hub. - The Russian invasion of Ukraine, launched on February 24, 2022, was a transformative moment for the 44-year-old Ukrainian leader, one that catapulted him from embattled leader of a struggling European outlier to a global household name and standard-bearer of opposition to Putin. (Photo by Handout / UKRAINIAN PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY CREDIT "AFP PHOTO / HO - UKRAINIAN PRESIDENTIAL PRESS SERVICE" - NO MARKETING NO ADVERTISING CAMPAIGNS - DISTRIBUTED AS A SERVICE TO CLIENTS
Zelensky élu personnalité de l'année 2022 pour Time magazine
Suivez en direct le conflit opposant l'Ukraine à la Russie depuis le 24 février 2022.

«Avec mes amis, on a voulu aider dès le début des hostilités et être utiles. Malgré la distance, nous nous sentons concernés, même si nous avons fait le choix de quitter la Russie il y a longtemps. Certaines de mes connaissances ont commencé à s’activer dès la fin du mois de février. Cinq d’entre elles sont allées à la frontière entre la Pologne et l’Ukraine et ils ont récupéré des gens pour les ramener ici.»

Des opérations de sauvetage et d'aide humanitaire auxquels il prendra lui-même part avec ses camarades, et qui ont été réalisées avec l’aide de l’ambassade du Luxembourg en Pologne. «Majoritairement, c’était des membres de la famille de gens qui habitaient déjà au Luxembourg. Nous partions pour quatre personnes, mais nous en avons finalement secouru d’autres en cours de route», se souvient Sergey Terentyev.

«Pendant ce périple, j’ai vu le message d’une amie sur Facebook qui devait transporter sa mère de la frontière ukrainienne à Luxembourg et je suis allé la chercher avec ses proches. C’est pendant le chemin du retour, lors duquel j’ai beaucoup échangé avec toutes ces personnes, que j’ai voulu faire encore plus à mon niveau.»

Quatre membres et une identité proprement russe

À cette même période, des Ukrainiens se réunissaient déjà avec le même objectif, ce qui ne l’empêchera pas d’en parler avec trois de ses amis, qui partageaient le même sentiment. «On a voulu, nous aussi, en tant que Russes aider en formant une asbl.»


WO fr , PK Lukraine , Association des Ukrainiens du Luxembourg , vlnr Olena Klopta , Nicolas Zharov , Inna Yaremenko Foto:Guy Jallay/Luxemburger Wort
«Six mois après, c'est toujours aussi difficile»
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S’en est donc suivie une réflexion profonde sur le nom à lui donner, d'y accoler un symbole fort à mettre en avant. Et si la démarche était et est toujours d’apporter du soutien aux Ukrainiens, c’était aussi très important pour le quatuor de ne pas négliger ce qu’ils sont: des Russes.

Quand l’idée de RuHelp arrive sur la table, et qu’ils en parlent autour d’eux, certains se braquent, pensent de prime abord qu’il s’agit d’un nom en faveur des Russes pro-Poutine. D’où l’ajout «Russians against the war» apposé juste derrière pour dissiper toute connotation négative en ce sens.

Mais ce qui donne profondément le ton pour quiconque irait faire un tour sur leur site internet, c’est le code couleur employé, celui du drapeau blanc-bleu-blanc, symbole des manifestations anti-guerre en Russie, évoqué pour la première fois sur Twitter le 28 février 2022. Le rouge qu’on peut associer au sang dans le drapeau officiel russe est supprimé, dans une volonté de ne laisser que des couleurs qu’on peut associer à la paix et la liberté.

Ilia Ostretsov, Maxim Predtechanskiy, Evgenii Pereverzev et Sergey Terentyev, les quatre membres fondateurs de RuHelp.
Ilia Ostretsov, Maxim Predtechanskiy, Evgenii Pereverzev et Sergey Terentyev, les quatre membres fondateurs de RuHelp.
Photo: DR/RuHelp

De plus, ce choix assumé d’implémenter le fameux ''Ru'' de la discorde dans le nom de l’asbl suit un objectif double. D’une part, montrer que non, tous les ressortissants russes ne cautionnent pas le conflit, d’autre part, cela sert à tromper la vigilance des autorités russes lorsqu’ils viennent en aide à leurs compatriotes. Car c’est également cela la deuxième grande volonté des membres de cette petite association, «aider toutes les personnes qui souffrent dans cette guerre, les Ukrainiens, mais aussi les Russes qui osent dénoncer ces horreurs et qui doivent fuir».

«Beaucoup de gens risquent la prison, voire la mort en Russie, dès lors qu’ils s’opposent au régime. Beaucoup ont cherché à quitter le pays, vers l’Arménie,  la Géorgie ou la Turquie, mais avec les sanctions prises à l’époque par les instances bancaires, ils n’avaient financièrement plus de moyens pour pouvoir le faire», déplore Sergey Terentyev.

Surmonter les difficultés et manifester

Des déconvenues qu'ont d'ailleurs rencontrées les membres de l'association pendant de nombreux mois, puisqu'ils étaient dans l'incapacité d'ouvrir un compte bancaire pour recueillir les dons de l'association. 


Politik , PK Jean Asselborn , Flüchtlingspolitik Foto: Anouk Antony/Luxemburger Wort
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«Nous avons présenté tous les documents qu'on nous a réclamés à une des banques luxembourgeoises les plus renommées et nous avons finalement accusé un refus au bout de deux mois, sans la moindre explication! D'autres banques locales nous ont réservé le même traitement, c'est bien la preuve que dans la panique des derniers mois, il n'y a pas que les oligarques russes qui ont pâti de sanctions...», observe amèrement  Sergey Terentyev.

D'après lui, bien d'autres ressortissants russes de la communauté du Luxembourg ont, eux aussi, rencontré de graves problèmes avec leurs banques. Mais le sujet est globalement tu en dehors du cercle des expatriés. «Notre sort n'est pas aussi malheureux que celui de nos frères ukrainiens, et puis avec le temps, tout est globalement rentré dans l'ordre. De notre côté, nous avons pu ouvrir un compte via une banque en ligne.»

J'ai correspondu avec une amie ukrainienne récemment, et comme toujours, je lui ai écrit en russe, puisque la plupart des Ukrainiens sont russophones. Pour la première fois, elle m'a répondu... En anglais!

Sergey Terentyev, RuHelp

Une pudeur et un refus de protester pour leurs cas personnels, mais qui s'évapore quand il s'agit de représenter la communauté russe lors de manifestations pacifiques sur la place d'Armes ou la place de Clairefontaine pendant le week-end. Le drapeau bleu-blanc-bleu y est souvent brandi et certains curieux, la plupart de nationalité ukrainienne, viennent les voir, parler de la guerre et les remercier pour leur action.


Un sort difficile pour les étudiants africains réfugiés en Ukraine
Les étudiants sont souvent renvoyés dans leur pays d'origine alors qu'ils ne sont pas assurés d'un retour sûr et stable.

Une gratitude qui contrebalance un phénomène que Sergey Terentyev et ses proches expérimentent depuis quelque temps, celui du rejet, d'un certain mépris dans leur vie quotidienne et sur les réseaux sociaux. Certains liens amicaux ont d'ailleurs été brisés par la guerre. «J'ai correspondu avec une amie ukrainienne récemment, et comme toujours, je lui ai écrit en russe, puisque la plupart des Ukrainiens sont russophones. Pour la première fois, elle m'a répondu... En anglais! Et je vois de plus en plus de personnes qui adoptent cette façon de faire, comme si la négation de la langue russe pouvait atteindre Poutine! Il n'a pourtant pas le monopole de notre langue...»

Continuer à multiplier les actions

Il en faudra pourtant plus pour tenter de décourager l'asbl, qui ne cesse de multiplier les actions depuis ses débuts. Concert caritatif au profit des réfugiés ukrainiens, participation au financement d'une bibliothèque avec des livres achetés à la fondation «Library Krajina», basée à Kiev; ainsi que des dizaines de jeux de société, le tout au profit de l’ancien complexe scolaire du Rollingergrund, qui est devenu le quartier général des réfugiés ukrainiens au Luxembourg.

«Nous sommes aussi en relation avec un ressortissant russe qui habite à Trèves depuis très longtemps et qui organise régulièrement des excursions au Eifelpark Gondorf. Nous finançons en partie ces voyages, pour que les enfants ukrainiens puissent faire des attractions, voir des animaux, pour qu'ils puissent se changer les idées.»

Je suis naturalisé luxembourgeois depuis plus de sept ans, ce n'est pas un problème, mais quelqu'un qui ne l'est pas pourrait se voir contraint de retourner en Russie, avec tout ce que cela implique.

Sergey Terentyev, RuHelp

Pour l'avenir, l'asbl nourrit plusieurs ambitions, notamment de pouvoir venir en aide aux étudiants russes éparpillés un peu partout et qui rencontrent des difficultés avec leur visa et permis de séjour. «On doit voir cela avec les autres associations avec lesquelles nous sommes en contact à travers l'Europe et fonctionner en réseau si cela pouvait se faire, car il est certain que l'Uni ne pourrait de toute façon pas accueillir tous les étudiants qui se retrouvent en situation de détresse comme en Estonie ou en Lettonie.» Ils se font également du souci pour les étudiants qui sont expulsés des universités en Russie pour leur opposition à la guerre.

Sergey Terentyev est d'ailleurs tout aussi révolté qu'inquiet sur cette question des visas pour l'ensemble des ressortissants russes. «Je prends maintenant l'exemple des étudiants, mais vous réalisez les tenants et les aboutissants pour toutes les personnes russes qui ne pourraient plus avoir de visa? Moi je suis naturalisé luxembourgeois depuis plus de sept ans, ce n'est pas un problème, mais quelqu'un qui ne l'est pas pourrait se voir contraint de retourner en Russie, avec tout ce que cela implique. Ils ne seront pas bien reçus là-bas, on trouvera le moyen de dire que ce sont des opposants au régime et ils pourraient risquer la prison...»

«Ne pas faire le jeu de Poutine»

D'ailleurs, pour ceux qui penseraient que tous les Russes sont favorables à la guerre sur place, les membres de RuHelp tiennent à préciser qu'il n'en est rien. «J'ai régulièrement mes parents restés là-bas au téléphone, et nous ne pouvons jamais parler d'autre chose que de météo et de banalités, car on ne peut pas être certains que les conversations sont pas contrôlées et enregistrées. Leur façon de me traduire leur lassitude et leur opposition, c'est de me notifier qu'ils ne regardent plus la télé.»

Et pour cause, la propagande y serait omniprésente, et l'accès aux réelles informations sur l'état du conflit, voire même du reste du monde, n'est pas possible. «Le climat ambiant est malsain en Russie, beaucoup qui ont réussi à s'échapper disent qu'on se croirait au temps de la guerre froide. Lorsque l'on se querelle avec quelqu’un, il suffit de dire qu'on l'a entendu dire qu'il était contre la guerre pour voir la police l'emmener, parfois sans retour...»

Continuer à acheter du gaz auprès de pays qui se fournissent chez lui, ce que fait par exemple la France, c'est contribuer à la guerre.

Sergey Terentyev, RuHelp

Ainsi, pour que cela n'arrive pas, il ne reste qu'une chose à faire selon RuHelp, «ne pas faire le jeu de Poutine». «Continuer à acheter du gaz auprès de pays qui se fournissent chez lui, ce que font par exemple la France et l'Allemagne, c'est contribuer à sa guerre. Quand on menace des gens de ne plus leur délivrer de visa, ce n'est pas démocratique, c'est arbitraire et dangereux et surtout, de tels mesures ne vont va pas arrêter la guerre. Nous ne sommes pas tous des oligarques!»

D'ailleurs, même ceux qui vivaient bien en Russie la quittent pour opposition au régime, à l'image d'Anton Dolin, un journaliste russe de renommée internationale, critique de cinéma et animateur de radio. Ce dernier sera présent au Luxembourg à la fin du mois de septembre sur invitation de RuHelp. Une occasion de discuter de la façon dont le 7e art raconte des choses importantes sur la guerre... 

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