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«Nous étions presque comme un vieux couple»
Luxembourg 5 7 min. 20.09.2021
Juncker - Merkel

«Nous étions presque comme un vieux couple»

Avant même l'accession d'Angela Merkel à la chancellerie, Jean-Claude Juncker l'a côtoyée comme ministre de la Famille.
Juncker - Merkel

«Nous étions presque comme un vieux couple»

Avant même l'accession d'Angela Merkel à la chancellerie, Jean-Claude Juncker l'a côtoyée comme ministre de la Famille.
Photo : AP
Luxembourg 5 7 min. 20.09.2021
Juncker - Merkel

«Nous étions presque comme un vieux couple»

Alors que la chancelière allemande, Angela Merkel, s'apprête à tirer sa révérence, l'ancien Premier ministre luxembourgeois et président de la Commission européenne revient sur ses liens avec «Mutti».

(pj avec Michael Merten) - Si elle aura vu défiler quatre présidents américains ou français, Angela Merkel n'aura eu affaire qu'à deux chefs de gouvernement luxembourgeois : Xavier Bettel (DP) depuis huit ans, mais surtout Jean-Claude Junker (CSV). Et avec lui des relations particulières se sont nouées au fil des années et des crises. 

En 1995, lorsque vous devenez Premier ministre, Mme Merkel venait d'être nommée ministre de l'Environnement. Vous souvenez-vous de votre première rencontre?

Jean-Claude Junker : «En fait, ça devait être en 1991/92. Elle était alors ministre de la Jeunesse et des Affaires féminines, si je me rappelle bien. À l'époque, les ministres de la Jeunesse et de la Famille se réunissaient toujours avec les ministres du Travail au sein du Conseil social. J'étais alors ministre du Travail et je l'ai découverte quand je suis arrivé. Elle ne connaissait pas très bien Bruxelles. Je lui ai expliqué un peu comment les choses fonctionnaient, mais elle a vite compris.

Angela Merkel a aussi su se faire apprécier d'une autre génération de dirigeants européens, comme ici Charles Michel ou Xavier Bettel.
Angela Merkel a aussi su se faire apprécier d'une autre génération de dirigeants européens, comme ici Charles Michel ou Xavier Bettel.
Photo : AFP

Dès la première rencontre, j'ai remarqué qu'elle avait une excellente connaissance des détails des dossiers. Elle a fait très bonne impression lors de sa première réunion du conseil. Elle m'a spontanément plu et jusqu'à aujourd'hui. Nous avons presque exactement le même âge et, en quelque sorte, nous avons vieilli ensemble. Nous étions presque comme un vieux couple!

Quelle rencontre avec la chancelière vous a le plus marqué ?

«J'ai appris à la connaître pendant tant d'années et nous nous sommes assis ensemble si souvent dans nos diverses fonctions qu'aucun événement spécial ne remonte à la surface. Ce qui m'a marqué c'est qu'elle était une ministre d'Allemagne de l'Est, de l'ancienne RDA, mais elle n'a jamais fait beaucoup d'histoires à ce sujet. Elle n'a jamais fait remarquer que son curriculum vitae était différent de celui des Allemands de l'Ouest. Elle n'a jamais trop insisté sur deux choses : sa provenance de RDA et le fait qu'elle soit une femme.

Parfois, cependant, lorsque certains Etats du centre de l'Europe comme la Hongrie ou la Pologne se plaignaient au Conseil européen que l'Union était pire que la domination soviétique, elle répondait : «Je sais de quoi je parle quand on parle de dictatures, je m'interdis de telles comparaisons.».

Je me souviens d'une scène - ce devait être pendant une présidence allemande, 50 ans après le Traité de Rome. Lors d'une réunion du Conseil européen à Berlin, elle me montre la porte de Brandebourg et me dit: «Tu vois, Jean-Claude, c'est ici que tous mes chemins se sont arrêtés». 

Vous avez connu trois chanceliers allemands (Helmut Kohl, Gerhard Schröder et Angela Merkel). Quelles étaient les différences?

«Helmut Kohl, avec qui j'étais très ami, était un Européen de cœur. Il avait l'Europe dans les tripes. Cela ne veut d'ailleurs pas dire qu'il ne savait pas défendre dur comme fer les intérêts de l'Allemagne. Mais en fin de compte, lorsqu'il avait le choix entre une solution européenne coordonnée et l'Allemagne faisant cavalier seul, il a toujours joué la carte commune. Quitte à être critiqué pour ce choix dans son pays.

Au début de sa chancellerie, Schröder était un Européen tiède. Il n'avait pas grand-chose à voir avec l'esprit de l'Union européenne mais a toujours saisi que l'UE était une nécessité allemande. Je me souviens d'une conférence du SPD à Sarrebruck, au début de sa chancellerie, où il a déclaré : «Il est maintenant temps d'arrêter de gaspiller le bon argent allemand à Bruxelles»... Au fil de sa chancellerie, Schröder est devenu de plus en plus Européen convaincu. 

Quant à Merkel, c'est un mélange des deux. Une pensée et un comportement très rationnels, des conférences très analytiques lorsqu'il s'agit de questions européennes. Elle a également compris le processus d'unification européenne comme une nécessité allemande inévitable. Mais elle avait aussi un sens aigu de l'ambiance générale européenne. Si elle est toujours restée un chef de gouvernement rationnel, qui ne se pose pas de questions, elle s'est rapprochée de plus en plus des questions européennes sur le plan affectif.

C'est au début des années 1990, Juncker a rencontré pour la première fois Angela Merkel,. Et le Luxembourgeois s'en souvient bien.
C'est au début des années 1990, Juncker a rencontré pour la première fois Angela Merkel,. Et le Luxembourgeois s'en souvient bien.
Photo: Christophe Olinger

Elle a un grand don : celui d'être à l'écoute de chacun. Elle parle à tout le monde, même avec les petits Etats, elle a des échanges de vues animés sans jamais donner le sentiment que la France est plus importante que le Luxembourg. Elle ne nous a jamais fait sentir que nous étions moins grands que les autres. 

En 2019, le Times a fait sa une avec Angela Merkel et le titre «Frau Europa». Vous aviez trouvé ça juste?

«Je suis là depuis trop longtemps pour ne pas savoir qu'il n'y a jamais vraiment un patron en Europe. Elle est toujours l'amalgame de nombreux points de vue, de convictions, de nombreuses expériences. Je ne pense pas qu'Angela Merkel ait eu le sentiment, comme l'ont écrit certains journaux anglais, d'être la reine d'Europe. Elle n'avait pas une approche de l'Europe axée sur le pouvoir mais sur l'efficacité. Merkel n'a jamais dominé, elle a été efficace.

Parfois, notamment à l'occasion de la crise financière, le poids de la chancelière sur les décisions de l'UE a été impressionnant... 

«L'impression n'est pas fausse... Mais, au niveau national, le peuple allemand apprécie toujours de voir son chancelier défendre les intérêts allemands. Dans la crise financière, notamment pour ce qui concerne la Grèce, Merkel n'a jamais été isolée. L'Autriche était plus agressive encore, les Néerlandais aussi. 

Côte à côte, le temps d'une visite d'Etat en 2011 à Luxembourg.
Côte à côte, le temps d'une visite d'Etat en 2011 à Luxembourg.
Photo: Serge Waldbillig

Mme Merkel a néanmoins été d'une grande utilité dans cette crise grecque, car le Bundestag allemand opposait une résistance considérable à un renflouement trop rapide des finances d'Athènes. Des ministres allemands influents, comme mon bon ami Wolfgang Schäuble, voulaient exclure temporairement la Grèce de la zone euro. Merkel a contribué à l'obtention du «paquet Grèce» et à maintenir en place l'unité. Elle pense toujours à tous les problèmes par la fin. 

Un des temps forts de sa chancellerie a été la gestion de la crise des migrants. Avec ce slogan, en 2015, «We can do it». Comment qualifiez-vous son attitude d'alors? 

«A cet instant, elle a prouvé qu'elle était une femme d'État à tous les égards. Elle n'a pas écouté les voix qui voulaient prendre des mesures radicales contre l'afflux de réfugiés en Allemagne. Elle n'a pas ouvert les frontières du pays, mais elle ne les a surtout pas fermées. J'étais président de la Commission durant l'été et l'automne 2015, et nous avons échangé presque quotidiennement, par téléphone et parfois en privé. 

Photo: AFP

Là aussi, elle a réfléchi et m'a confronté à cette interrogation : ''Que se passe-t-il réellement en Europe et quel regard les autres portent-ils sur l'Europe lorsque nous laissons la police fédérale armée se présenter à la frontière et renvoyer les femmes et les enfants en Hongrie ou en Autriche ?''. Le fait qu'elle soit démocrate-chrétienne a alors joué un rôle décisif dans ses choix. Elle était fille de pasteur, une dimension qu'il ne fallait pas négliger. Les dirigeants politiques doivent diriger et non être dirigés. Les partis classiques et leurs représentants ne doivent pas faire parler les populismes, mais leur barrer la route. C'est ce qu'a fait Merkel.

Comment l'Allemagne se positionnera-t-elle dans l'Union après Merkel ?

«Je suis sûr que l'Allemagne restera sur une voie pro-européenne. Peu importe qui devient chancelier allemand. Que ce soit mon ami Armin Laschet, Olaf Scholz ou Annalena Baerbock. Angela Merkel va laisser un héritage durable, comme Helmuth Kohl avant elle. 

L'opinion publique connaît Merkel comme une femme droite et stricte. Ceux qui la connaissent dans le privé ont une tout autre image d'elle...

«Elle a effectivement un grand sens de l'humour. Cette image publique selon laquelle elle n'est pas d'humeur à plaisanter, qu'elle ne rirait pas, qu'elle se promènerait dans l'histoire contemporaine avec un sérieux mortel, ne correspond pas du tout à l'image que j'ai de cette femme. Angela Merkel est très drôle, elle imite les autres hommes d'État ou ceux qui se croient parfaits et obtient de grands succès en riant. Croyez-moi, elle est douée pour l'humour.»

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