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Nancy Kemp-Arendt: «On doit faire les lois avec le cœur et le bon sens»
«Je suis absolument persuadée qu'un esprit sain ne peut vivre que dans un corps sain»

Nancy Kemp-Arendt: «On doit faire les lois avec le cœur et le bon sens»

Photo: Guy Jallay
«Je suis absolument persuadée qu'un esprit sain ne peut vivre que dans un corps sain»
Luxembourg 11 min. 18.05.2018

Nancy Kemp-Arendt: «On doit faire les lois avec le cœur et le bon sens»

Nageuse et triathlète de haut niveau, primée Sportive Luxembourgeoise de l'Année à six reprises, Nancy Kemp-Arendt a l'effort sportif dans le sang. Le temps d'une interview, la députée CSV originaire de Esch-sur-Alzette nous parle de ses amies francophones, de l'importance du sport dans la société et de la place des mères en politique.

Propos recueillis par Jean Vayssières

Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.    

  • Quel est votre rapport à la langue française et à la francophonie?

Plus jeune, j'étais au lycée de garçons d'Esch-sur-Alzette, dans une section langues. Je crois qu'à ce moment, mon rapport à la francophonie avait déjà commencé. Mes meilleures amies étaient italiennes et portugaises et parlaient toujours français lorsqu'elles étaient chez elles. 

Au sein de ma pratique sportive, je suis souvent partie en camp d'entraînement en France: j'ai fait des stages avec la championne française de brasse, Pascaline Louvrier, et avec Ingrid Lempereur, la championne belge. 

Je pense que notre niveau en langues, au lycée de garçons à Esch-sur-Alzette, était très élevé. À l'époque il n'y avait pas de mobiles: avec mes amies nageuses françaises et belges, on s'envoyait des lettres en français... et je corrigeais leurs lettres ! Grammaticalement, on était mieux formés au Luxembourg, même si évidemment, elles avaient un meilleur vocabulaire.

  • Utilisez-vous la langue française pour vous exprimer au quotidien?

Oui ! Ma meilleure amie était italienne. Elle habitait en face de chez moi et ses parents étaient francophones. Chez moi, en revanche, je ne parle pas français: je suis mariée à un Luxembourgeois donc ce n'est pas nécessaire, même s'il m'est arrivé de faire lire du français à haute voix à mes enfants quand ils l'apprenaient à l'école. 

Photo: Guy Jallay

Je crois que les Luxembourgeois aiment montrer qu'ils savent parler plusieurs langues: dès que quelqu'un leur parle en français, ils sautent sur l'occasion ! C'est également une question de politesse: adopter la langue de l'autre quand on remarque qu'il a des problèmes pour s'exprimer. 

D'ailleurs, j'entends parfois des discussions à propos des étrangers qui «ne feraient pas assez d'efforts pour s'intégrer». Je crois que la faute est aussi de notre côté, parce que nous faisons tout de suite ce geste pour montrer que nous sommes polyglottes, au lieu de motiver l'interlocuteur à pratiquer une autre langue.


  • Avez-vous en mémoire un livre français qui vous aurait marquée?

Pour être honnête, je n'ai pas lu beaucoup de livres français. Comme j'étais dans une section langues, au lycée, j'ai bien lu quelques classiques: je me souviens particulièrement de Madame Bovary. Sinon, je lis souvent l'Équipe ! C'est le journal francophone que je lis le plus. 

J'aime beaucoup la musique française, notamment Gérard Lenorman. Lorsque j'étais jeune, je chantais ses chansons toute la journée. Celles de France Gall, aussi. Je suis vraiment attachée à cette musique. 

J'ai toujours aimé la comédie musicale Notre-Dame de Paris. Mon rêve, c'est de la voir sur scène. Quand j'étais triathlète, je l'écoutais tout le temps, je suis fascinée par ces mots et ces chansons.

  • Un film français, peut-être ?

En parcourant les interviews des autres députés, j'ai remarqué que beaucoup aimaient Louis de Funès. Moi je n'aime pas trop les films gais, j'aime bien les drames. Si je devais en choisir un, ce serait plutôt Le Pianiste

J'aime les films tristes: je vais toute seule au cinéma, puis je dois attendre que tout le monde soit parti avant de sortir parce que j'ai les yeux qui piquent !

  • Dans votre réflexion de députée, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?

Je pense qu'ils ont une place énorme au Luxembourg. Je me demande ce que serait le pays sans eux. Je me souviens d'une scène en particulier: un monsieur italien habite dans notre rue, et m'avait un jour invitée à passer chez lui. Quand je suis rentrée, j'ai remarqué qu'il avait un portrait du Grand-Duc sur la cheminée.

Au Luxembourg, il n'y a jamais eu besoin de débattre sur l'intégration: quand je regarde les gens dans les restaurants, les personnes qui travaillent dans la rue... on était perdus sans étrangers. On a presque plus d'étrangers que de Luxembourgeois, et on n'a presque jamais eu à discuter à ce sujet, sauf pendant le référendum.

  • Justement: quel est votre point de vue à propos du résultat du référendum de 2015 sur le vote des étrangers?

C'est quelque chose qui nous a séparés, ce n'était pas nécessaire. Les questions étaient mal posées. L'intégration s'est toujours faite au Luxembourg: on a des ouvertures énormes pour que les étrangers puissent voter, aux communales par exemple. Si nous avions vraiment des problèmes d'intégration, j'aurais compris ce vote, mais ce n'est pas le cas. 

J'ai beaucoup vécu à l'étranger: aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Australie... j'ai toujours été très bien acceptée, et je pense qu'il est normal pour nous de faire la même chose. 

En tant que politiciens, on doit faire les lois avec le cœur et le bon sens, pas seulement avec le juridique. Nous, on a toujours gardé notre coeur ouvert aux étrangers, et je trouve que c'est formidable.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment pense-t-on la cohésion sociale dans ce contexte?

Avec notre mentalité, je ne crois pas qu'il puisse y avoir de problème. Le souci principal à propos des frontaliers, c'est évidemment le trafic, même si des solutions comme le télétravail commencent à se développer. 

Mes amies étrangères, ce sont des Luxembourgeoises ! Leurs parents ne le sont peut-être pas, et pourtant ce sont bien eux qui ont une photo du Grand-Duc sur leur cheminée. Ils sont plus luxembourgeois que moi ! Je n'ai pas cette photo chez moi, même si je suis vraiment fan de la monarchie. 

Les parents de mes amies étrangères, qui ont une photo du Grand-Duc sur leur cheminée, ils sont plus luxembourgeois que moi !    

Pour moi, la double nationalité est l'une des meilleures lois que l'on ait votées: je pourrais parfaitement m'imaginer, si je vivais en Amérique par exemple, garder ma nationalité luxembourgeoise tout en en acceptant une autre. Je comprends les gens qui le font, mais également ceux qui ne le font pas.

La langue luxembourgeoise est très importante dans les professions de santé. Mais les gens ont peur de parler la langue, de peur que l'on se moque d'eux. Beaucoup de gens font des efforts d'intégration, même s'ils ne parlent pas la langue.    

Je me mets toujours dans la position des autres: je crois que si j'habitais en Espagne ou en Russie, je ferais tout pour savoir parler la langue après une dizaine d'années. Mais tout le monde n'est pas comme moi, et ça je l'accepte ! 

Je crois que la langue est un véhicule d'intégration, mais ce qui compte c'est l'effort, pas la maîtrise. Si quelqu'un me salue avec un «Moien !» par exemple, c'est bien, il fait déjà un effort.   

  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays?

Je suis pour une croissance moins forte. J'ai d'ailleurs choisi Mondercange pour son caractère rural, ça me plaît bien. Je sais qu'on doit avoir une croissance, mais il faut le faire sur un niveau qualitatif: je ne suis pas pour la croissance à tout prix. 

Les nombres m'effraient: quand Jean-Claude Juncker a parlé du futur du Luxembourg, avec le chiffre de 700.000 résidents, on était bouche bée au parlement. Maintenant on parle d'1 million, et ça me fait un peu peur.

Les 350.000 frontaliers, c'est un défi à surmonter, surtout pour le trafic et pour le logement. Mais on serait perdus sans frontaliers ! Imaginez le secteur hospitalier sans frontaliers, les maisons de retraite, les maisons relais... on n'a pas assez de Luxembourgeois pour faire ce travail. Je suis positive, et je crois qu'on va surmonter tout ça !

Photo: Guy Jallay
  • Quelles sont vos ambitions pour 2018 ?

Je serais très contente si les gens me faisaient confiance et m'élisaient à nouveau. J'aimerais faire encore 5 ans, pour me concentrer encore sur les dossiers du sport, de l'égalité des chances, de la famille... ce serait un grand honneur. 

Et maintenant que mes enfants ont grandi, j'ai beaucoup plus de temps pour m'occuper de la politique. Ce serait formidable, mais ce sont les gens qui décident ! On verra bien.

  • Vous êtes une femme politique, mais également une athlète qui pratique le triathlon et la natation: vous avez remporté le titre de Sportive Luxembourgeoise de l'Année à six reprises. Le sport représente-t-il un enjeu de société pour vous ?

Oui, c'est un enjeu énorme ! Je trouve qu'on n'accorde pas une assez grande importance au sport, que ce soit à l'école, dans les maisons relais, partout. Il faut savoir que plus de 150.000 personnes au Luxembourg sont engagées dans le sport, en tenant un magasin par exemple. Il y a des niches à promouvoir, c'est un créneau énorme à développer. 

Ce qui m'embête, c'est qu'on met beaucoup le sport de haut niveau en valeur, sans jamais parler du sport quotidien, notamment chez les enfants. On a un grand déficit de motricité en approche: il faut intégrer le sport dans le quotidien, que ça devienne un réflexe comme le brossage de dents ! Et cela doit se faire dès le plus jeune âge. 

Il faut intégrer le sport dans le quotidien, que ça devienne un réflexe comme le brossage de dents  

Je ne parle pas de produire de petits sportifs professionnels, je parle de santé publique: l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande au moins une heure d'exercice quotidien, alors qu'au Luxembourg on a le record du monde d'heures passées en position assise par jour ! 

  • Dans ce cas, la maxime «anima sana in corpore sano», «un esprit sain dans un corps sain», devrait être une devise nationale pour vous ?

Je suis absolument persuadée qu'un esprit sain ne peut vivre que dans un corps sain. Et je pense qu'il faut faire une plus grande promotion du sport: regardez les sportifs dans la rue, ils sont tous contents, ils sont plein d'énergie ! 

C'est un cercle vertueux. Moi, quand je fais du sport, j'ai une énergie infinie, même en dormant trois ou quatre heures par nuit. D'autant plus que ça permet de prendre du temps pour soi.

Actuellement, notre bilan est catastrophique, surtout avec les mobiles et la peur d'un monde qui deviendrait plus dangereux. La digitalisation représente une opportunité pour l'économie, mais elle implique beaucoup de choses: obésité, maladies cardiovasculaires, diabète...   

  • En tant que femme, avez-vous été confrontée à des difficultés particulières au cours de votre carrière politique ?

Toujours. C'est pour ça que je me bats. On est toujours en minorité et c'est encore pire pour les mamans ; pourtant, je voudrais que des mères puissent influer sur les lois, car elles ont un point de vue différent. Ce que l'on développe en tant que femme, lorsqu'on devient mère, je pense que c'est absolument nécessaire là où on vote les lois. 

Mais si les femmes ne peuvent pas se faire un nom, comme moi grâce au sport, comment peuvent-elles être élues ? Une carrière politique leur est impossible, elles doivent choisir entre leur rôle de mère et leur carrière. 

Si les femmes ne peuvent pas se faire un nom, comme moi grâce au sport, comment peuvent-elles être élues ?  

Aujourd'hui encore, les femmes ont plus tendance à rester à la maison pour garder les enfants, même si cela commence à changer par rapport à ma génération. Maintenant, on voit de jeunes pères qui jouent ce rôle, et l'augmentation du congé parental y aide: c'est également bénéfique car cela leur permet de savoir ce que cela représente que de s'occuper d'un foyer. 

Je suis absolument persuadée que la complicité et la complémentarité entre hommes et femmes, sur un niveau égal, nous apportera beaucoup. Encore une fois: la politique avec le cœur et le bon sens, pas seulement l'aspect juridique, c'est une priorité absolue.

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