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#MeToo: un an après, ce qui a changé (ou pas) au Luxembourg
Luxembourg 4 min. 27.10.2018 Cet article est archivé

#MeToo: un an après, ce qui a changé (ou pas) au Luxembourg

#MeToo: un an après, ce qui a changé (ou pas) au Luxembourg

Chris Karaba
Luxembourg 4 min. 27.10.2018 Cet article est archivé

#MeToo: un an après, ce qui a changé (ou pas) au Luxembourg

La vague de libération de la parole des femmes qui a suivi les révélations de l'affaire Weinstein a suscité de nombreux débats et contribué à faire bouger les lignes dans de nombreux pays sur le thème des violences faites aux femmes. Et au Grand-Duché?

Un an après le début du mouvement #MeToo, le débat sur les agressions sexuelles envers les femmes au Luxembourg occupe moins l'espace public mais se poursuit dans des cercles plus petits et fermés.

Par exemple, dans le groupe privé #EchOch sur Facebook qui compte 239 membres. L’artiste Patricia Lippert, qui fait partie de ce groupe, observe un changement général: "Les femmes rompent de plus en plus le silence." Et plus de jeunes femmes ont contacté l'association Voix de jeunes femmes ces derniers mois pour raconter ce qui leur était arrivé.

Pas plus de plaintes


Rassemblement de protestation contre les violences faites aux femmes le 29 octobre à Paris
Culpabilité, peur d'être licencié: difficile de "balancer son porc"
Le scandale Weinstein a poussé des millions de victimes à dénoncer harcèlement et/ou violences sexuelles. Mais leur courage dérange: "Pourquoi en parler maintenant?" Nous avons demandé à trois victimes pourquoi il est si difficile de parler quand on a subi un viol ou quand on a été harcelé.

En revanche, au cours de l'année écoulée, le nombre de plaintes pour harcèlement sexuel est resté le même, tant au Service d'aide aux victimes (SAV) qu'auprès des syndicats OGBL, LCGB et CGFP par rapport aux années précédentes.

D'après le rapport Sécurité 2013 du STATEC, parmi les 3.025 personnes interrogées sur la violence en général, seulement 4% disaient avoir déjà subi une agression sexuelle. Cependant, on soupçonne un nombre élevé de cas non signalés.

Dans la prochaine étude, prévue pour 2019, le STATEC veut aborder, entre autres, le thème du harcèlement sexuel sur le lieu de travail. "Cela a été planifié depuis un certain temps, la discussion #MeToo a simplement renforcé nos plans", déclare l'institut de statistiques luxembourgeois.

Celles qui parlent subissent des attaques

"La diffamation contre les femmes qui brisent le silence ne fait malheureusement pas exception à la règle", souligne Isabelle Schmoetten, responsable au CID femmes, en se référant à l'affaire Kavanaugh aux États-Unis.

Après que l'Américaine Christine Blasey Ford a accusé l'avocat de tentative de viol juste avant son élection à la Cour suprême des États-Unis, elle a dû faire face à une déferlante de fausses déclarations la concernant.

Un procédé que Lou Reckinger de Voix de jeunes femmes ne peut pas comprendre: "La probabilité d'être publiquement montrée du doigt est beaucoup trop grande pour qu'une femme puisse faire une fausse déclaration dans ce cas."

Lou Reckinger
Lou Reckinger
DR

"Beaucoup de femmes culpabilisent"

"Le sujet reste tabou et beaucoup de femmes culpabilisent", souligne Monique Breisch, directrice de Mobbing asbl.

En outre, une étude réalisée en 2016 par la Commission européenne révèle qu'en moyenne 17% des personnes interrogées pensent que la violence à l'égard des femmes est "provoquée par la victime".

Le Luxembourg se situe à 21%, au-dessus de cette moyenne. Lou Reckinger commente ces statistiques: "Cela montre à quel point le sexisme est toujours ancré dans le monde, quelle incompréhension on a face aux violences sexuelles."

On parle alors du blâme de la victime: "C'est plus facile", dit Lou Reckinger. "Le viol est le seul crime pour lequel les gens réagissent de cette façon!"

Bien que le nombre de cas rapportés publiquement n'ait pas augmenté, le mouvement #MeToo a laissé sa marque sur le Luxembourg: "Les gens sont toujours harcelés", déclare Carmen Jaffke, présidente du Comité à l'égalité des chances de la CGFP. "Mais de plus en plus de femmes réagissent immédiatement au harcèlement sexuel".


#MeToo: pourquoi la parole des femmes se libère partout, sauf au Luxembourg
La libération de la parole des femmes sur le viol et le harcèlement sexuel fut le séisme de 2017, avec Hollywood comme épicentre et une onde de choc dans le monde entier... sauf au Luxembourg. Nous avons voulu comprendre pourquoi.

La jeune Lou voit également un changement: "L'essentiel est que les femmes puissent parler de ce qui s’est passé. A travers #MeToo, beaucoup se rendent compte que tout le monde peut être touché."

"Maintenant, on peut aussi en parler dans les familles au sein desquelles cela n'aurait pas pu constituer un sujet de conversation." 

"Les hommes craignent d'être accusés à tort"

De manière plus limitée, le mouvement a également fait des vagues parmi les hommes au Luxembourg.

Francis Spautz, responsable de la structure de prise en charge des hommes InfoMann, raconte quelques réactions masculines autour d'une table: "On ne fera probablement plus de compliment à une femme" ou "mieux vaut ne pas se retrouver seul avec une femme dans un ascenseur."

Pour le psychologue, ces réactions sont liées à l'image masculine traditionnelle: "Ils craignent qu'une femme ne détourne une position de pouvoir contre l'homme et l'accuse à tort."

"La relation homme-femme doit être équilibrée, mais avant d'en arriver là, le chemin est encore long", déclare Francis Spautz. 

Le rôle de l'éducation pour avancer

Pour y parvenir, Lou Reckinger pense que tout commence avec l'éducation. "Dans de nombreux récits pour enfants, certains éléments ancrent déjà la culture du viol dans l'esprit des enfants..."

Il faut tenir compte du fait que les agressions sexuelles doivent être considérées non pas de manière individuelle mais comme résultant de divers facteurs sociaux et culturels.

Pour focaliser l'attention de l'opinion publique sur le thème du harcèlement sexuel, une plus grande prise de conscience est nécessaire.

Monique Breisch de l'asbl Mobbing: "A l'école, il faudrait parler aux élèves pour que les limites soient fixées et que tout le monde sache quand dire non." Elle suggère également une adresse centrale exclusivement consacrée à ce sujet.

La proposition de Patricia Lippert va également dans cette direction. L'artiste propose un point de collecte auquel chacun peut envoyer son histoire personnelle. Dans une prochaine étape, ceux-ci pourraient être publiés anonymement.

"Après tout, il ne s'agit pas de dénoncer, mais de raconter des histoires."

Betty Gillen (trad. ChB)