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#MeToo: pourquoi la parole des femmes se libère partout, sauf au Luxembourg

#MeToo: pourquoi la parole des femmes se libère partout, sauf au Luxembourg

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Luxembourg 4 min. 08.03.2018

#MeToo: pourquoi la parole des femmes se libère partout, sauf au Luxembourg

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
La libération de la parole des femmes sur le viol et le harcèlement sexuel fut le séisme de 2017, avec Hollywood comme épicentre et une onde de choc dans le monde entier... sauf au Luxembourg. Nous avons voulu comprendre pourquoi.

Le hashtag #MeToo en étendard, les femmes ont trouvé le courage, partout dans le monde, de briser les tabous et de dire qu'"elles aussi" connaissaient le harcèlement et les agressions sexuelles dans leur vie, dans leur travail. Les réseaux sociaux ont agi comme un groupe de parole à l'échelle planétaire après le scandale Weinstein: tout à coup, elles n'étaient plus seules. 

Bien au-delà du simple buzz, le hashtag #MeToo est devenu une tendance de fond sur les médias sociaux, avec plus de 10 millions de résultats en quelques mois, fait assez rare pour être souligné.

En octobre, nous avions consacré une enquête à ce phénomène: nous avions alors tendu l'oreille pour entendre, parmi les cris postés sur les réseaux sociaux, ceux qui pourraient provenir du Luxembourg. Mais rien. Pas même un chuchotement.  

Comment expliquer ce silence assourdissant des Luxembourgeoises? Le Grand-Duché serait-il vraiment épargné? Comme pour Tchernobyl, le nuage toxique aurait-il contourné le Luxembourg?

"Non, le Luxembourg n'est pas épargné", tranche Catia Gonçalves, militante féministe, ex-présidente des Femmes socialistes, Attachée de légation au sein du ministère des Affaires étrangères et européennes.

"Au Luxembourg, ça vous suivra toujours"

"Le Luxembourg est juste un petit pays où beaucoup de gens se connaissent! Si on commence à parler, il y a forcément quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un... Or, avec #MeToo, il est question d'hommes publics, à des fonctions dirigeantes, des hommes haut placés. En tant que femme, si vous révélez un viol ou une agression sexuelle, vous ne savez jamais quelles seront les répercussions sur votre vie."

"La libération de la parole des femmes est possible dans d'autres pays, où on est moins dépendant de ce réseau. On fait sa valise et on recommence une nouvelle vie, ailleurs. Au Luxembourg, c'est impossible: ça vous suivra toujours." 

Pour les Luxembourgeoises, c'est la double peine

La question du poids de la parole des femmes est également posée, et pour Catia Goncalves, la voix d'une femme au Luxembourg ne pèse pas bien lourd: "Il y a une différence de respect de la parole. Quand un homme s'exprime, on l'écoute, on le prend au sérieux, sa voix compte. Si une femme veut lever le voile sur certaines choses, des choses que tout le monde sait, on va avoir tendance à dire qu'elle veut juste se faire remarquer, faire parler d'elle."

Pour les Luxembourgeoises victimes, c'est la double peine. Non seulement elles subissent des violences sexuelles et du harcèlement, mais en plus, elles sont muselées.  

Le regard des gens compte beaucoup

"Les femmes se demandent si la sanction sera à la hauteur de ce qu'elles espèrent si elles dénoncent les faits. Or, ce n'est pas le cas. Et même des dossiers complets avec de multiples attestations de médecins, des examens hospitaliers, des témoignages: il est rare que l'agresseur soit condamné."

"Il y a la honte aussi qui joue un grand rôle, encore une fois parce qu'au Luxembourg, tout le monde se connaît. Le regard des gens compte beaucoup. En ce qui concerne les femmes immigrées, il y a la question financière, c'est une contrainte supplémentaire. Si elles parlent, elles devront repartir de zéro."  

"Ça va de la remarque désagréable jusqu'au viol"

Lorsque Catia Gonçalves était active au conseil national des femmes (CNFL), elle a reçu de nombreux témoignages de femmes harcelées, vivant dans la peur: "J'ai rencontré des femmes à la rue, battue par leur mari, terrorisées, et ça dans tous les milieux sociaux. Même dans mon entourage, j'ai des femmes victimes. Ça va de la remarque désagréable dans la rue jusqu'au viol."

Sans compter qu'il y a encore une particularité du pays au niveau judiciaire: en attendant la nomination d'un juge aux Affaires familiales dans le cadre de la réforme du divorce, violences dans le couple et séparation restent deux sujets bien distincts, traités au pénal pour l'un, au civil pour l'autre.

Ce qui donne des situations pour le moins étonnantes: "Monsieur peut très bien être reconnu coupable de violences sur son épouse, cela n'empêchera pas madame de devoir assumer l'entière responsabilité du divorce", indique Catia Gonçalves. 


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