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Médecin du travail: profession sous pression

Médecin du travail: profession sous pression

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Luxembourg 9 min. 08.02.2018

Médecin du travail: profession sous pression

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
De la prévention des accidents et des maladies professionnelles jusqu'au reclassement des salariés, le médecin du travail joue un rôle crucial dans l'entreprise. Ou plutôt, il devrait jouer ce rôle.

Au cœur d'un système alimenté par les cotisations des employeurs, en nombre insuffisant face aux besoins du marché de l'emploi qui a gonflé de plus de 70% entre 2000 et 2017, les médecins du travail ont-ils réellement les moyens d'accomplir leur mission de manière efficace et indépendante? 

Selon les syndicats, qui plaident depuis 2014 pour la création d'un service national de médecine du travail qui serait aussi tripartite, la réponse est clairement "non". 

Au Luxembourg, il existe actuellement 8 services de santé au travail pour le secteur privé, chacun proposant son propre concept et fixant ses prix. Les entreprises sont libres d'opter pour celui qui leur convient. Un problème pour l'OGBL qui estime que cette "logique commerciale" nuit au bon fonctionnement de la médecine du travail.

Le syndicat souligne également qu'à part le Service de santé au travail multisectoriel (STM) géré de manière tripartite, les autres services sont "pilotés" par les employeurs: un obstacle sérieux à l'indépendance. Auprès des travailleurs désignés et des représentants du personnel de différentes entreprises, les critiques fusent quand il s'agit d'évoquer leur médecin du travail.

"Le médecin est pieds et poings liés"

Ce manque d'indépendance, Jessica* dit le constater tous les jours. Désignée pour les questions de sécurité et de santé dans son entreprise qui dispose d'un service de médecine du travail en interne, la jeune femme veille sur des employés de bureau.

"Je vois des gens en burn-out ou en dépression, d'autres en contact avec des substances toxiques. Je les incite à contacter le médecin du travail en interne, mais il ne se passe rien. Je ne me sens pas soutenue du tout."

Pour elle, la médecine du travail n'assume pas ses responsabilités: "C'est très laxiste. Le problème est récurrent. Le médecin du travail n'ose pas aller à l'encontre du patron... Il est pieds et poings liés."

"Tous les incidents ne sont pas déclarés"

Au-delà du laxisme, Jessica ajoute que bien souvent, les incidents ne sont même pas déclarés. "Si c'est un sous-traitant qui vient travailler sur le site et qu'un accident se produit, c'est très rarement déclaré par le médecin du travail. Il y a même des gens qui refusent d'aller à l'infirmerie par peur d'un rapport! Pour les salariés intérimaires notamment, la peur qu'on ne fasse plus appel à eux est très présente."

Les secteurs de l'industrie et de la construction sont particulièrement concernés par les maladies professionnelles
Les secteurs de l'industrie et de la construction sont particulièrement concernés par les maladies professionnelles
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Un phénomène déjà présent dans l'industrie ou la construction mais qui touche désormais aussi les employés de bureau: "Dans le cas d'un cancer par exemple, j'accompagne la personne pour obtenir un reclassement et je vois bien que ni le médecin du travail ni le médecin contrôle ne bougent. Le but: pousser le salarié aux 52 semaines. C'est leur intérêt."

Au bout de 52 semaines d'arrêt maladie sur une période de 104 semaines, le salarié perd automatiquement son droit aux indemnités de la CNS et son contrat de travail est annulé. C'est la loi.

Maladies professionnelles: les salariés "ignorés"

Philippe*, délégué du personnel dans l'industrie depuis de nombreuses années, se sent lui aussi démuni: "Le Luxembourg reste le pays où les droits des salariés sont les meilleurs en Europe. Oui, mais pour combien de temps? On perd de plus en plus de terrain. C'est frustrant de manquer de moyens pour aider les salariés."

Il regrette également le manque d'implication de la médecine du travail dans la prévention des maladies professionnelles: "Seuls les accidents mortels sont pris en compte, parce qu'ils apparaissent dans les statistiques. Or, il y a énormément de salariés victimes de maladies professionnelles dans mon entreprise et ils sont ignorés."

"La médecine du travail ne joue pas son rôle"

Martine* confirme. Elle, c'est les salariées du secteur du nettoyage qu'elle défend. Précarité, pénibilité, cadences infernales, manipulation de produits toxiques et médecine du travail défaillante: c'est "son quotidien". 

"Les salariées passent une visite médicale à l'embauche, on vérifie leurs yeux, leurs oreilles, et c'est tout. Il n'y a aucun suivi! Or, leurs corps sont cassés après 50 ans, elles souffrent de dépression, de burn-out. La médecine du travail ne joue tout simplement pas son rôle."

La problématique du reclassement et ses textes de loi contradictoires place parfois les salariés dans des situations financières difficiles
La problématique du reclassement et ses textes de loi contradictoires place parfois les salariés dans des situations financières difficiles
archives LW

L'imbroglio des textes de loi

Autre problème, souligné par le LCGB cette fois, les contradictions des textes de loi qui donnent lieu à des situations inextricables: "Les missions de la médecine du travail et du contrôle médical ne se recoupent pas. Il y a clairement un manque de coordination", explique Christophe Knebeler.

"Un exemple qu'on voit régulièrement: un salarié de retour d'une période de maladie dépassant 6 semaines doit passer une visite de contrôle, c'est la loi. Le médecin du contrôle médical valide une reprise d'activité, mais une activité sur le marché global de l'emploi."

"La médecine du travail l'examine à son tour, mais sur la base du dernier poste occupé. Et là, problème: son état ne permet pas la reprise de son poste. Sans indemnité de maladie et non autorisé à reprendre son activité, le salarié se retrouve sans revenu."

Secteur financier: l'explosion des burn-out

Patrizia Thiry est médecin du travail et directrice de l'ASTF (association pour la santé au travail du secteur financier) à laquelle 550 entreprises sont affiliées, soit 46.000 salariés à préserver de ce qu'on appelle les "risques psycho-sociaux" liés au travail.

 Patrizia Thiry: "Nous traitons chaque personne de manière confidentielle"
Patrizia Thiry: "Nous traitons chaque personne de manière confidentielle"
archives / Chris Karaba

Sur la place financière, le fléau, c'est le burn-out: "Les chiffres explosent ces dernières années. Nous avons traité 58 patients en 2014, 107 en 2015 et 160 en 2016."

"Les gens doivent savoir tout faire, ils sont cinq là où ils étaient dix auparavant,  ils ont la hantise de voir leur filiale fermer s'ils ne sont pas assez productifs: ils sont sous pression constante."

Problème: le burn-out n'est pas reconnu comme maladie professionnelle. Ni au Luxembourg ni ailleurs. Ce que regrette l'ASTF.

La peur d'être stigmatisé "est infondée"

La moitié des patients est envoyée dans le service par l'employeur. L'autre moitié prend contact de sa propre initiative: la peur d'être stigmatisé dans son environnement professionnel existe dans ce secteur comme dans l'industrie.

Une crainte qui "est infondée" selon Patrizia Thiry: "Chaque personne est traitée de manière totalement  confidentielle."

Quant à l'idée d'un service unique réclamé par les syndicats, pour le médecin, ce serait une catastrophe: "Cela signifierait la fin des services spécialisés or, je pense qu'il est indispensable que chacun puisse défendre les salariés face aux risques propres à leur activité! L'ASTF serait absorbé dans un grand fourre-tout et on peut se demander quel poids aurait alors la prévention du burn-out face aux accidents mortels dans la construction par exemple?"

Même position du côté de l'ALSAT, l'association luxembourgeoise de la santé au travail: "C'est une approche qui serait contre-productive", explique son président, Marc Jacoby, médecin du travail chez ArcelorMittal. "La proximité est indispensable. Les services de santé au travail doivent rester spécialisés."

Quant à l'idée d'introduire des représentants des salariés dans ces services pour les rendre tripartites, il n'en "voit pas l'intérêt" car "ils fonctionnent très bien comme ça."

L'Europe peut-elle faire bouger les choses?

Qu'en est-il au niveau européen? Pour le moment, les Etats membres ont leur propre législation en matière de médecine du travail et seuls certains pays font bouger les lignes: des initiatives isolées qui pourraient pousser d'autres Etats à adapter leur propre cadre légal.

De nombreuses études ont par exemple prouvé que le travail de nuit augmente le risque de cancer du sein: le Danemark n'a pas attendu pour reconnaître, dès 2007, ce cancer comme maladie professionnelle et les patientes, pour beaucoup des infirmières, ont été indemnisées.

Le Danemark est le seul pays d'Europe à reconnaître le cancer du sein comme maladie professionnelle
Le Danemark est le seul pays d'Europe à reconnaître le cancer du sein comme maladie professionnelle
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Autre initiative: les pays nordiques se sont dotés d'un registre des cancers qui mentionne la profession des patients. Ainsi, certains métiers se détachent clairement comme à risque, permettant d'intervenir en amont. Cela n'existe pas au Luxembourg.

"Une tendance à ne pas rendre compte de la réalité"

Pour Laurent Vogel, directeur de l'unité Conditions de travail, Santé et Sécurité de l'Institut syndical européen, la médecine du travail est avant tout "une médecine du silence": "Les maladies professionnelles sont nettement sous déclarées. Les médecins subissent des pressions en ce sens. Il y a une forte tendance à ne pas rendre compte aux autorités publiques des réalités du travail."

Ce que réfute le président de l'ALSAT: "C'est faux. Au contraire, notre but est la transparence. Par ailleurs, au Luxembourg, les médecins du travail font un dépistage et renvoient le patient vers un spécialiste qui fait lui-même la déclaration."

Or, il souligne combien la médecine du travail constitue un levier essentiel pour réduire les inégalités des salariés devant la vie et la mort: "Nos conditions de travail influent sur l'état de notre santé physique et psychique et sur l'espérance de vie."

"Le point faible de la médecine du travail aujourd'hui est qu'elle ne contribue pas assez à l'évaluation des risques: si dans une entreprise, on voit beaucoup de troubles musculo-squelettiques, on doit se demander d'où ça vient, pourquoi et qu'est-ce qu'on fait? Il faut remonter de l'analyse des soucis de santé vers les causes, enquêter pour identifier la source de la pathologie."

Face à la pénurie

Encore faut-il avoir les effectifs nécessaires. Car la profession souffre d'une pénurie de candidats ces dernières années, au Luxembourg comme dans de nombreux pays de l'UE.

Selon l'association luxembourgeoise de la santé au travail, il manque actuellement entre 5 et 10 médecins du travail au Grand-Duché, rien que pour répondre à l'obligation légale de 1 médecin du travail pour 5.000 salariés. 

Pour 440.910 travailleurs, "nous sommes entre 70 et 80 médecins du travail en exercice au Luxembourg actuellement", indique Marc Jacoby. 

"Notre spécialisation est peu connue et les idées qu'on s'en fait sont souvent fausses. On imagine un médecin dans son bureau, enchaînant des tâches routinières, consultations, ergonomie, toxicologie... Mais c'est très différent: nous sommes des experts qui guidons les décideurs dans la réorganisation des services, dans le management, etc."

Dans les 10 années à venir, une cinquantaine de postes seront à pourvoir.

*(prénoms d'emprunt)


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