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Martine Mergen: «Le français est une langue nécessaire au Luxembourg mais sa place évolue»
Luxembourg 9 min. 06.04.2018

Martine Mergen: «Le français est une langue nécessaire au Luxembourg mais sa place évolue»

Martine Mergen: «Le français est une langue nécessaire au Luxembourg mais sa place évolue»

Anouk Antony
Luxembourg 9 min. 06.04.2018

Martine Mergen: «Le français est une langue nécessaire au Luxembourg mais sa place évolue»

Linda CORTEY
Linda CORTEY
Médecin de formation, Martine Mergen est députée CSV depuis 2004. Ancienne chef du service des urgences du Centre hospitalier de Luxembourg, elle a vu évoluer les pratiques linguistiques au sein des hôpitaux. A la Chambre, elle suit particulièrement les questions de bioéthique.

Le français est la langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi une langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.

  • Quel est votre rapport à la langue française ?

J’ai passé un bac classique qui met l’accent sur les langues, ce qui n’est pas très habituel pour faire des études de médecine. J’ai toujours été très intéressée par les littératures, qu’elles soient allemande, anglaise, française.  Dans la vie quotidienne, je pense que le français est une langue nécessaire au Luxembourg mais sa place évolue. L’anglais prend de plus en plus d'importance, tandis qu’à la Chambre, nous faisons nos interventions en luxembourgeois.

Le mois dernier, j’ai fait une intervention scientifique au Conseil de l’Europe, à Strasbourg. J’ai écrit mon intervention en français et je dois dire que je ne suis plus habituée à l’écrire. En luxembourgeois, on utilise plus facilement des mots étrangers, venus de l’allemand, du français et même de l’anglais. Alors qu’en français il faut se limiter aux mots français. Nous, Luxembourgeois, avons une liberté que les grands pays n’ont pas avec leur langue.

  • Où avez-vous fait vos études ?

A Vienne. L’Autriche offrait beaucoup d’avantages aux Luxembourgeois, aux Tyroliens du sud et au habitants du Lichtenstein, alors j’y suis allée. Vienne est une ville formidable, j’y suis restée douze ans. J’y ai fait toutes mes études de médecine et j’ai eu mes enfants à Vienne. L’Autriche est un pays très attachant et la vie de tous les jours est très différente de leur façon de faire de la politique.

  • Pourquoi être revenue ?

Quand on est jeune parent, il n’est pas facile de vivre dans un pays où on n’a pas de famille. Nous avons pris la décision de rentrer car les parents de mon mari et les miens étaient au Luxembourg.

"Nous, Luxembourgeois, avons une liberté que les grands pays n’ont pas avec leur langue".
"Nous, Luxembourgeois, avons une liberté que les grands pays n’ont pas avec leur langue".
Anouk Antony
  • Vous avez directement travaillé pour le Centre hospitalier de Luxembourg (CHL) ?

J’étais médecin généraliste, d’abord dans un cabinet avec mon mari. Mais le travail en équipe me manquait. J’ai postulé à un poste de médecin généraliste aux urgences du CHL. J’étais le premier médecin réellement engagé en polyclinique, en 1989. J’ai formé beaucoup de jeunes pendant les années où j’y étais.

  • Vous avez longtemps dirigé le service des urgences du CHL. Quelle était votre langue de travail à l’hôpital ?

Avec les patients, on essaie le plus possible de parler la langue qu’ils parlent. C’est le plus souvent le luxembourgeois mais aussi toutes les autres langues pratiquées dans le pays. Entre nous, la langue de correspondance et d’écriture des rapports est le français. Comme j’avais fait mes études de médecine en Autriche, cela n’a pas été facile au début mais on s’y fait plus rapidement quand on a les connaissances de base, qui étaient très bonnes avec mon éducation luxembourgeoise.

  Le fait de n’être plus simplement qu’entre Luxembourgeois et francophones mais d’être un plus grand nombre de nationalités incite les gens à avoir une langue d’intégration commune. Et c’est plus facilement le luxembourgeois.   

  • Dans un hôpital, où les patients viennent quand ils souffrent, la question linguistique est particulièrement sensible…

Le CHL a été le premier hôpital à instaurer des cours de langue pour ses employés non luxembourgeois. Je me suis toujours heurté à nos collaborateurs qui, quand les patients venaient, disaient «en français s’il vous plaît». J’ai insisté pour qu’à la réception au moins les personnes qui accueillent les patients puissent au moins dire «ech kann net viel letzebuergesch». A ce moment, les patients passent vers le français sans problème. Si on souffre et qu’on se sent quasiment agressé par quelqu’un qui dit «en français s’il vous plaît», ça ne va pas.

Mais la situation change d’elle-même. Le fait de n’être plus simplement qu’entre Luxembourgeois et francophones mais d’être un plus grand nombre de nationalités incite les gens à avoir une langue d’intégration commune. Et c’est plus facilement le luxembourgeois. Du côté des médecins, les francophones belges apprennent plus volontiers le luxembourgeois et le font facilement, sans doute parce que c’est une langue qui a des ressemblances avec le flamand. Pour les médecins français par contre ça a toujours été plus difficile mais cela change un peu pour les nouveaux arrivants.

  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion politique aux résidents étrangers ?

La situation est spéciale au Luxembourg. Nous dirigeons un pays où nous serons bientôt en minorité. Je regrette qu’il y ait 48% de gens qui n’ont pas leur mot à dire sur le plan politique. Mais, si on regarde les participations aux élections en France, en Allemagne et dans les autres pays, on voit que le fait de pouvoir voter n’intéresse pas tout le monde. On le remarque aussi ici. Beaucoup de mes amis étrangers qui résident ici ne s’intéressent pas à la politique. Ceux qui s’y intéressent ont entamé la procédure de naturalisation.

  Ce référendum ne posait pas les questions et pas de la bonne manière.  

  • Que pensez-vous du résultat du référendum de 2015 ?

Ce n’était rien du tout. Ce référendum ne posait pas les questions et pas de la bonne manière. L’enjeu n’était pas clair, les votes étaient plus en réaction au gouvernement que sur le sujet lui-même. Et puis, la proposition n’était pas pertinente. Si on peut avoir la nationalité après cinq ans de résidence, la question de pouvoir voter après dix ans est carrément superflue. Je pense que les Luxembourgeois se sont dit : «s’il n’y pas d’effort d’intégration, pourquoi accorder le droit de vote?».

  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Les chiffres que vous donnez font peur. Il faudra trouver un moyen de canaliser le développement de notre pays vers une croissance plus durable. Avec une qualité de vie préservée. Pour les frontaliers, sans solution à la mobilité, il ne sera pas possible d’en accueillir plus. J’ai des amis frontaliers qui m’ont dit : «Nous allons retourner travailler chez nous. Nous aurons moins d’argent mais une meilleure qualité de vie». Si on gagne chaque jour 2h à consacrer à sa famille, à ses enfants, ses loisirs, c’est quand même très important. Je pense que la génération qui viendra pensera plus à sa qualité de vie, ne la liera plus essentiellement au fait de gagner beaucoup d’argent.

  • Sur la santé, faut-il une réflexion transfrontalière ? En cas d’accident et de coopération des secours par exemple ?

La coopération frontalière n’est pas un problème en cas d’accidents. Les blessés sont amenés dans l’hôpital le plus proche. Le problème est plutôt inhérent à notre système de santé. Nous avons une assurance obligatoire et automatique pour toutes les personnes actives au Luxembourg. Ensuite, les gens qui n’habitent pas au Luxembourg se font soigner dans leur région. Cela devient un problème quand il s’agit d’une maladie chronique ou rare.  Il y a aussi beaucoup de Luxembourgeois qui veulent se faire soigner à l’étranger. Tandis que nous attirons très peu de patients de l’étranger, bien que nous ayons une médecine très performante.

Sur la PMA, "je suis d’avis que ce qui se fait au CHL, est quelque chose qu’il faut poursuivre", affirme la députée.
Sur la PMA, "je suis d’avis que ce qui se fait au CHL, est quelque chose qu’il faut poursuivre", affirme la députée.
Anouk Antony
  • Cela fait 9 ans que le Luxembourg a voté la loi sur l’euthanasie. Quel bilan en tirez-vous ?

Ça a été le dossier le plus émotionnel de toute ma carrière politique. Ça m’a coûté des années de ma vie. J’étais très impliquée, j’ai essayé de concilier tous les points de vue. L’objectif était de faire une loi unique réservant l’euthanasie pour les cas les plus graves. Aujourd’hui, je pense que l’euthanasie ne pose pas problème.

  • Vous avez beaucoup réfléchi aux questions de bioéthique, notamment autour de la Procréation médicalement assistée (PMA). Faut-il faire évoluer le cadre législatif au Luxembourg ?

Il n’y a pas de cadre légal ici. J’étais dans une réunion à Strasbourg, mandatée par la Chambre, sur la PMA. L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe réfléchit sur le sujet. A la Chambre, il y a pour l’instant un projet de loi sur la filiation en commission. Le projet inclut les questions spécifiques liées à la PMA, aux dons de gamètes et d’embryon. Ça c’est l’état d’avancement. Un projet est remis au ministre de la Justice mais je parierais qu’il n’y aura pas de loi d’ici octobre. Parallèlement, la ministre de la Santé a promis de donner un cadre légal à la PMA mais rien ne se passe. Moi, j’ai une proposition toute prête. La pratique actuelle au Luxembourg est ok. Mais il faudrait prendre des décisions sur des questions telles que le cadre juridique du don de gamète et d’embryon, la gratuité ou non de ce don, l’accès pour les monoparentaux, les femmes célibataires. 

Pour cela il faut un grand débat public et un débat au sein du parti.  Je ne veux pas imposer ma vision au CSV. Je suis d’avis que ce qui se fait au CHL, est quelque chose qu’il faut poursuivre. Mais pour l’instant cela fonctionne sur base du règlement interne du CHL et d’une autorisation ministérielle. Les questions sont délicates mais cela ne sert à rien d’attendre pour attendre. 

  • Vous êtes députée depuis 2004. Avez-vous envie de devenir ministre ?

Je ne souhaite pas abandonner ma profession de médecin. Nous avons la chance en tant que député de pouvoir garder une activité à mi-temps. C’est une chance unique, je suis d’avis qu’en tant que politique il faut garder un contact réel avec le monde du travail.  J’ai une tout autre approche en restant médecin que si j’étais uniquement femme politique.


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