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Martine Hansen: «Il faut chercher maintenant des solutions pour demain»

Martine Hansen: «Il faut chercher maintenant des solutions pour demain»

Photo: Gerry Huberty
Luxembourg 9 min. 23.03.2018

Martine Hansen: «Il faut chercher maintenant des solutions pour demain»

Maurice FICK
Maurice FICK
Fille de la terre, originaire du Nord où elle vit toujours, Martine Hansen a démarré en politique à 48 ans en acceptant de devenir ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Présidente du CSV au Nord, elle parle du ras-le-bol des usagers de la N7 empruntée par de nombreux frontaliers belges et allemands, des efforts à faire pour améliorer l'apprentissage du français à l'école mais refuse de se projeter au-delà du 14 octobre 2018 pour l'instant.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections  législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l’été.

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Je viens de la frontière belge, Tarchamps se trouve à environ 1 km de la frontière. Lorsque j'étais enfant nous ne parlions pas vraiment le français à la maison et nous ne regardions pas non plus la télévision française mais la télé allemande. Mais chaque deuxième semaine nous devions aller au marché à Bastogne pour parler le français. Pour moi, c'est une langue importante. C'est la langue la plus parlée au travail au Luxembourg. Mais comme je n'ai pas fait mes études en France, je suis plus à l'aise quand je parle en allemand.

  • Pourquoi ne pas avoir fait des études en Belgique?

J'étais en Allemagne à Stuttgart-Hohenheim. Je n'ai pas fait mes études en Belgique parce que c'était trop proche! J'aurais pu aller à Gembloux ou Louvain mais je n'avais pas envie de revenir tous les week-ends à la maison. Alors j'ai cherché une université un peu plus loin parce que je voulais vivre quelque chose de nouveau, être indépendante. A Stuttgart j'ai étudié l'agronomie et la politique agricole. Mes parents étaient agriculteurs. Mais je dois dire que je n'étais pas très convaincue de mon choix parce que je ne savais pas trop bien quoi faire et ça m'a plu. Il faut être flexible.

Martine Hansen: «Si on laissait la possibilité aux élèves de choisir les deux langues dans lesquelles ils souhaitent avoir un niveau élevé, on pourrait peut-être éviter quelques échecs scolaires».
Martine Hansen: «Si on laissait la possibilité aux élèves de choisir les deux langues dans lesquelles ils souhaitent avoir un niveau élevé, on pourrait peut-être éviter quelques échecs scolaires».
Photo: Gerry Huberty
  • Utilisez-vous la langue française pour vous exprimer au quotidien?

Non, je ne parle pas le français tous les jours. A la maison, je parle le luxembourgeois. Mais en revanche je lis tous les jours le français puisque tous les textes de loi sont rédigés en français. Le français reste tout de même la langue la plus parlée au travail et du moment qu'on l'a appris, on doit l'entretenir et essayer de l'utiliser régulièrement.

  • Avez-vous en mémoire un film français?

J'ai quasiment vu tous les films de Louis de Funès, «la Grande Vadrouille», «la 7e Compagnie», la série des gendarmes à Saint-Tropez mais j'aime aussi les films des Charlots (rires). Comme nous les députés ne pouvons pas souvent rire, je crois qu'on aime regarder ce genre de film...

  • Un livre en français vous a-t-il marqué?

Je suis sincère, je ne pense pas. Je lis surtout des textes techniques. Mais en ce moment quand je lis, je le fais en anglais pour entretenir également la langue car je ne peux réellement l'employer ici.

  • Transmettez-vous une certaine culture française à votre fille ou est-ce que vous la laissez choisir?

Je lui laisse le choix. Je continue de faire les devoirs avec elle mais elle n'aime pas le français. Mais je pense que c'est lié à la méthode d'enseignement. Au début de la classe de 2e (cycle 2.1) presque tous les élèves ont envie de l'apprendre. Mais en cycle 2.2, ils en ont marre déjà. C'est triste. C'est dur d'apprendre une langue quand on n'a pas envie. Je pense qu'il faut revoir la méthodologie, également les programmes. Je ne sais pas si c'est judicieux d'apprendre tous les temps de la conjugaison dès le début, c'est vraiment compliqué. On essaye de faire apprendre le français à nos petits élèves comme s'ils étaient de petits Français mais ce ne sont pas de petits Français. Ils doivent l'apprendre comme une langue étrangère. Sur ce point il faut encore faire quelques efforts.

  • Pensez-vous qu'au Luxembourg les enfants doivent encore apprendre le français ou n'est-ce pas mieux d'apprendre l'anglais?

Le multilinguisme est un atout pour les Luxembourgeois et il faut le garder. Du fait que nous ayons des frontières avec la France, le Belgique et l'Allemagne, il faut déjà apprendre le français et l'allemand. Nous sommes trop petits pour ne pas le faire. Quant à l'anglais, il devient effectivement de plus en plus important, surtout dans le domaine de la recherche pour ne citer que celui-ci. Je pense qu'à Luxembourg-Ville 25% des salariés le parlent déjà au travail. C'est une langue qui gagne en importance et donc, il faut également l'apprendre. On n'a pas le choix, il faut apprendre les trois langues.

Mais il faut peut-être laisser un peu le choix aux élèves. Actuellement on exige qu'ils aient un niveau très élevé en français et en allemand et un niveau moindre en anglais, surtout dans l'enseignement classique, mais à cause du français, nous avons quand même des échecs scolaires. Si on laissait la possibilité aux élèves de choisir les deux langues dans lesquelles ils souhaitent avoir un niveau élevé, on pourrait peut-être éviter quelques échecs scolaires...

Photo: Gerry Huberty
  • Dans vos réflexions de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?

Les résidents étrangers font partie de l'identité de notre pays. Le Luxembourg est un pays où différentes nationalités vivent très bien ensemble, où chacun respecte l'autre et ça fonctionne très bien. Le député a également une responsabilité envers les étrangers qui habitent le Luxembourg.

  • Le résultat du référendum sur le vote des étrangers a-t-il, selon vous, changé la perception des étrangers au Luxembourg?

Je ne crois pas. C'était vraiment une mauvaise idée du gouvernement. Parce qu'il y a un certain risque derrière cette question. Au Luxembourg nous n'avons pas de problème de cohésion sociale mais cette question risquait de créer une fracture dans la société. C'est quand même quelque chose à éviter absolument. J'espère que le gouvernement a appris quelque chose suite au référendum car il doit quand même reconnaître qu'il connaissait très mal les Luxembourgeois. Maintenant c'est clair.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers  devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment peut-on construire la cohésion sociale dans ce contexte?

Je pense que le luxembourgeois, comme langue commune, est un facteur important pour la cohésion sociale. Je pense qu'il n'y aura pas de problèmes de cohésion sociale tant que la situation économique reste comme elle est actuellement. Il faut essayer d'intégrer au mieux les étrangers, peut-être les initier aussi un peu plus pour qu'ils s'intègrent ou participent aux élections communales. Mais également les inciter à prendre la double nationalité. Pour moi ce serait un moyen d'éviter des problèmes.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Pour moi c'est un défi. L'économie luxembourgeoise aura besoin de ces 350.000 frontaliers si le pays compte 1 million d'habitants. Je pense que tous les Luxembourgeois le savent: notre économie ne fonctionnerait pas sans les frontaliers. C'est quelque chose qui est accepté. Mais c'est quand même un défi pour l'organisation journalière, notamment la mobilité. On parle toujours de l'A3 ou l'A1 mais on le remarque aussi dans le Nord. Les routes ne sont pas aussi grandes mais on a déjà un problème de mobilité tous les jours qu'il faut résoudre.

Personne n'en parle mais la N7 qui va de Wemperhardt, tout au Nord du pays, à Ettelbruck, est empruntée tous les matins par de nombreux frontaliers belges ou de la frontière allemande. Les gens de cette région sont remontés. Et ce problème va s'aggraver. Il faut chercher maintenant des solutions pour demain. Pour ne pas avoir encore plus de problèmes y compris d'infrastructures. Que ce soit dans les hôpitaux, les lycées, les écoles, etc. Il faut planifier en amont et à long terme.

Martine Hansen: «J'aime la politique sans quoi je ne continuerais pas. Même s'il y a beaucoup plus de concurrence en politique que dans un autre job.»
Martine Hansen: «J'aime la politique sans quoi je ne continuerais pas. Même s'il y a beaucoup plus de concurrence en politique que dans un autre job.»
Photo: Gerry Huberty
  • Nommée ministre de l'Enseignement supérieur en avril 2013, vous étiez en poste durant tout juste sept mois. Le CSV a été évincé du futur gouvernement en octobre 2013 et vous êtes devenue députée de l'opposition. Comment avez-vous vécu tout ça?

Je l'ai mieux vécu que les autres peut-être car je n'ai pas longtemps eu l'expérience d'un poste dans la majorité. J'ai pu décider durant cinq mois et les deux derniers mois étaient déjà orientés vers les élections législatives anticipées. J'étais contente de mon résultat personnel (elle est sortie 2e dans la circonscription Nord sans jamais avoir été élue auparavant, ndlr) mais j'ai accepté relativement vite de me retrouver sur les bancs de l'opposition. J'aurais pu dire je ne veux pas devenir député mais cela n'aurait pas été correct par rapport aux gens qui m'ont accordé leur confiance. Même sur le banc de l'opposition, il faut travailler et essayer d'avoir des résultats. Parmi les résultats positifs je retiendrais notamment les amendements à la loi agraire: trois ont été acceptés par la majorité dont un était quand même important pour les jeunes agriculteurs.

  • Seriez-vous prête à reprendre ce poste au lendemain des élections du 14 octobre 2018?

Je ne me pose vraiment pas cette question qu'on me pose souvent. Je suis peut-être plus terre à terre. Il faut faire un pas après l'autre. Les élections ont lieu au mois d'octobre et c'est encore loin. Il faut travailler sur ses dossiers et essayer de le faire au mieux. Il faut faire en sorte d'être réélue et que le CSV gagne ces élections et on verra ensuite. Je ne veux pas faire des projections sur ce qui va arriver. Je veux travailler dans ma circonscription Nord et finaliser le programme, c'est ça qui est important pour moi.

  • Vous êtes en politique depuis cinq ans seulement. Qu'avez-vous déjà appris?

J'ai appris qu'il ne faut jamais être sûr de gagner ou de garder le pouvoir, qu'il faut se méfier des sondages et qu'il faut rester concentré sur ses sujets et non sur ce qui va arriver. Mais j'aime la politique sans quoi je ne continuerais pas. Même s'il y a beaucoup plus de concurrence en politique que dans un autre job.



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