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Mars Di Bartolomeo: "J'ai eu la musique du français très tôt dans ma tête"
Luxembourg 8 min. 27.06.2018

Mars Di Bartolomeo: "J'ai eu la musique du français très tôt dans ma tête"

Mars Di Bartolomeo: "J'ai eu la musique du français très tôt dans ma tête"

Guy Jallay
Luxembourg 8 min. 27.06.2018

Mars Di Bartolomeo: "J'ai eu la musique du français très tôt dans ma tête"

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Le président de la Chambre des députés a grandi au coeur du Bassin minier, dans le milieu ouvrier du quartier Italie à Dudelange. Sensible aux inégalités et avec un papa syndicaliste, le jeune Mars ne tarde pas à s'engager en politique.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publions régulièrement jusqu’à l’été.

Aujourd'hui, rencontre avec le premier citoyen du pays, le président de la Chambre des députés, Mars Di Bartolomeo. 

  • Vous êtes né tout au sud du pays, au début des années 1950. Quel était votre environnement familial et entendiez-vous parler français?

Face aux députés
Avant les élections législatives d’octobre, nous avons rencontré les 60 députés du pays et leur avons posé des questions sur leur rapport à la langue française et la francophonie en général.

Mes grands-parents paternels vivaient aussi à Dudelange, à deux pas de chez nous. Ce grand-père là était aussi immigré italien, tandis que ma grand-mère, elle, avait des origines françaises. Son père était cordonnier à Paris et dans la famille, on racontait que c'est lui qui confectionnait les souliers de Zizi Jeanmaire...

A la maison, mon grand-père ne me parlait pas français: j'étais le seul avec qui il parlait une sorte de luxembourgeois avec un accent franco-italien, mais j'écoutais les adultes parler entre eux donc j'ai eu cette musique de l'italien et du français dans ma tête dès le plus jeune âge.

  • Vos parents sont nés ici?

Oui, mes parents sont nés au Luxembourg donc la langue au sein du foyer était le luxembourgeois, mais le français ne m'a jamais vraiment quitté... J'ai toujours parlé le français très facilement, c'était une de mes matières préférées à l'école.

  • Citez un souvenir particulier avec la langue française...

Quand j'étais petit, avec mon grand-père, qui était fan du général de Gaulle, on ne loupait pas un seul de ses discours. Sa voix puissante résonne encore dans mes oreilles: (il imite)  "Françaises! Français!" 

Guy Jallay
  • Comment vous êtes-vous retrouvé journaliste au Tageblatt?

Par hasard! Je me destinais au métier d'instituteur. A l'époque, il n'y avait pas de conseil en orientation. Les trois seuls métiers que je connaissais étaient ouvrier d'usine, mineur et instituteur.

Malheureusement, j'ai raté de peu le concours pour entrer à l'institut pédagogique. Je me suis alors inscrit au cours universitaire à Luxembourg et là, un de mes amis m'a conseillé de postuler au Tageblatt. Comme ça. Je l'ai fait et Jacques Poos m'a engagé!

Je fais partie de ceux qui ont appris le journalisme sur le terrain. 

  • L'écriture, c'est quelque chose que vous avez découvert avec le métier ou alors vous pratiquiez déjà?

Je n'écrivais pas mais je lisais énormément. Nous n'avions pas la télévision à la maison. Je dévorais les livres dont beaucoup étaient en français: Jules Verne, les San Antonio, Alexandre Dumas, tous les Bob Morane, les SAS, les BD aussi, Spirou, Gaston Lagaffe, Michel Vaillant, etc.

Donc tout cela m'a aidé. D'ailleurs, j'écris mieux le français que l'allemand (rires).

Guy Jallay
  • Vous avez 19 ans en 1971 quand vous décidez de rejoindre les Jeunes socialistes. Pourquoi?

Oui, d'ailleurs à l'époque, il est intéressant de noter que la section Jeunesse du syndicat et du parti était commune et s'appelait la Jeunesse de la ligue ouvrière.

Mon père était engagé dans le syndicat libre, ancêtre de l'OGBL, la LAV, et moi, j'avais grandi en voyant tous les jours ce qu'était la vie de gens modestes, qui travaillent dur, gagnent peu et doivent faire face aux contremaîtres, aux chefs d'équipe. 

A Dudelange, de toute façon, depuis ma naissance, il n'y avait jamais eu d'autre majorité que les socialistes alors ma voie était toute tracée: je n'ai pas hésité, je me suis engagé.

Ce qui m'a toujours motivé, c'est la lutte contre les inégalités. Que ce soit à l'intérieur même d'un pays ou entre pays différents, que ce soit les inégalités de traitement, les inégalités financières, les discriminations, c'est mon moteur. 

  • Parlons des langues: le Luxembourg serait-il le même sans le luxembourgeois?

Je pense que le Luxembourg, c'est un pays, une communauté, une histoire, qui se base sur la langue aussi. Les choses auraient certainement été très différentes sans ce ciment qu'est le luxembourgeois. C'est notre identité. On reconnaît un Luxembourgeois à l'étranger parce qu'il parle sa langue.

  • Les gens ont bien compris combien ce ciment est indispensable puisque les demandes pour apprendre le luxembourgeois n'ont jamais été si nombreuses.

C'est normal! Si je vivais en Chine, j'apprendrais le chinois! C'est tout à fait naturel. Parfois, les gens hésitent à se lancer dans l'apprentissage car il y a la difficulté, le manque de temps, et puis, cette facilité avec laquelle les Luxembourgeois passent tout de suite dans la langue de leur interlocuteur. 

Je suis très attaché à notre langue, mais il ne faut pas la promouvoir aux dépens du multilinguisme tout comme le multilinguisme ne doit pas prendre le pas sur le luxembourgeois. C'est complémentaire. Construire une rivalité entre les langues serait une erreur.

Guy Jallay

Quand on est le premier citoyen d'un pays dont la moitié de la population est étrangère, comment vit-on ce rôle?

Ayant toujours été confronté au phénomène de la migration, dans mon propre environnement, dans ma commune, dans mon pays, j'ai toujours eu cette sensibilité pour les mouvements migratoires. J'ai toujours ressenti la migration comme une chance et non un danger. 

L'économie luxembourgeoise ne se serait jamais développée ainsi sans les mouvements migratoires venus de l'Italie, du Portugal, des anciens territoires de la Yougoslavie, et venus de la Grande Région. 

Je pense que les Luxembourgeois sont assez pragmatiques pour en être conscients. Par ailleurs, l'emploi est très dynamique ici, le Luxembourg n'est pas pauvre donc on n'a pas de cassure très nette entre les gens. 

En tant que membre d'un petit pays, on voit les avantages de l'ouverture des frontières et de l'ouverture d'esprit. Tout ça est un équilibre fragile.

Les choses sont plus difficiles pour les premières générations. Mais pour les enfants qui ont grandi ici, toutes les portes sont ouvertes: la preuve, issu de la troisième génération de l'immigration italienne, je suis aujourd'hui président de la Chambre des députés de mon pays!

  • C'est une fierté énorme j'imagine...

Ce que je regrette beaucoup, c'est que mon grand-père n'ait pas pu voir ça. Mon père l'a tout juste vécu. Pour moi, je le prends avec humilité, c'est plutôt naturel... Vous savez, les titres ça vient et ça part.

  • En parlant de titre, le dernier sondage Politmonitor vous classe 2e personnalité politique la plus populaire du pays, derrière Jean Asselborn, un autre socialiste. Ça fait plaisir, avouez... 

Je ne vais pas vous dire que ça me déplaît (il sourit). Je préfère ça à être en pleine dégringolade, en bas du classement ou à ce que les gens disent "Quand est-ce qu'il s'en va ce vieux schnock?"

Peut-être qu'ils sentent que j'aime les gens, et que je n'ai jamais joué un rôle. J'adore les gens! Je suis moi-même, de nature très ouverte, jovial, amical... quand j'entre dans une salle, je parle à tout le monde. 

Mais j'ai connu aussi des bas: ma popularité n'était pas au top quand j'ai mené la réforme des pensions, celle du système de santé, ou la loi contre le tabagisme! (rires)

  • Un peu de culture pour finir: vos goûts en matière d'art, de musique, de cinéma, qui ont un lien avec la France?

J'adore la peinture impressionniste en général et en particulier des artistes français comme Monet ou Cézanne. J'ai une passion commune avec Alex Bodry pour l'Art nouveau et l'Art déco.

En ce qui concerne la musique, j'aime beaucoup Louane, je vais d'ailleurs aller la voir en concert à Luxembourg, j'avais adoré La famille Bélier au cinéma. Et Grand Corps Malade, que m'a fait découvrir Ainhoa (Achutegui, directrice de Neimënster, ndlr) mais il ne faut pas l'écouter pendant des heures (rires).

Un de mes films français préféré est L'homme qui aimait les femmes de François Truffaut. Il faut le voir! 

Et pour finir, je ne peux pas oublier de parler de la Normandie, dont je suis fou amoureux: les plages du Débarquement, qui sont pour moi le paradis car la liberté nous est venue de là, et ces grands espaces, cette nature indemne... 

J'aime la région entre Arromanches et Isigny, j'adore la Bretagne et une petite partie de la France méridionale entre le Cap Nègre et Bormes-les-Mimosas, Le Lavandou et ses plages, ses vignobles.


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