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Maria Teresa au Liban, contre la barbarie
Maria Teresa accueillie par le Premier ministre libanais, Saad Hariri.

Maria Teresa au Liban, contre la barbarie

Gaston Carré
Maria Teresa accueillie par le Premier ministre libanais, Saad Hariri.
Luxembourg 1 6 min. 29.10.2018

Maria Teresa au Liban, contre la barbarie

Gaston CARRE
Gaston CARRE
A la rencontre des dirigeants du pays et au chevet des victimes, la Grande-Duchesse poursuit au Liban son combat contre le viol de guerre.

Par Gaston Carré à Beyrouth

La Grande-Duchesse mène une campagne active contre les violences sexuelles en «zones sensibles», les champs de guerre et leurs périphéries. Et c'est au Liban que Maria Teresa ces jours-ci rencontre leurs victimes, tout en nouant un vaste réseau de lutte contre cet «insoutenable fléau».


La Grande-Duchesse et les rescapées de l'abjection
La Grande-Duchesse Maria Teresa se rend ces jours-ci au Liban, à la rencontre de survivantes de violences sexuelles.

Un monsieur d'un certain âge, un peu fébrile, fait quelques pas nerveux dans l'attente d'une première visite ce lundi matin dans son palais en surplomb de Beyrouth. On hésite un peu puis l'on s'avise que le vieil homme est Michel Aoun, président de la République libanaise, une figure de légende, tant son nom est lié à l'histoire de son pays et à la guerre civile qui a meurtri le pays des Cèdres durant les vingt dernières années du siècle dernier.

La guerre aujourd'hui est terminée mais les tensions subsistent en ce Liban fondé sur un fragile alliage ethnique et confessionnel, dont la complexité est attestée d'ailleurs par les longues négociations qui ont présidé à la constitution ces jours-ci d'un nouvel exécutif, selon des clés de répartition qui ont mené à la reconduction du chrétien Michel Aoun à la présidence tandis que la fonction de Premier ministre échoit au sunnite Saad Hariri.

Le légendaire Hariri après l'éminente visite: c'était un bon jour....
Le légendaire Hariri après l'éminente visite: c'était un bon jour....
Gaston Carré

Outre un tissu sociétal instable et une crise économique sévère, le Liban est marqué par la présence sur son sol de 1,2 million de réfugiés syriens, venus s'ajouter à près de 400.000 Palestiniens qui pour leur part sont établis dans le pays de longue date. Et le président Aoun, qui ce lundi matin donc reçoit la Grande-Duchesse Maria Teresa, lui fait part d'emblée de la «lourde charge» que constituent ces réfugiés, qui selon lui modifient en profondeur la structure démographique du pays.

A Beyrouth, capitale disparate, où de rutilants établissements bancaires se mêlent aux mosquées et aux églises chrétiennes, où des cafés huppés alternent avec quelques murs vérolés encore par les tirs au temps de la guerre civile, le paysage humain est très marqué en effet par l'omniprésence des réfugiés, qui survivent grâce à l'aide internationale beaucoup plus que par la maigre assistance consentie par les pouvoirs publics libanais.

Des pouvoirs qui au demeurant ont rayé le mot «réfugié» de leur vocabulaire. Le terme est synonyme de crise humanitaire et prête à controverses, divisant les principaux leaders d’opinion et ravivant chez les citoyens les fantômes du passé: au-delà des problèmes économiques, sociaux et sanitaires ce terme ranime le spectre des «Palestiniens» des années 1948 et 1967, qui dans l'esprit de la vieille génération libanaise surtout sont les responsables de la guerre civile qui ravagea le pays à partir de 1975, culminant dans l'intervention militaire d'Israël en 1982 et la réduction en cendres et ruines des quartiers de Beyrouth où désormais poussent des tours de verre et d'acier.

L'énigme Hariri

La problématique des réfugiés sera toutefois évoquée par Saad Hariri, qui reçoit la visiteuse du Luxembourg au plus fort des ultimes tractations pour la composition du nouveau gouvernement libanais. Rappelons que l'homme qui ce lundi matin se tient devant la Grande-Duchesse revient de loin. Le 4 novembre, Saad Hariri, alors en Arabie saoudite, annonce sa démission dans une déclaration retransmise par Al-Arabiya, chaîne à capitaux saoudiens.

Est-il contraint par le prince héritier Mohammed ben Salmane, connu depuis lors pour son rôle supposé dans l'assassinat à Istanbul du journaliste Jamal Khashoggi? L'affaire s'était calmée quand le président français Emmanuel Macron eut invité Hariri à l'Elysée, un peu plus tard il retrouva son poste à Beyrouth, après une réintégration aussi énigmatique que sa «démission».

La Grande-Duchesse auprès du président Michel Aoun.
La Grande-Duchesse auprès du président Michel Aoun.
Sophie Margue/CGD

Mais ce ne sont pas les coulisses obscures de la géopolitique qui pour l'heure occupent la Grande-Duchesse: c'est une mission humanitaire que s'est assignée Maria Teresa, qui après s'être assurée de l'attention au plus niveau à sa cause s'est rendue à l'hôpital universitaire Rafik Hariri, ainsi nommé en hommage au père, assassiné en 2005, du Premier ministre libanais. Oeuvrant en coopération avec des organisations telles la Croix-Rouge et l'Unicef, cet établissement accueille des autochtones mais aussi des réfugiés, beaucoup de femmes, dont un certain nombre ont subi des violences sexuelles durant la guerre en Syrie ou lors de leur périple pour en échapper.

Au chevet des survivantes

Maria Teresa se rend au chevet de ces femmes, écoute les drames qu'elles ont vécus, s'enquiert de leur dossier médical et de leur situation générale. Khwala, 42 ans, souffre de violentes douleurs «abdominales», elle est arrivée au Liban avec deux enfants qui actuellement vivent auprès d'une sœur dans un camp de réfugiés au sud de Beyrouth, voilà des années que Khwala est sans nouvelles de son mari.

Puis la Grande-Duchesse s'entretient avec des responsables de l'hôpital, de l'Unicef et de la Croix-Rouge, qui lui présentent leurs actions et projets contre le viol de guerre, autant d'expériences susceptibles d'alimenter l'ample campagne de sensibilisation, de prévention et d'action à laquelle se consacre la Grande-Duchesse, l'action étant le maître mot pour Maria Teresa qui affirme que «l'indignation ne suffit pas», et que l'heure est venue d'une offensive en actes contre le viol, une offensive visant à nommer le crime, à traduire les criminels en justice et, surtout, à instaurer des méthodologies et des outils permettant la prise en charge des victimes et d'éviter que le mal perdure.

L'hôpital Rafik Hariri à Beyrouth accueille des réfugiés syriens.
L'hôpital Rafik Hariri à Beyrouth accueille des réfugiés syriens.
Sophie Margue/CGD

«Il faut passer à l'action et proposer des solutions pour aider les survivantes à retrouver une place dans la société et à devenir des actrices du changement. C'est mon engagement et c'est l'objectif de la Conférence de Luxembourg»: cette affirmation de Maria Teresa peut sembler d'ordre rhétorique; elle ne l'est pas, car aux pétitions de principe dont longtemps on s'est contenté face au viol de guerre fait suite désormais un moment d'action véritable, rendu possible par une définition du viol de guerre dans sa spécificité, qui à son tour génère un certain nombre d'initiatives concrètes.

Un enjeu capital

La Conférence de Luxembourg, telle qu'évoquée par la Grande-Duchesse, est le Forum «Stand Speak Rise Up – pour en finir avec les violences sexuelles dans les zones sensibles» les 26 et 27 mars à Luxembourg, une rencontre internationale qui permettra d'entendre des victimes et de prendre acte des moyens nouveaux dont on dispose aujourd'hui pour lutter contre le fléau.

On y entendra notamment la jeune Yazidie Nadia Murad et le gynécologue congolais Denis Mukwege, lauréats du prix Nobel de la paix 2018, dont le couronnement à Stockholm apporte un extraordinaire surcroît de légitimité et de notoriété à cet engagement contre le viol de guerre qui pour la Grande-Duchesse est devenu un enjeu capital.

Comme pour ne pas être oubliée: quelques vestiges encore, à Beyrouth, de la guerre civile.
Comme pour ne pas être oubliée: quelques vestiges encore, à Beyrouth, de la guerre civile.
Gaston Carré



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