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Marcel Oberweis: «Faire de la politique, c'est être toujours à la disposition des gens»
Luxembourg 10 min. 26.01.2018 Cet article est archivé

Marcel Oberweis: «Faire de la politique, c'est être toujours à la disposition des gens»

Marcel Oberweis: «Faire de la politique, c'est être toujours à la disposition des gens»

Photo: Guy Jallay
Luxembourg 10 min. 26.01.2018 Cet article est archivé

Marcel Oberweis: «Faire de la politique, c'est être toujours à la disposition des gens»

Maurice FICK
Maurice FICK
Le français est la langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi une langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.

Il pense que la voiture électrique est «la» solution en ville. Il est convaincu que «les femmes sont la solution» en Afrique. Il adore lire en français et il ne veut surtout pas «coller» à son siège de député. Eternel boy-scout, c'est un chrétien-social de terrain. A 69 ans, Marcel Oberweis se retire du jeu politique et repart«bousculer le monde». Avec son sourire. Rencontre.

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

C'est tout simple. Depuis 2004, je suis membre du Parlement Benelux où on parle le français. D'autre part, j'ai de bons contacts avec les pays francophones du Sud Sahel c'est-à-dire le Burkina Faso, le Togo et le Niger, des pays dans lesquels on parle le français. J'aime aussi la partie française du Canada, le Québec. un joli coin du monde. J'ai aussi plusieurs fois été en Roumanie où on parle aussi le français étonnamment. 

Et à la maison, quelle langue parlez-vous? 

On parle primo le luxembourgeois, l'anglais et le français car mes deux gendres sont pour l'un, du Congo où on parle le français, et pour l'autre, du Ghana où on parle anglais. On a donc vraiment l'Afrique chez nous (sourire). 

Avez-vous fait vos études en France?

En Allemagne. Mais j'ai commencé mes études à 24 ans seulement! Auparavant j'ai bossé. Ma vie professionnelle a débuté à l'âge de 13 ans. Je n'ai jamais été au lycée! Après la 7e classe j'ai fait un pré-apprentissage de deux ans avant de faire un apprentissage de trois ans aux CFL afin de devenir mécanicien de train pour autorail.

  • Et pourtant vous êtes devenu enseignant, non?

(Rires) Oui. J'ai un chemin assez douloureux. A l'école primaire j'étais toujours parmi les premiers de la classe. Il aurait été normal que j'aille au lycée. Mais comme j'étais né dans une famille ouvrière, que je vivais dans une rue ouvrière à Kayl, pays de la minette, on ne voulait pas que mes parents aient un fils qui aille au lycée. C'était mal vu... un ouvrier reste dans la carrière ouvrière.

Et ça m'a tracassé: dans la tête je disposais des moyens mais pas financièrement. Je voyais les autres de ma classe, moins bons, qui attendaient d'aller au lycée et moi, je devais aller en 7e, c'était humiliant. J'ai moi-même décidé à 13 ans de ne pas entrer à l'Arbed et j'ai dit à mes parents que j'irai à l'école professionnelle à Esch-sur-Alzette. Là encore j'étais un des meilleurs. Mais les meilleurs ont été poussés vers la formation de mécanicien de train... électrique et non l'autorail. Une fois de plus c'était la déception et j'ai cherché à sortir de là.

Une rencontre m'a aiguillé vers l'école technique où j'ai fait des études d'ingénieur technicien. En 1972 j'y ai obtenu la moyenne finale de 54 points sur 60! (une moyenne exceptionnelle qui ne sera surpassée que vingt-cinq ans plus tard, ndlr). J'ai commencé par travailler chez Cegedel et en 1973 j'ai débuté des études d'ingénieur à Aix-la-Chapelle. Le 17 avril 1979 j'ai commencé comme professeur ingénieur diplômé à l'Institut supérieur de technologie au Kirchberg où moi-même j'étais étudiant quelques années plus tôt. C'était une chance formidable.

«Il aurait été normal que j'aille au lycée. Mais comme j'étais né dans une famille ouvrière...» Sa vie durant Marcel Oberweis restera marqué par cette ségrégation des classes dont il a été victime, jeune. Il est fier du chemin parcouru par son pays depuis et qui laisse sa chance à chaque jeune.
«Il aurait été normal que j'aille au lycée. Mais comme j'étais né dans une famille ouvrière...» Sa vie durant Marcel Oberweis restera marqué par cette ségrégation des classes dont il a été victime, jeune. Il est fier du chemin parcouru par son pays depuis et qui laisse sa chance à chaque jeune.
Photo: Guy Jallay
  • Quel est votre credo au bout de ce «chemin douloureux»?

Je citerais Léonard De Vinci qui a dit: «Avec tes mains et ta cervelle tu peux bien bousculer le monde.»

  • Justement. Le 1er juillet 2018 vous prendrez congé de la Chambre des députés et vous repartirez bousculer le monde...

Depuis 2004 je viens régulièrement en aide à un bureau énergie-environnement à Tuzla en Bosnie-Herzégovine. Je recherche des moyens financiers pour que mes collègues, là-bas, puissent aussi œuvrer en faveur d'un monde plus propre. Entre-temps, je suis aussi devenu membre du conseil administratif de trois ONG au Luxembourg: Caritas, la Fondation Cécile Ginter et la Fondation Chrétiens pour le Sahel. C'est vrai que je suis sur le point de retourner en Bosnie pour lancer un nouveau projet. Nous allons collecter du plastique et le mettre à disposition d'une cimenterie au lieu d'y brûler de la lignite, très mauvaise pour la santé.

En 2017 j'ai créé une SARL simple pour réaliser un projet au Nord du Burkina Faso, c'est un des pays cibles de la la coopération luxembourgeoise au développement. Il s'agit de récolter le plastique qui traîne partout en Afrique. On va payer les femmes pour collecter ce plastique puis on le recyclera en plaques pour remplacer les toitures en tôle qui chauffent trop et créer des latrines propres.

J'ai un autre projet avec des stations photovoltaïques décentralisées pour apporter de l'électricité dans les villages afin de permettre aux gens de s'éclairer la nuit venue, de pomper de l'eau du puits, de moudre le grain mais aussi de disposer d'une télévision, d'un réfrigérateur, de réalimentation pour les batteries du gsm car là-bas, ils gèrent tout via le téléphone portable. On peut aussi coudre le soir, lire, s'éduquer. Car l'éducation des femmes est quelque chose de très intéressant. Pour avoir observé tout cela depuis des années je pense franchement que les femmes sont la solution. Une femme éduquée n'obtient pas six bébés. Elle s'arrête à deux, trois enfants.

A sa fille Nathalie qui a postulé aux élections communales en octobre 2017, Marcel Oberweis a dit: «Si tu veux gagner de l'argent, monte une grande boîte. Mais si tu veux faire de la politique, tu dois toujours être à la disposition des gens. Etre là pour rendre service».
A sa fille Nathalie qui a postulé aux élections communales en octobre 2017, Marcel Oberweis a dit: «Si tu veux gagner de l'argent, monte une grande boîte. Mais si tu veux faire de la politique, tu dois toujours être à la disposition des gens. Etre là pour rendre service».
Photo: Guy Jallay
  • Si vous deviez me citer un livre de langue française que vous avez adoré...

Ce serait vraiment «El Cid». Je l'ai lu en français. C'est le premier roman qui a été écrit. Franchement la langue française est ma langue de lecture préférée. Et j'adore les romans de Christian Signol, il raconte la vie des gens dans les différentes régions et ça me plait parce que la France est le pays avec une multitude de régions. Je lis des heures et des heures.

  • Avez-vous transmis cette culture française à vos enfants ?

Ah oui! Ma fille Nathalie a étudié la géographie et l'histoire à la Sorbonne. Après quoi elle est partie dans le Pays de Galles étudier les problématiques du développement des pays africains et j'étais fier qu'elle ait fait ça. Elle est membre du Comité pour une Paix juste au Proche-Orient.

  • Votre fille s'est présentée aux élections communales de Luxembourg-Ville sous l'étiquette de Déi Lénk en octobre 2017. Comment avez-vous accueilli la nouvelle, vous qui êtes membre du CSV depuis cinquante ans ?

Elle est venue un soir et m'a dit:  «Tu sais Déi Lénk, c'est mon parti favori». J'ai dit: «C'est bien, c'est ton choix». Comme moi j'avais fait le mien. Quand j'ai adhéré au parti populaire chrétien-social (CSV) en 1968 je me suis d'abord retrouvé face à un homme interloqué. C'était dans ma commune, à Kaylen. Il m'a dit: «Toi tu es un ouvrier, ton parti c'est le LSAP». Je lui ai répondu: «Mais je suis chrétien». Et voilà, je me suis souvenu de cet épisode au moment de l'annonce de ma fille.

Alors je lui ai simplement dit: «Si tu veux être dans ce parti, fais ton travail. Convenablement et sérieusement. Engage-toi pour les gens et non pour toi-même. Si tu veux gagner de l'argent, monte une grande boîte. Mais si tu veux faire de la politique, tu dois toujours être à la disposition des gens. Etre là pour rendre service». Comme un scout. Je reste un boy-scout. Je veux aider les gens et je veux que le monde devienne meilleur. Parfois ce n'est pas si simple mais j'y tiens.

  • Dans vos réflexions de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?  

J'ai toujours fait de la politique pour tout le monde. Sans faire de distinction entre un autochtone et un non-autochtone. Chaque personne qui vit parmi nous doit avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs.

  • Le résultat du référendum sur le vote des étrangers a-t-il, selon vous, changé la perception des étrangers au Luxembourg?

Echevin (à Steinsel), j'ai souvent entendu des réflexions comme «vous ne vouliez pas de nous en 2005. On est bon pour travailler ici mais vous ne voulez pas que nous ayons les mêmes droits». Mais quand je leur demandais pourquoi il ne parlent pas notre langue, ils me répondaient: «Non, je ne veux pas». Il y a toujours eu des rancunes en arrière-fond.

  • La langue luxembourgeoise est-elle «la» solution d'intégration ?

Oui, c'est ce que je dirais. Mais il ne faut pas dénigrer les autres langues. Il faut être très heureux d'avoir la chance d'avoir d'autres langues. C'est une chance que les autres nous envient toujours. Il faut respecter chacun dans sa langue mais il faut être disposé à apprendre la langue d'autrui pour pouvoir discuter ensemble.

  • Ce référendum, finalement c'était une bonne idée ou pas?

Non. Pas du tout. Il fallait s'interroger sur la façon de vivre ensemble dans un monde en plein bouleversement ou comment aménager notre pays par exemple.

Le 1er juillet 2018, Marcel Oberweis quittera son siège de député car «les jeunes sont derrière moi et ils doivent prendre en main le destin de notre pays».
Le 1er juillet 2018, Marcel Oberweis quittera son siège de député car «les jeunes sont derrière moi et ils doivent prendre en main le destin de notre pays».
Photo: Guy Jallay
  • Quand le Luxembourg comptera près d'1 million d'habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Pour vous, est-ce plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C'est un défi pour notre pays au même titre que l'aménagement du territoire, le logement, les infrastructures... il faut prévoir tout cela. Le pire c'est évidemment le logement. Mais si on ne se pose pas la question maintenant, à quels problèmes serons-nous confrontés en 2040 ?

  • Vous avez décidé d'arrêter la politique à Steinsel où vous étiez échevin et de quitter la Chambre des députés en juillet, pourquoi ?

Je reste simplement conseiller communal à Steinsel. Le 9 avril j'aurais 69 ans et je ne veux pas rester collé à mon siège. Les jeunes sont derrière moi et ils doivent prendre en main le destin de notre pays.

  • L'Autofestival commence samedi et les voitures électriques et surtout hybrides ont le vent en poupe. En avez-vous une ? Comment voyez-vous cette évolution ?

Je recevrai ma voiture hybride essence le 3 avril! L'évolution sera bouleversante. Les batteries lithium-ion servent à stocker l'énergie dans les batteries mais attention, les réserves naturelles en lithium sont vraiment restreintes dans le monde. La Bolivie détient 50% de ces réserves naturelles que nous connaissons aujourd'hui et la Chine a mis la main sur cette réserve. Et les Chinois construisent les batteries.

Actuellement des recherches se concentrent sur des batteries à matières solides. Les premiers essais ont permis une autonomie de 500 km. Je pense que la voiture électrique est la solution pour les grandes villes où l'on ne doit plus faire entrer les voitures essence ou diesel. Cela devrait être défendu. Ne serait-ce qu'au regard de la pollution qu'elles engendrent ou les décès prématurés. En France l'an passé, il y a eu 48.000 décès prématurés à cause de la pollution.


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