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Marc Spautz: «On a l'impression que le français n'intéresse plus beaucoup de jeunes»
Luxembourg 11 min. 29.06.2018 Cet article est archivé

Marc Spautz: «On a l'impression que le français n'intéresse plus beaucoup de jeunes»

Marc Spautz: «On a l'impression que le français n'intéresse plus beaucoup de jeunes»

Photo: Chris Karaba
Luxembourg 11 min. 29.06.2018 Cet article est archivé

Marc Spautz: «On a l'impression que le français n'intéresse plus beaucoup de jeunes»

Membre du CSV depuis 1981, président national du parti depuis 2014, Marc Spautz n'a qu'un objectif pour le mois d'octobre prochain: le retour du parti chrétien-social. Ancien secrétaire général du LCGB, il estime que la politique sociale manque de gens de terrain. Il nous livre son point de vue sur le plurilinguisme, le chômage des frontaliers, et sa vision des législatives à venir.

Propos recueillis par Jean Vayssières

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.

  • Quel est votre rapport à la langue française et à la francophonie ?

J'avais quelques problèmes avec le français à l'école, c'est pour ça que je suis allé faire une année à Virton, en Belgique. Le 1er janvier 1990, je suis devenu secrétaire syndical au LCGB; j'étais responsable des travailleurs étrangers et des frontaliers dans le domaine de la construction. Cette responsabilité m'a poussé à parler le français et le belge chaque jour. Aujourd'hui au Luxembourg, tous les documents parlementaires, les lettres et la documentation sont en français: c'est désormais encore moins un problème de se familiariser avec la langue, surtout à l'écrit. 

Au quotidien, je discute souvent avec des frontaliers, des collègues ou des résidents étrangers. Je suis également président de la commission des résidents étrangers de Schifflange, et je parle français avec mon voisin, car c'est notre seul moyen de communiquer.

  • Avez-vous en mémoire un livre français qui vous aurait marqué ?   

Le livre français qui m'a le plus marqué, c'est la biographie de Fouché, un politicien du XVIIIème siècle. Elle raconte comment cet homme a changé sa vue politique selon les vœux et les désirs des gens, ce qui m'a impressionné. Je l'ai lu en français, en allemand et en anglais, pour comparer les différentes traductions. 

J'ai fait la même chose avec la biographie de Charles de Gaulle et Jacques Chirac: une fois en français, une fois en allemand. Et on peut constater que, les traductions... ça marche parfois très très bien, mais on peut également trouver des différences ! À l'époque, c'est mon professeur qui m'a incité à faire ça. On m'a même parfois obligé, à l'école, à lire d'abord en français, puis en anglais ou en allemand. C'est très intéressant. 

  • C'est l'un des avantages d'être polyglotte, et peut-être même l'un des avantages du Luxembourg, qui est un pays particulièrement plurilingue. 

C'est un grand avantage, mais j'ai le sentiment que de plus en plus de gens optent pour l'avis contraire, malheureusement. On entend de plus en plus que "l'anglais est bien suffisant". On a l'impression que le français n'intéresse plus beaucoup de jeunes, contrairement aux générations précédentes pour qui elle était la langue numéro un.

Face aux députés, Interview Marc Spautz CSV, le 25 Juin 2018. Photo: Chris Karaba
Face aux députés, Interview Marc Spautz CSV, le 25 Juin 2018. Photo: Chris Karaba
Chris Karaba

Je le constate bien avec mes enfants: l'anglais passe en premier, notamment parce qu'il offre plus de possibilités professionnelles. La plus grande de mes filles parle le luxembourgeois, le français et l'anglais, elle a fait de l’italien, de l'espagnol et du latin... mais mon fils, en revanche, préfère parler d'office en anglais quand il est à l'étranger. Ça lui simplifie la vie. 

  • Qu'en est-il des films français?

«La Boum», avec Sophie Marceau, c'est ma jeunesse! Ce film, je l'ai regardé... je ne sais pas, cent fois, deux cents fois peut-être? C'était ma jeunesse, nous étions à Virton et passions nos après-midi libres à le regarder. 

L'autre film, c'est «Daens», qui parle de la situation en Belgique, entre la Flandre et la Wallonie, dans les années 1840. Ce film m'est toujours resté dans la tête. D'autant plus qu'il raconte comment les wallons, qui étaient les grands patrons, faisaient travailler les flamands, parfois dans des conditions d'esclavage, sur fond de problème de langue car les ouvriers ne pouvaient pas parler français avec les patrons. C'est un film qui permet de comprendre les tensions actuelles entre les deux régions.

  • Dans votre réflexion de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers ?

À mon sens, ils sont très importants: l'état du PIB, ici au Luxembourg, est uniquement possible grâce aux résidents étrangers et aux frontaliers. Sans eux, le Luxembourg n'aurait pas atteint sa situation économique et financière d'aujourd'hui. 

  C'est grâce aux frontaliers et aux résidents étrangers que nous ne sommes pas obligés de travailler 25 heures par jour pour obtenir le même résultat

J'entends parfois dire, au comptoir, que «si on avait moins d'étrangers, on n'aurait pas de problèmes de chômage»... mais c'est faux. C'est grâce aux frontaliers et aux résidents étrangers que nous ne sommes pas obligés de travailler 25 heures par jour pour obtenir le même résultat.

  • Qu'avez-vous pensé du résultat du référendum de 2015 sur le vote de étrangers ?

Je pense que ce référendum n'était pas une bonne idée. Il aurait fallu, en premier lieu, mener une campagne d'explication; au lieu de cela, ils ont divisé le Luxembourg. Un tel taux de refus ne s'explique pas uniquement par le thème du référendum: il s'agit aussi d'une sanction à l'encontre du gouvernement. 

On s'en rend compte, car la question du vote des étrangers n'a pas été la seule à être rejetée: le droit de vote à 16 ans et la limitation de la fonction ministérielle ont aussi récolté entre 70 et 80% de refus.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment pense-t-on la cohésion sociale dans ce contexte ?

Au parlement, nous avons déjà discuté de la création d'une sorte de chambre professionnelle pour les résidents étrangers, qui moderniserait le Conseil national des étrangers, sur base élective. Cela serait un moyen pour les résidents étrangers et les frontaliers de donner leur avis sur les lois du Luxembourg, qui les concernent autant que les autres. 

Photo: Chris Karaba

C'est un début, pour envisager la place accordée aux résidents étrangers au sein de la politique luxembourgeoise. Cela réunirait tous les gens intéressés et inscrits aux élections communales ou européennes, qui montrent un engagement politique. Car beaucoup d'étrangers sont très intéressés par la politique luxembourgeoise, même si d'autres y sont hermétiques: je connais beaucoup de gens qui me disent préférer voter dans leur propre pays. 


  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d'habitants, vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C'est une richesse et un défi en même temps. Le défi, c'est surtout la mobilité: il y a des bouchons tous les matins sur les autoroutes de France, d'Allemagne et de Belgique, et il faut organiser tout cela autrement, en investissant davantage dans les transports publics par exemple. 


 Beschäftigungsminister Nicolas Schmit hat einen Gesetzentwurf für Arbeitszeitkonten in der Privatwirtschaft eingereicht.
Chômage: le Luxembourg paiera pour ses frontaliers, mais pas tout de suite
Nicolas Schmit a réussi à imposer un délai supplémentaire au Luxembourg (sept ans au lieu de deux) pour mettre en place la réforme des versements des prestations chômage, malgré une vive confrontation avec la France.

De plus, il est actuellement compliqué de travailler depuis chez soi dans un home-office: selon la législation du Luxembourg et les dispositions européennes, si vous habitez et travaillez en France, vous êtes obligé de payer vos charges sociales en France. Il faut essayer de trouver des accords bilatéraux, autrement il ne sera pas possible pour les frontaliers de faire du home-office, car les trois pays voisins du Luxembourg ont des dispositions différentes. Ce sera au prochain gouvernement de régler le problème. 

En ce moment, on discute beaucoup du chômage, et je soutiens à 100% le ministre Schmit pour sa décision. Ce n'est pas un problème financier pour le Luxembourg de payer le chômage des frontaliers; en revanche, c'est un problème organisationnel pour l'Adem et le service de contrôle, chargé de vérifier que les gens qui touchent le chômage luxembourgeois travaillent bien au Luxembourg.

  • Est-ce une bonne chose, pour vous, que le Luxembourg paye ses chômeurs frontaliers ?

Nous profitons de la présence de ces gens, il est donc logique que nous les payions quand ils sont au chômage. Le problème, c'est que dans l'Union européenne, on ne réfléchit pas assez à ce que les frontaliers représentent pour un pays comme le Luxembourg: 46% de la main-d'oeuvre luxembourgeoise est frontalière. Ça a des répercussions énormes, et les autres pays qui ne sont pas dans cette situation ne peuvent pas forcément s'en rendre compte. 

Ce n'est pas un problème de finances, même si 80 millions, c'est beaucoup d’argent. Je me rappelle que, par le passé, des personnes avaient touché le chômage intempéries au Luxembourg alors qu'ils travaillaient en Allemagne. Il faut que l'Adem et le service de contrôle soient bien organisés, et il faut donner les moyens nécessaires aux pays qui payent ces contrôles.

  • Comment le CSV envisage-t-il ces premières élections législatives post-coalition ?

C'est pour nous une nouvelle expérience, car ce sont les premières élections depuis 1979 pour lesquelles nous sommes dans l'opposition. Mener une campagne électorale en étant dans l'opposition n'a rien à voir avec une campagne menée dans la majorité ! 

  Nous sommes prêts à discuter avec les trois partis de la coalition

Pendant les cinq dernières années, nous avons changé nos statuts, préparé un nouveau programme, et nous avons aujourd'hui de nouveaux candidats; maintenant, c'est à nous de présenter nos alternatives à la politique gouvernementale. Nous présenterons les grandes lignes de notre programme avant les vacances scolaires, pour que les gens sachent quelles sont les idées que le CSV compte mener s'il atteint à nouveau la majorité. 

  • Le CSV envisage-t-il, si besoin est, de s'allier avec d'autres partis pour les législatives d'octobre ?

Je suis sûr que si les trois partis de la coalition -le DP, le LSAP et Déi Gréng- ont la possibilité de conserver leur majorité de sièges, alors ils continueront leur gouvernement sans discuter avec nous. Mais tout  dépend du résultat du 14 octobre: s'il n'est plus possible pour eux de mener un gouvernement à trois, alors les verts, les bleus et les rouges seront prêts à discuter avec le CSV sur un futur gouvernement. 

C'est pour moi le but principal: que le futur Premier ministre du Luxembourg s'appelle Claude Wiseler

Il est certain qu'on ne recevra pas une majorité absolue, et tant mieux: en théorie c'est une très bonne situation, mais en pratique c'est très difficile. Nous sommes prêts à discuter avec les trois partis de la coalition. Mais laissons déjà les électeurs décider.

  • Vous avez été secrétaire général du LCGB de 1998 à 2009. Que conservez-vous de ce passé syndical ?

Je crois que cela m'a surtout beaucoup apporté en matière de politique sociale . Je discute beaucoup avec des gens, à propos de politique familiale, de sécurité sociale, de santé au travail... et cela m'apporte beaucoup, en m'apportant de la pratique en plus de la théorie. Je constate que, dans la politique sociale, beaucoup de gens n'ont jamais vu le terrain. 

C'est pourtant pour moi un grand avantage: quand on a été sur le terrain, on sait où les choses coincent vraiment, et où se situent vraiment les problèmes des gens. Quand je suis entré au parlement, nous étions sept ou huit à venir du terrain; maintenant nous ne sommes plus que quatre, et on constate les changements politiques que cela implique. Il faut que la politique sociale soit faite par des gens de terrain, on ne peut pas la laisser uniquement aux grands cadres.

  • Quelles sont vos ambitions personnelles pour 2018 et les années à venir ?

Je veux que le CSV devienne le parti le plus fort du pays, qu'il soit impossible de former un gouvernement sans lui. Si nous avons un bon résultat et que les trois autres partis sont en dessous de 35 sièges, il sera impossible de constituer un gouvernement sans le CSV. C'est pour moi le but principal: que le futur Premier ministre du Luxembourg s'appelle Claude Wiseler.

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