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Marc Lies: «Nous avons besoin de logements qui peuvent être achetés par les jeunes»
Luxembourg 12 min. 02.03.2018 Cet article est archivé

Marc Lies: «Nous avons besoin de logements qui peuvent être achetés par les jeunes»

A 49 ans, Marc Lies est député-maire de Hesperange depuis 9 ans.

Marc Lies: «Nous avons besoin de logements qui peuvent être achetés par les jeunes»

A 49 ans, Marc Lies est député-maire de Hesperange depuis 9 ans.
Chris Karaba
Luxembourg 12 min. 02.03.2018 Cet article est archivé

Marc Lies: «Nous avons besoin de logements qui peuvent être achetés par les jeunes»

Linda CORTEY
Linda CORTEY
Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.

Député-maire de Hesperange, Marc Lies attache une importance particulière à trouver des solutions pour contrer la hausse des prix des logements, particulièrement pour les jeunes. Il souligne également la bonne cohésion au sein de sa commune, où vivent une majorité d'étrangers. 

  • Quel est votre rapport avec la langue française ?

En tant que bourgmestre, j’utilise souvent le français dans certaines entrevues, comme avec les architectes, les ingénieurs. Sinon c’est surtout le luxembourgeois. Avec nos concitoyens, c’est parfois le français.  On a 54% de non-Luxembourgeois et les Français sont désormais la 2e communauté à Hesperange. Cela fait 2-3 ans que les Français ont dépassé les Portugais en nombre d’habitants. Avec le lycée Vauban, on voit que la commune de Hesperange est de plus en plus recherchée.

Mais je dois être honnête : j’ai plus d’affinité avec la langue allemande. Quand j’étais enfant, je me sentais plus proche de l’allemand que du français. Parce que notre langue luxembourgeoise est du francique mosellan, très similaire à ce que parlent les gens de la Sarre. Pour moi, il a toujours été plus facile de m’exprimer en allemand. J’ai grandi en regardant la télévision allemande. Et plutôt la Bundesliga que le foot français. Depuis tout gosse je suis un fan du Bayern. De ceux qui gagnent toujours (rires).

  • Est-ce que cela a eu une incidence sur votre parcours au lycée ?

Oui. J’ai eu du mal au lycée quand on a fait le switch de l’allemand vers le français. Et je pense qu’il faut en tenir compte. Pour les lycéens, maîtriser une langue est très important mais ce n’est pas tout. Quand des élèves ont des atouts techniques mais pas linguistiques, ce serait mieux de les encadrer dans leur langue favorite. Mais dans un petit pays comme le Luxembourg il faut aussi qu’on conserve notre habileté linguistique car c’est un vrai atout. Il faut que l’enseignement des langues reste important mais dans le lycée il vaut peut-être mieux voir quelle langue favoriser et avoir des sections en français, d’autres en anglais et d’autres en allemand. C’est compliqué mais ce serait utile. Pour moi ça a eu un impact parce que j’étais plus fort dans une langue que l’autre.

  • Où avez-vous fait vos études ?

J’ai étudié ici au Luxembourg, j’ai fait une formation bancaire. A l’époque c’était l’école de commerce et de gestion. Je ne suis donc pas passé par l’étranger.

  • Si je vous dis cinéma français, à quoi pensez-vous ?

Directement je dirais Louis de Funès. Il a quand même marqué le cinéma, c’est un atypique français.

  • Vous êtes très impliqué, en tant que député et en tant que bourgmestre, dans la problématique du logement. Selon vous, y a-t-il une bulle immobilière au Luxembourg ?

Non, absolument pas. Lorsque j’étais président de la commission du logement, j’ai lancé avec Ceps-instead une étude sur la possibilité d’une bulle immobilière. Lorsqu’on a une productivité telle qu’a le Luxembourg, avec une telle croissance économique, on est loin d’une bulle immobilière. Il faut surveiller la hausse des prix car cela crée de plus en plus de problèmes mais parler d’une bulle immobilière serait faux.

«On est dans la même situation que des grandes villes comme Londres, Paris, Hambourg, Munich ou Zurich», estime Marc Lies.
«On est dans la même situation que des grandes villes comme Londres, Paris, Hambourg, Munich ou Zurich», estime Marc Lies.
Chris Karaba
  • Les derniers chiffres de l’Observatoire de l’Habitat font état d’une hausse de plus de 4% des prix mais aussi d’une hausse de l’offre de plus de 10%. Cela signifie que même avec plus de biens à vendre, les prix ne se stabilisent pas. Qu’est-ce que, en tant qu’élu, vous pouvez envisager pour limiter cette hausse ?

Il faudrait une baguette magique pour limiter les prix. Mais quand on compare le Luxembourg avec d’autres pôles d’attractivité en Europe où la croissance est très forte, cette situation est somme toute normale. La forte croissance et la forte demande ont un impact sur les prix. On est dans la même situation que des grandes villes comme Londres, Paris, Hambourg, Munich ou Zurich. On a une demande énorme et une hausse des prix constante, ce qui attire les investisseurs.

  • Que faire ?

Au niveau du gouvernement mais aussi des communes, il faudrait une plus grande offre de logement de la part des promoteurs publics. La SNHBM (Société nationale d’habitations à bon marché, ndlr) a bien progressé, le Fonds du logement connait des problèmes qui lui ont fait perdre deux à trois ans. Mais il faut que les grands promoteurs publics fassent plus d’effort et ne pas oublier les communes.

  • A Hesperange, vous avez construit des logements en régie propre. Pourquoi ?

Quand je suis devenu bourgmestre en 2009, une de mes premières actions a été d’acquérir des terrains. En tant que commune, nous avons pris la décision de mettre en place le nouveau PAP (plan d’aménagement particulier, ndrl) Rothweit avec plus de 40 propriétaires. Nous avons lancé un vaste remembrement en nous engageant à racheter 10% de leurs terrains à tous les propriétaires. Ça a pris huit ans pour tout faire mais la commune a réussi à acquérir 30% des 11 hectares du PAP Rothweit. Sur les 415 logements qui vont être construits, la commune construira 85 logements. Ce seront des logements subventionnés ou des logements sociaux à vocation locative. Nous avons conclu des conventions avec la SNHBM qui va construire pour la vente 56 logements et les autres seront des logements sociaux à vocation locative que la commune va faire construire elle-même pour les louer par le biais de notre office social à des gens qui en ont besoin.

  • Vous vous adressez donc à ceux qui n’ont pas accès au marché immobilier classique ?

Absolument. Il faut que cette offre sociale soit augmentée de manière substantielle car les prix sur le marché classique sont dingues. Ce sera 8.500 euros le mètre carré sur Rothweit. C’est énorme mais c’est vendu. Et pourtant, qui peut encore payer ces prix ? Nous allons construire à 3.000 euros le m2. Bien sûr cela signifie que nous proposons des baux emphytéotiques de 99 ans. La commune reste propriétaire du terrain, c’est seulement le logement qui y est construit qui est acheté par celui qui y habite. Après quelques générations, ces bâtiments pourront être démontés et reconstruits.

  • Les autres communes pourraient aller dans ce sens ?

Ils pourraient mais ils ne le font pas. Le pacte logement a mis à disposition 380 millions euros pour les communes mais seulement 9 des quelque 120 projets financés ont concerné des logements. Les communes ont accès à ce financement quand la hausse de la population nécessite des aménagements, des infrastructures publiques. Le financement a été utilisé pour construire des écoles, des stations d’épuration ou autres mais pas pour des logements sociaux.

Nous avons besoin de plus de logements qui peuvent être achetés par les jeunes.  Ils ne peuvent pas se payer des logements à 8.000 ou 9.000 euros le mètre carré.  C’est pour cela que l’offre publique doit augmenter. Aujourd’hui on est à environ 10%, on doit passer à 20, 25% à l’avenir.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment penser la cohésion sociale dans ce nouveau cadre ?

C’est très délicat. Pour moi, la vie se joue là où on réside et où on travaille. Donc dans les communes. Sur le plan politique, pas mal d’ouverture ont été faites. Les étrangers ont la possibilité de s’inscrire sur les listes électorales et d’être élus comme les Luxembourgeois. Mais ils le font peu. Alors je ne sais pas trop comment on peut faire davantage dans le futur. Est-ce le vote obligatoire qui limite l’intérêt de l’inscription ? C’est difficile à dire. L’intégration passent aussi par d’autres vecteurs, et surtout par le biais des associations et de l’éducation des enfants. C’est de cette façon que cela fonctionne le mieux mais ça ne se retrouve pas dans la participation politique.

Et puis, il y a aussi le phénomène des étrangers de passage qui fausse la donne. Je vois bien que chaque année on a un énorme va-et-vient de résidents. Pour certains résidents étrangers, le Luxembourg est une station de passage dans leur parcours international. Alors ils ne cherchent pas forcément à s’intégrer. A l’opposé, ce sont ceux qui s’installent pour longtemps que l’on retrouve dans la vie associative.

«Notre pays est vraiment ouvert, pour tout le monde», affirme le député-maire.
«Notre pays est vraiment ouvert, pour tout le monde», affirme le député-maire.
Chris Karaba
  • Est-ce que le référendum sur l’ouverture du droit de vote aux résidents étrangers était une bonne chose ?

L’actuel gouvernement n’aurait jamais dû le faire. Notamment à cause de l’impact sur l’image du Luxembourg. Si je regarde comment se passe la vie quotidienne avec les communautés étrangères à Hesperange, où 54% de la population est étrangère, je peux dire que ça fonctionne. Alors pourquoi mettre la cohésion en danger ? Notre pays est vraiment ouvert, pour tout le monde. C’est pour ça que je ne comprends pas pourquoi ils ont pris le risque de casser quelque chose qui fonctionnait bien.

  Quand on voit dans notre administration tous les projets qui sont en attente, c’est énorme.   

  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C’est un grand challenge. Si on regarde les statistiques de croissance du nombre de salariés, il est évident que les seuls Luxembourgeois ne suffisent pas à répondre à tous les postes. Si on fait cette projection sur 10, 15 ou 20 ans c’est encore plus compliqué. Donc il faut améliorer la mobilité. Il faut encore plus vite construire de nouvelles lignes de chemin de fer, de nouvelles routes. C’est un défi mais nous avons besoin de croissance. Cette croissance signifie aussi plus de frontaliers. Et il nous faut une forte croissance pour financer notre système social.

Mais aujourd’hui la progression va tellement vite qu’il est difficile de suivre. Par exemple, pour construire tous les bureaux et logements nécessaires, les techniciens et les corps d’architectes ne sont pas suffisants. Je ne sais pas comment on va s’attaquer à ce problème. Quand on voit dans notre administration tous les projets qui sont en attente, c’est énorme. On n’a plus le temps de respirer parce que ça va tellement vite.

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à entrer dans la vie politique ?

Je n’ai pas tout à fait décidé ! (rires) J’étais très impliqué dans la vie associative quand j’étais jeune. Un jour un ancien bourgmestre est venu me chercher. Il m’a dit « tu serais la bonne personne pour participer à la vie communale ». J’ai d’abord dit non et finalement oui. J’ai eu la chance d’être élu directement, en 1999.

  • Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ?

Très jeune j’étais intégré dans des structures associatives et j’en ai pris le goût. Mon but était de faire quelque chose pour les gens. Ma carrière politique n’était pas primordiale, je voulais me mettre au service des gens. Ensuite, on doit avoir certaines fonctions pour pouvoir faire avancer les choses.  Aujourd’hui j’ai toujours l’envie et je veux continuer.

  • Vous serez donc candidat aux élections législatives d’octobre ?

 Oui

  • Souhaitez-vous être ministre ?

Je n’ai pas d’autres ambitions que de poursuivre mon travail. C’est au formateur de choisir son équipe. J’ai plein de choses à faire à la commune. 


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