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Marc Baum: «On est en train de payer la facture»
Luxembourg 9 min. 02.05.2018

Marc Baum: «On est en train de payer la facture»

Marc Baum: «On est en train de payer la facture»

Luxembourg 9 min. 02.05.2018

Marc Baum: «On est en train de payer la facture»

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Verve et engagement politique, voici les deux passions de Marc Baum pour qui "le passeport importe peu" puisqu'il se bat pour tous les salariés. Pour lui, il est grand temps de réfléchir à ce que veut vraiment le Luxembourg et à la participation démocratique de ses résidents étrangers ou non.

Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.    

  • Quel est votre rapport avec la langue française?

Pendant mon enfance, j'ai eu un rapport un peu difficile avec cette langue car je suis né dans une famille luxembourgeoise et nous ne parlions pas le français que j'ai appris à l'école. Et cela a été très difficile: j'ai ressenti le français vraiment comme une langue étrangère. J'ai commencé à avoir des affinités avec cette langue lorsque j'avais 25 ans car, après des études en Allemagne, je suis revenu vivre au Luxembourg et je me suis alors rendu compte à quel point le français comptait dans le pays.

Depuis 15 ans, je suis acteur et comme la scène théâtrale ici est bilingue voire trilingue, j'ai absolument dû me mettre au français pour pouvoir pratiquer au mieux mon métier.

  • Comment de comédien on devient député?

Mes deux passions dans la vie, c'est l'art et la politique et en 1999, j'ai été membre fondateur de déi Lénk, j'avais 20 ans. Puis, j'ai fait mes études mais j'ai toujours été engagé. Aujourd'hui, je combine l'art et la politique. Je viens de terminer une production et j'exerce mon mandat avec verve et engagement. Le tout est de savoir s'organiser car nous ne sommes que deux députés dans mon parti.

Cependant, je ne peux pas accepter des productions à l'extérieur du pays. Mon mandat me force à certaines contraintes. Mais avec le système de rotation de mon parti, on ne peut pas faire une carrière politique et c'est pour ça qu'il est important de continuer à faire son métier. En avril 2016, j'ai repris le mandat de Serge Urbany car j'ai fini deuxième dans la circonscription du sud. Nous allons voir ce qui va se passer en octobre prochain!

  • Vous êtes membre de différentes commissions parlementaires dont la culture. Quel a été le gros dossier de votre mandat?

Nous avons beaucoup travaillé sur le projet de loi sur l'archivage qui va instaurer un cadre normatif. Ce projet de loi est d'autant plus important que l'archivage des données des administrations n'existait pas au Luxembourg. Actuellement, ces données sont détruites et c'est une catastrophe pour la recherche, pour l'histoire et maintenant tout cela va être protégé.

  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion de député aux résidents étrangers?

Les députés représentent tous les résidents, pas seulement les Luxembourgeois, et dans mon discours d'inauguration, il y a deux ans, j'ai beaucoup appuyé sur ce point. Il y a quatre ans, cette question a été stigmatisée à travers le référendum qui a malheureusement échoué.

Dans notre pays, presque la moitié des résidents sont étrangers et n'ont pas le droit de vote alors qu'ils sont une force pour l'économie. Dans notre parti, nous ne réfléchissons pas en terme de résident ou non-résident mais plutôt en terme de salarié et là, le passeport ne joue pas un rôle primordial.

  • Vous êtes membre de la commission du travail, quelle réflexion menez-vous par rapport aux frontaliers et, par exemple, au télétravail?

La question du télétravail est primordiale et nous travaillons dessus au sein de la commission mais également dans mon parti. Sa flexibilité est intéressante mais d'un autre côté, il faut prendre en considération des problèmes qui se posent comme le droit à la déconnection ou la question de la solidarité.

Il y a cette tentative du ministre de l'Economie, Etienne Schneider, de mettre en place une zone franche en Lorraine que nous voyons dans mon parti d'un oeil plutôt critique car c'est quand même étrange d'avoir des salariés au Luxembourg sans vouloir les voir ou les côtoyer en les faisant travailler depuis chez eux. Alors oui, ça allège les routes et on ne se pose plus la question de l'intégration mais est-ce vraiment la société que nous voulons?

Et en ce qui concerne la question de la mobilité, cela relève de l'aménagement du territoire et durant des décennies, le Luxembourg n'a pas investi dans la mobilité, les transports publics et aujourd'hui, on paye la facture.

  • Avez-vous l'impression que votre mandat a servi à rattraper le temps perdu?

Oui, absolument. Surtout en ce qui concerne la croissance économique. On doit aujourd'hui réfléchir pour savoir si le Luxembourg a vraiment besoin de jouer le rôle de l'éponge dans la Grande Région... Pourquoi ne pourrait-on pas réfléchir à une logique de coopération plutôt que de compétitivité? Ne peut-on pas plutôt collaborer avec nos voisins?

Ces dernières années, on n'a pas assez choisi les entreprises qui se sont installées sur notre territoire à cause de questions de fiscalités et c'est tout le paradoxe luxembourgeois: d'un côté, il y a une croissance énorme liée à la fiscalité et d'un autre côté, en réduisant les impôts, il y a un manque d'argent public pour investir dans les infrastructures. On est victime d'une vision néolibérale et compétitive entre les régions et les pays.

  • Est-ce que le résultat du référendum sur le vote des étrangers a changé la perception des étrangers au Luxembourg ?

Je ne sais pas si cela a changé beaucoup de choses par rapport aux résidents étrangers mais cela a montré un malaise au sein de la population luxembourgeoise. Le problème avec ce référendum, c'est qu'il a été très mal organisé. A mon avis, on ne peut pas poser une telle question à la population sans faire un débat public. Le vivre-ensemble, ça s'organise et le gouvernement ne pouvait pas le régler en quelques mois comme il a essayé de le faire.

On aurait pu faire une grande avancée et là, c'est du gâchis. Le contre-exemple de ceci pour moi, c'est ce qui s'est passé en Irlande. Ce pays est ultra catholique et il y a eu un référendum concernant le mariage pour tous. Au début, 80% de la population a voté contre et le gouvernement irlandais a fait le choix délibéré d'organiser un débat public durant quatre années. Durant ces années, il y a eu des forums, des discussions puis au terme de celles-ci, un nouveau référendum qui a été positif parce qu'une vraie réflexion de fond a été menée au sein de la population.

C'est ça qui a manqué au Luxembourg: le débat public. De plus, le référendum a coïncidé avec un nouveau paquet d'austérité et les gens ont interprété ceci comme: "on nous prend quelque chose et on donne aux autres".

  • Comment, d'après vous, penser la cohésion sociale dans ce cas?

Je pense qu'elle ne va pas changer d'un jour à l'autre. Après tout, ce ne sont que des chiffres et même si nous passons à 50% d'étrangers dans le pays, mon voisin restera toujours mon voisin. Je pense que cela se passe plutôt dans la sphère symbolique et non dans le quotidien des gens.

Pour moi, il faut se poser une nouvelle fois la question de la légitimité des politiques, d'une Chambre des députés qui serait élue par une minorité de résidents... C'est pourquoi je pense qu'un jour ou l'autre on devra revenir sur la question de la participation démocratique de tous les résidents aussi bien pour les communales, les législatives que les européennes.

  • Pensez-vous que la maîtrise de la langue luxembourgeoise soit une condition sine qua non pour avoir le droit de vote?

Non, je ne pense pas. Il y a des gens qui ne maîtrisent pas à 100% le français au Luxembourg et qui ont bien le droit de vote. Je ne pense pas que ne pas comprendre tous les débats de la Chambre des députés soit un obstacle à l'obtention d'un droit de vote. Notre société est plurilingue et tout ce qui relève de la sphère publique touche aux langues. Pourquoi une traduction en langue des signes à la Chambre et non en français ou en allemand? 

Pour moi, c'est dangereux de considérer les langues qui sont parlées au Luxembourg comme un critère d'exclusion et c'est ce que fait la droite pour le moment. Ainsi, dans la fonction publique, on ne trouve plus d'informaticien, par exemple, car ce n'est pas au sein des Luxembourgeois de souche qu'on trouve ce corps de métier.

Je pense que la maîtrise d'une des trois langues officielles du pays devrait suffire pour avoir la nationalité luxembourgeoise.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d'habitants, vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

C'est un défi mais il ne me fait pas peur.  Il y a 20 ans, Jean-Claude Juncker nous promettait 700.000 habitants pour 2020 et tout le monde était affolé... Mais il y a d'autres pays avec une densité plus grande qu'au Luxembourg et qui s'en sortent bien. Tout ça, je le répète, est une question d'organisation.

Tout est de savoir si on veut vivre comme ça ou si c'est l'économie qui nous dicte cette croissance démesurée voire déchaînée...

  • Quels sont vos objectifs pour les prochaines élections?

Déi Lénk aimerait avoir plus de représentants et notre objectif est d'être une fraction avec cinq sièges à la Chambre des députés après les élections.

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