Changer d'édition

Manternach: 32 ans au centre thérapeutique Syrdall Schlass

Manternach: 32 ans au centre thérapeutique Syrdall Schlass

Photo:Gerry Huberty
Luxembourg 10 5 min. 27.09.2017

Manternach: 32 ans au centre thérapeutique Syrdall Schlass

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Voilà un homme passionné. Romain Pauly, psychologue et directeur du seul centre thérapeutique pour toxicomanes du pays, tire sa révérence après 32 ans de bons et loyaux services. Il fait un état des lieux de la drogue au Luxembourg et nous parle de sa - longue - expérience.


Crâne rasé, mâchoire carrée et lunettes sur le nez, il nous accueille dans ce centre situé à Manternach, pendant que ses pensionnaires sont encore en atelier. Cette demeure, qui a ouvert ses portes en 1980, peut accueillir jusqu'à 25 personnes. Loin des allures d'hôpitaux, le centre est une immense maison, avec terrains de jeux, petite ferme, cuisines et chambres. Pour permettre d'être comme chez soi.

Chaque personne qui est intégrée ici a suivi au préalable un sevrage physique à l'hôpital. Et a surtout la volonté de cesser de consommer des drogues. «Les motivations sont diverses. Le plus souvent c'est parce qu'un copain est mort à cause de la drogue, ou qu'ils ont perdu leur travail, que leur femme leur met la pression etc. C'est souvent ça: la pression sociale», explique Romain Pauly.



«La drogue n'est pas le problème»

Mais pour ce psychologue, «la drogue n'est pas le problème»; «ces personnes ont bien d'autres soucis derrière ça. La plupart ont des parcours difficiles. Centre de redressement, problèmes à l'école, beaucoup d'entre eux ont des comportements spéciaux de base, des problèmes psychiques. Alors ils prennent de la drogue, pour se sentir mieux et être acceptés», souligne-t-il.

Il explique ainsi que les drogués préfèrent vivre de cette manière plutôt que de se confronter aux problèmes de la vraie vie. Mais ils ne seraient que «l'iceberg que l'on voit à la surface». «J'en connais qui ont passé huit ans dans ce centre. Huit années de travail et du jour au lendemain, ils replongent. La motivation chez ces personnes, c'est en dents-de-scie».

A tel point que plus d'une fois, Romain a songé à tout arrêter. Car pour travailler dans ce milieu, il faut «avoir du cœur», comme le dit si bien ce psychologue. Et voir que toutes ces heures de travail n'ont finalement pas porté leurs fruits, c'est difficile. « Ça marque beaucoup, même dans ma vie privée», glisse-t-il dans un soupir.

La majorité des personnes intégrées dans ce centre souffrent de dépendance à l'héroïne et à la cocaïne. Le cannabis est également beaucoup consommé au Luxembourg, mais «par des mineurs», souligne Romain. Il n'est donc pas amené à travailler avec eux, puisque Manternach s'occupe des 18-60 ans. Pourtant, il tient à souligner que c'est souvent lorsque l'on consomme des drogues en étant jeune, de manière chronique, que «l'on a des répercussions une fois adulte».

Des changements majeurs en 32 ans

En trois décennies dans ce métier, Romain a vu bon nombre de changements s'opérer. Des bons comme des mauvais. Il en retiendra trois, qui l'ont particulièrement marqué au cours de sa carrière. Le premier concerne la prise en charge des patients au sein même du centre de Manternach. Depuis plusieurs années, une "substitution" leur est proposée afin de les aider dans leur thérapie.

Romain Pauly finit sa carrière au centre de Manternach après 32 ans de service.
Romain Pauly finit sa carrière au centre de Manternach après 32 ans de service.
Gerry Huberty

«On utilise un traitement par la méthadone. On réduit progressivement la dose journalière. C'est un grand changement pour tous les membres de l'équipe. On ne voyait pas ça avant! Mais personnellement je n'y vois aucun problème. Notre travail est plus complexe qu'avant mais nous avons un plan journalier très strict», explique Romain Pauly.

En effet, hormis les séances de thérapies - individuelles et en groupes - les clients du centre de Manternach vivent en parfaite autonomie, tout en respectant un cadre strict. Heures de déjeuner-dîner, couvre-feu, journées ménage, gestion du budget, tout est minutieusement noté. «Tout est mis en oeuvre pour leur permettre de vivre seul une fois dehors». 

La durée moyenne d'un séjour dans ce centre oscille entre 6 et 7 mois. Parfois plus, parfois moins. «Il y en a encore qui ont débarqué en même temps que moi il y a 32 ans», glisse Romain dans un sourire.

Le psychologue note également que le type même de patient a changé au fil des années. Avant, chaque personne prise en charge rédigeait un journal de bord, afin de livrer ses impressions. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. «Les patients ne savent plus lire et écrire. Une enseignante vient une fois par semaine pour leur apprendre. On remarque qu'ils ont beaucoup moins de ressources qu'avant».

Enfin, le dernier point concerne la motivation de ces personnes à sortir de la drogue. Comme nous le soulignions avant, celle-ci à ses hauts et ses bas, mais encore plus depuis quelques années. «Avant, les patients se disaient "on me donne ma chance, je vais la saisir". Aujourd'hui, ce n'est plus comme ça. Il y a beaucoup de structures qui leur permettent de rester là-dedans sans problème. C'est très bien qu'il existe de telles solutions, mais c'est à double tranchant. On gère le problème mais on ne le résout pas en fait», souligne Romain Pauly.

Quel avenir pour la prise en charge des drogués?

Pour lui, l'avenir de la prise en charge de ces personnes réside en la «responsabilisation». «Faire la distinction entre abstinent et non-abstinent, je ne pense pas que ce soit la solution. Au contraire, ces personnes font partie de la société. Il faut les intégrer, avec leur dépendance. Trouver quelles sont leurs compétences, leur donner du travail, les responsabiliser. Si on ne leur donne rien, ils ne feront rien, c'est logique», explique-t-il.

Après toutes ces années de travail et ces rencontres, Romain tient à souligner à quel point ces "toxico" - mot qu'il n'aime pas employer, le trouvant trop péjoratif - ont «beaucoup de valeurs, et surtout, un bon fond. Il ne faut pas les juger, ils ne veulent frustrer personne. Mais il faut rester réaliste: le conte de fée "sevrage/travail/vie normale", ça n'existe quasiment pas».

Alors pour les accompagner encore un peu plus, le centre de Manternach leur donne la possibilité de vivre dans des maisons, dans l'Est du pays. 36 maisons/appartements sont ainsi disponibles et leur permettent d'y vivre, tout en travaillant et en continuant la thérapie avec le centre. «On les voit une fois par semaine, pour suivre leur évolution. On travaille sur leurs potentielles rechutes depuis la maison. Et je crois bien que c'est ça l'avenir», souhaite Romain.

Il fermera une dernière fois les portes du centre de Manternach à la fin de ce mois de septembre, pour laisser la place à une nouvelle directrice, qui prendra en charge son équipe. Une équipe qu'il tient à remercier: «On ne peut pas faire ce métier sans une excellente équipe à ses côtés», conclut-il en souriant.

Suivez-nous sur Facebook, Twitter et abonnez-vous à notre newsletter de 17h.