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Malek, réfugié syrien: "J'ai trouvé une seconde famille au Luxembourg"
Luxembourg 9 min. 03.04.2018 Cet article est archivé

Malek, réfugié syrien: "J'ai trouvé une seconde famille au Luxembourg"

Malek, réfugié syrien: "J'ai trouvé une seconde famille au Luxembourg"

Chris Karaba
Luxembourg 9 min. 03.04.2018 Cet article est archivé

Malek, réfugié syrien: "J'ai trouvé une seconde famille au Luxembourg"

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Malek est un réfugié syrien arrivé au Luxembourg en 2015. Après quelque temps de galère, le jeune homme a trouvé du travail grâce à l'initiative "Connections" de l'absl ASTI. Il travaille désormais à Foetz et vit des jours heureux, loin de la guerre. Il nous raconte son histoire.

Jour de pluie au Luxembourg, comme il y en a souvent. Les gouttes se heurtent aux casques des ouvriers présents sur le chantier du Technoport de Foetz. Juste à côté, des dizaines de logo d'entreprises se profilent sur les façades des bâtisses.

L'un d'entre eux attire notre attention: celui de MPG, pour “Molecular plasma group”. Une start-up luxembourgeoise qui a vu le jour il y a quelques années maintenant. 

Nous ne sommes pas ici pour parler de start-up ou d'économie. C'est avant tout une rencontre humaine qui nous amène sur ce parking. A l'intérieur de cet immeuble nous attend Malek, un jeune Syrien de 28 ans. 

Il est au Luxembourg depuis le 19 août 2015. La précision qu'il donne à cette date reflète sans aucun doute son importance. Il a parcouru un long voyage pour quitter son pays, en laissant sa famille et ses amis derrière lui. Certains morts aussi. Il a tenté de trouver une porte de sortie, face à cette guerre qui dure depuis déjà sept longues années. 

Capturé par l'EI avant d'atteindre la Turquie

Malek est assis en face de nous, les mains jointes, un peu stressé. A ses côtés se tient son employeur, Marc Jacobs. La gravité des traits du jeune Syrien suffit à saisir les épreuves qu'il a vécues jusqu'à ce fameux 19 août 2015 où le Luxembourg l'a accueilli. 

Malek était “manager de projet” dans une société de construction en Syrie. Il y a vécu des jours heureux, jusqu'à ce que la guerre éclate. Une guerre qui va lui voler son petit frère de sept ans, mort sous les bombes du régime de Bachar Al Assad. Il décide alors de quitter son pays, de fuir cette horreur et veut rejoindre la Turquie, passage devenu quasi obligatoire pour des milliers de réfugiés en perdition.

La famille de Malek a vécu de nombreux bombardements de la part du régime de Bachar Al Assad.
La famille de Malek a vécu de nombreux bombardements de la part du régime de Bachar Al Assad.
AFP

Mais tout ne se passe pas comme prévu. Sur sa route, Malek est capturé par des membres de l'Etat islamique. “Ils m'ont emprisonné à cause de mes origines. Je viens de Daraa, une ville qui a vu naître une révolution contre le régime d'Al Assad. Les membres de l'EI capturaient ou tuaient toutes les personnes révoltées contre Al Assad ou contre eux”, explique le jeune homme, dans un très bon anglais.

A ses côtés, Marc Jacobs écoute avec gravité son employé poursuivre son histoire, en lui jetant parfois quelques regards. Malek continue son récit, et nous apprend qu'il passera 15 jours emprisonné, avant de réussir à s'enfuir. “Il y a eu une attaque contre la prison où ils me retenaient. J'ai saisi cette opportunité pour m'enfuir”. 

Meurtri par son passage en cellule, il trouve refuge dans un hôpital, pour se remettre en selle. “Les six mois qui ont suivi mon emprisonnement, je me suis soigné et j'ai cherché un moyen de venir au Luxembourg. C'était un choix délibéré. J'aime le Luxembourg, j'ai choisi ce pays.”

Turquie, Grèce, Macédoine, Serbie, Hongrie, Allemagne... destination Luxembourg

Pour arriver jusqu'ici, Malek a donc rejoint la Turquie, comme son plan le prévoyait dès le départ. Un canot pneumatique l'attendait pour atteindre la Grèce. Une embarcation malheureusement bien connue des réfugiés:  16.000 d'entre eux sont morts en Méditerranée sur ce type de canot depuis 2013, dont près d’un quart d'enfants, d'après l'Office International des Migrations.

Malek a emprunté une embarcation similaire pour quitter la Turquie et rejoindre la Grèce.
Malek a emprunté une embarcation similaire pour quitter la Turquie et rejoindre la Grèce.
AFP

“J'ai pris ce canot avec 46 autres personnes. Nous avons vogué jusqu'à Chios, en Grèce. Ensuite, j'ai pris un autre bateau et des bus pour rejoindre le nord du pays.”

Une fois là-bas, le jeune Syrien a traversé la Macédoine à pied pour aller en Serbie où un bus l'a amené au nord. Arrivé à la frontière hongroise, le parcours de Malek se corse encore un peu plus. “Ce n'était vraiment pas facile. J'avais parcouru beaucoup de chemin à pied. J'ai donc décidé de prendre un taxi pour Budapest et une fois là-bas, j'ai pris un train direction Vienne.” 

Ce n'est qu'une fois à Vienne que Malek va pouvoir rejoindre le Luxembourg, en train et en bus, en traversant l'Allemagne. Un parcours du combattant, difficile, mais “toujours moins que la guerre en Syrie” relativise-t-il. “C'était un gros challenge mais je devais – et je dois toujours – rester fort”.

"Je ne voulais pas rester à ne rien faire et toucher le RMG"

Nous abordons ensemble son arrivée au Luxembourg. Là, le ton se fait plus joyeux, quelques sourires sont échangés avec son employeur. Il commence par nous expliquer que c'est dans un camp de réfugiés au Limpertsberg qu'il fera ses premiers pas au Grand-Duché.

Malek est désormais ingénieur dans une start-up luxembourgeoise à Foetz.
Malek est désormais ingénieur dans une start-up luxembourgeoise à Foetz.
Photo: Chris Karaba

Il y restera 15 jours avant de rejoindre celui situé à Sanem, où il fera sa vie pendant un an et demi. Il décide de trouver du travail. "Je ne voulais pas rester à ne rien faire et toucher le RMG. C'était très important pour moi de travailler ici et de me faire moi-même de l'argent. Je pense qu'avoir quelque chose à faire de sa vie, une raison de se lever chaque matin, être indépendant, c'est important pour tout le monde".

Mais là encore, Malek doit faire face à des difficultés. Il ne parle ni français, ni luxembourgeois. Son anglais est bon mais il peine à trouver un travail qui lui correspond. "J'ai trouvé mais ce n'était pas ce que je voulais. J'avais beaucoup d'expérience sur différents projets en Syrie mais tout tournait autour de la construction", explique-t-il. 

Avec des amis, il découvre alors l'asbl "Asti" -  Association de Soutien aux Travailleurs Immigrés - et c'est donc là que le projet "Connections" entre en jeu.

Le projet "Connections" lui permet de trouver du travail

Cette initiative créée en 2016 vise à préparer les réfugiés à entrer dans le monde du travail. Comme nous l'explique l'un de ses créateurs, Marc Piron. "Les demandeurs de protection internationale n'ont pas d'autorisation pour travailler sur le sol luxembourgeois. Et lorsqu'ils peuvent accéder à un emploi, ils ne sont pas préparés! Notre projet vise justement à les préparer au marché de l'emploi".

Marc Jacobs écoute avec attention le récit bouleversant de son employé.
Marc Jacobs écoute avec attention le récit bouleversant de son employé.
Chris Karaba

Comment bien rédiger un CV? Une lettre de motivation? Comment se comporter lors d'un entretien d'embauche? "Connections" apporte des réponses à toutes ces questions et met surtout des entreprises en relation avec des réfugiés en demande de travail. Environ 80 sociétés ont ainsi participé à ce projet et près de 65 personnes ont obtenu un stage. "Une quinzaine de réfugiés, comme Malek, ont même décroché un emploi après la régulation de leur statut", annonce fièrement Marc Piron.

Malek va ainsi prendre des cours de langue pour se familiariser avec le français et va rencontrer Marc Jacobs, président de "Molecular plasma group", qui participe avec son entreprise aux formations de "Connections". "J'avais entendu à la radio qu'ils recherchaient des entreprises pour participer à leur projet. Nous avions besoin de personnel donc je me suis dit que ce serait du gagnant-gagnant! Et je voulais contribuer à l'intégration des réfugiés", explique en quelques mots l'employeur de Malek.

Employé discret, il aura fallu quelques mois pour que la confiance s'installe et que le jeune Syrien ose se dévoiler. "Il était très réservé au début. Maintenant, il est capable de mener un projet de bout en bout tout seul. C'est un employé comme un autre", explique son chef. 

Il aura tout de même fallu quelques adaptations. "L'une des clés de la réussite ici, c'est de prendre en compte nos différences de culture: c'est ça qui est le plus dur pour Malek je pense. On ne travaille pas de la même façon en Syrie qu'au Luxembourg. Mais après discussions, tout s'arrange et c'est une vraie force d'avoir de la diversité dans une entreprise", explique Marc Jacobs, le sourire aux lèvres.

"Je peux enfin dormir sans avoir peur de subir un bombardement la nuit"

Pour Malek, c'est certain, une nouvelle vie se crée ici, au Luxembourg, grâce à ce travail. Il vit désormais dans un appartement à Schifflange et profite de ses weekends pour aller à la piscine ou lire des livres. Il partage également beaucoup avec ses collègues, qui sont devenus sa "seconde famille". Le jeune homme a pour projet d'ouvrir sa propre entreprise un jour mais aussi de "fonder une famille et me construire dans ce pays qui m'a accueilli".

"Le Luxembourg est sûr. Je peux enfin dormir sans avoir peur de subir un bombardement la nuit. Je vais mieux de jour en jour".

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