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Lydie Polfer: «Le Luxembourg est un pays d'immigration depuis bien longtemps»
Luxembourg 13 min. 06.07.2018

Lydie Polfer: «Le Luxembourg est un pays d'immigration depuis bien longtemps»

Lydie Polfer: «Le Luxembourg est un pays d'immigration depuis bien longtemps»

Photo: Guy Jallay
Luxembourg 13 min. 06.07.2018

Lydie Polfer: «Le Luxembourg est un pays d'immigration depuis bien longtemps»

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Elle est l'une des figures incontournables de la scène politique luxembourgeoise depuis bientôt 40 ans. Bourgmestre de Luxembourg de longue date, députée, un temps ministre, Lydie Polfer revient avec nous sur son parcours politique et sa relation à la francophonie.

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publions depuis le début de l'année.

Après avoir rencontré les onze autres députés du parti démocratique, nous terminons notre série - pour ce parti - avec Lydie Polfer. La bourgmestre de la capitale nous reçoit dans son bureau et n'hésite pas à nous montrer les albums qu'a conçus sa mère depuis ses débuts en politique. Un vrai travail d'archives.

Quarante ans plus tard, elle est toujours là et siège encore en tant que députée et bourgmestre; elle se plonge avec nostalgie dans les coupures des journaux qui retracent sa vie entière et nous raconte ses débuts en politique, alors qu'elle était encore étudiante en droit.

  • D'où est venue l'envie de faire de la politique?

C'est avant tout la curiosité intellectuelle qui m'a poussée dans cette voie. Lorsque l'on s'intéresse à quelque chose, autant apprendre le plus possible. J'étais l'assistante de Colette Flesch depuis deux ans au Parlement européen. Je devais monter un dossier pour les élections nationales qui se déroulaient en même temps que les européennes à l'époque. 

Elle m'a alors dit "pourquoi tu ne serais pas candidate?" et je me suis dit "pourquoi pas oui". J'avais 26 ans à l'époque et à cet âge-là, je pense qu'il ne faut pas dire non à de nouvelles expériences. Ça ne peut que vous apporter plus de connaissances et c'est intéressant. Je suis alors devenue la plus jeune députée de la Chambre.


Lydie Polfer devient députée-maire à seulement 29 ans.
Lydie Polfer devient députée-maire à seulement 29 ans.
Photo: LW

Arrivent trois ans plus tard les élections communales. Là encore, on me demande d'être candidate. Au début, je ne voulais pas, mon père était bourgmestre à l'époque et il était très populaire, c'est sûr qu'il serait réélu.

Mais on me dit que j'ai un autre électorat, que je suis plus jeune, une femme... Donc je dis oui. Le soir des résultats, comme prévu, mon père arrive premier; grande surprise toutefois, je suis deuxième!

Malheureusement, une semaine plus tard, mon père est frappé d'un très grave accident cérébral dont il sortira à moitié paralysé; il ne peut pas siéger. Il y a eu un vote au parti et j'ai été désignée. C'était un moment difficile: mon père est sorti de l'hôpital le jour où j'ai été élue.


  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Je garde les meilleurs souvenirs de mes études à Grenoble. Je suis partie en 1972, c'est-à-dire quatre ans après que Grenoble a été ville olympique pour les sports d'hiver. Moi-même j'ai logé dans une des tours qui avait été construite pour les sportifs. C'étaient des infrastructures très modernes pour l'époque, très très agréables. Et comme j'aimais beaucoup faire du ski, j'en garde vraiment les meilleurs souvenirs.

J'aime beaucoup la langue française. Je l'ai apprise grâce à l'école et aux films que j'ai pu voir, nous parlions uniquement luxembourgeois à la maison.  Je passais mon temps au ciné-club du Limpertsberg!

Et puis lorsque je suis devenue députée en 1979, j'étais juriste donc je faisais beaucoup de rapports de la commission juridique dans cette langue. A l'époque, tout se faisait en français d'ailleurs. Ma fille a également fait ses études en France, à Paris et il m'arrive souvent d'aller en vacances à Cassis, qui est une ville très très jolie. C'est resté la langue des vacances pour moi.

  • Dans votre réflexion de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?

J'ai toujours considéré que les gens qui habitaient ici, qui y travaillaient aussi, étaient des citoyens. Chaque mardi, tout le monde peut venir sans rendez-vous à la mairie et il y autant de non-Luxembourgeois que de Luxembourgeois qui viennent. C'est pour moi une des manières de garder une atmosphère de bien vivre ensemble. J'ai toujours veillé à ce que chacun soit traité selon les mêmes règles, avec la même convivialité, le même respect.

Je ne considère pas les Luxembourgeois d'un côté et les non-Luxembourgeois de l'autre. Ce sont nos voisins, nos collègues; c'est une des particularités de Luxembourg et c'est ce qui nous a permis de vivre dans une société, certes multiculturelle et multilingue, mais où la plupart des gens apprécient quand même cette ouverture et cette tolérance vis-à-vis de la différence.


  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment pensez-vous la cohésion sociale dans ce contexte?

La cohésion sociale se crée par énormément de moyens. La culture, le sport, l'école, les foyers scolaires, les crèches, le social etc., nos services sont là pour aider. Ce n'est pas une nationalité, quelle qu'elle soit, qui garantit quelque chose. C'est l'engagement personnel des uns et des autres. La différence est perçue dans notre pays comme quelque chose d'enrichissant et nous l'avons fait ensemble, ça n'a pas été imposé mais vécu. 

Concentrons-nous à faire tous les efforts possibles pour organiser cette vie en commun. Tout ce qui est culturel, sportif, les activités, les événements que nous organisons sont un des ciments pour garder les gens ensemble. C'est ce qui caractérise notre petite société, même si rien n'est jamais garanti. Il faut toujours être à l'écoute et ne pas hésiter, si jamais ça coince, à intervenir.

Nous sommes un pays de l'immigration depuis bien longtemps! Les étrangers arrivent ici avec leurs racines, leurs cultures et après avoir vécu ici de nombreuses années, ils se sentent aussi luxembourgeois. On le voit avec le succès de la double nationalité par exemple. D'ailleurs, beaucoup de Français l'ont demandée.


  • Qu'avez-vous pensé du résultat du référendum de 2015 sur le vote des étrangers?

Il faut retenir une chose: le résultat était clair. En tant que bon démocrate il faut l'accepter, tout en sachant qu'il faudra continuer à faire tous les efforts pour que notre société ne soit pas divisée. Notre société a été construite grâce à l'apport de tous ceux qui sont venus nous aider et notre bien-être actuel est envié. Il faudra continuer à faire évoluer notre société de façon respectueuse et harmonieuse.


  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d'habitants, vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays?

C'est l'un et l'autre. C'est un défi mais c'est aussi le signe que le développement économique à Luxembourg est plus florissant que dans les régions d'où viennent ces gens. Je crois que le développement dans les prochaines années sera plus équilibré. Le gouvernement travaille à cela.

Faire chaque jour des heures et des heures de trajet, ce n'est agréable pour personne et ça implique des problèmes de circulation. Les routes ne sont pas extensibles et c'est vrai qu'à la vue de tous ces chiffres, moi-même je me demande comment ils vont faire pour venir? 

Il faudra veiller à avoir une répartition géographique des emplois plus équilibrée. Mais la façon de travailler va certainement évoluer aussi: à l'avenir, le télétravail ou d'autres formes vont certainement changer les choses.

L'économie telle qu'elle se développe actuellement à Luxembourg a besoin des frontaliers, dans tous les domaines: social, hospitalier, économie, etc. et c'est un signe qu'elle se développe bien. Ça montre aussi que nous n'avons plus ici assez de qualifications pour remplir ces postes. On se développe ensemble, main dans la main.

C'est aussi un signe que ceux qui viennent travailler ici ne trouvent pas de travail qui correspond à leurs qualifications professionnelles là où ils habitent. Tout le monde est pareil: si je peux faire ce que je veux le plus proche possible de mon domicile, c'est la solution la plus agréable.

Nous avons un développement économique très différent d'une région à l'autre; c'est très positif pour le Luxembourg, il faut se rendre compte de l'emploi que cela représente.

Il faut évidemment améliorer l'accessibilité, les transports en commun... mais aussi encourager le covoiturage! La mobilité est certainement le grand défi, sans oublier le logement. Comme la région luxembourgeoise est très attractive, évidemment cela amène une augmentation des prix... et cela rend quasiment impossible d'avoir accès à la propriété pour ceux qui viennent de l'autre côté. A nouveau, il faut trouver le juste équilibre.


  • Vous évoquez avoir eu deux vies en politique; vous avez en effet été maire pendant presque 18 ans avant de revenir plusieurs années plus tard pour cumuler à nouveau deux mandats. Quelle évolution avez-vous ressentie entre ces deux époques?

La ville a énormément évolué. Il y a des problèmes qui sont toujours les mêmes et d'autres qui ont tellement évolué. Je me souviens lorsque je suis devenue maire pour la première fois en 1982, j'ai créé la première zone piétonne (la Grand-Rue) et aujourd'hui lorsque vous vous promenez en ville ça n'a plus rien à voir. Quand le Royal Hamilius sera fini, on ne reconnaîtra presque plus la ville tellement elle a embelli: elle a beaucoup évolué en bien. Chaque période a amené la construction de nouveaux quartiers. Il faut se souvenir qu'en 1947, il y avait 62.000 habitants; aujourd'hui nous en sommes à 116.000 ! Qui aurait dit ça à l'époque?


  • Pas trop compliqué d'être députée et bourgmestre à la fois?

On ne s'ennuie pas! (Rires) Il faut être organisé. C'est sportif mais ça va, je suis juste à côté! J'ai trois minutes pour aller de la mairie à la Chambre et trois autres pour rentrer chez moi, c'est l'avantage. Je suis une coutumière de la mobilité douce.

Quand on est bourgmestre, on voit vraiment là où il y a des problèmes, nous sommes dans le concret. Je crois que l'expérience que les maires peuvent amener dans la législation nationale est extrêmement importante. 

Ces deux postes sont vraiment un complément très important. On amène tout son savoir de la vie pratique et quotidienne. Il ne faut pas se priver de l’expérience des bourgmestres, surtout pas.

  • Et femme, maman?

Je suis entrée en politique en tant que toute jeune femme et à l'époque il n'y avait presque que des hommes d'un âge certain.. Je dois dire que je ne peux qu'être reconnaissante de la façon dont notre collaboration s'est passée. Evidemment, j'ai dû travailler beaucoup plus. J'ai préparé chaque conseil communal - durant ma première année - comme si j'allais passer le bac. Chaque décision que l'on prenait où il y avait des références à tel ou tel article dans une loi, je prenais tout en notes et j'allais directement me renseigner pour voir de quoi il s'agissait.

Il faut s'affirmer en travaillant beaucoup et en montrant qu'on est à la hauteur de la mission et pas là parce qu'on est une femme. Une fois que vous avez fait vos preuves, ça va. Je ne peux pas dire qu'être une femme m'ait nui.

Ça n'a pas toujours été facile de concilier ma vie de maman et ma vie politique. Heureusement, ma mère était très présente pour s'occuper de ma fille unique et j'avais également de l'aide extérieure, sinon cela aurait été bien plus compliqué.


  • Comment expliquez-vous votre succès en politique?

Je crois qu'avec les années, on construit une relation de confiance. Et la confiance ne se décrète pas, elle se construit. Il faut dire ce qu'on veut faire et faire ce qu'on a dit. Et si on ne peut pas le faire, il faut l'expliquer aux gens. J'ai toujours beaucoup misé sur le dialogue. Ça prend un peu plus de temps d'aboutir à une décision mais elle est alors portée par un plus grand nombre.

Je m'investis beaucoup avec les gens, je veux tenir compte de leur avis dans certains projets. Je connais la ville depuis bien longtemps et les gens savent qu'ils peuvent tout me dire et que j'essaierai de trouver la meilleure solution possible.

J'ai toujours aimé les élections parce qu'elles vous donnent du courage pour continuer. Quand vous sentez que les gens vous font confiance et attendent de vous que vous trouviez des solutions adaptées, ça vous donne du courage, j'en suis très reconnaissante. Il y a aussi, je pense, une grande proximité ici entre les politiques et les électeurs.


  • Le DP a perdu un siège à la ville aux dernières élections communales: comment avez-vous pris la chose?

J'aurais préféré que l'on garde les dix sièges, forcément, mais j'étais quand même très contente. On est restés de loin le parti le plus important et quand on sait tous les chantiers que nous avons eus et que, depuis les dernières élections, il y a quand même plusieurs candidats qui n'étaient plus là et qui avaient apporté tout de même beaucoup de voix, comme Paul Helminger et Xavier Bettel... Je suis contente.


Xavier Bettel, Colette Flesch, Lydie Polfer et Christian Block, le soir des élections communales en octobre 2017.
Xavier Bettel, Colette Flesch, Lydie Polfer et Christian Block, le soir des élections communales en octobre 2017.
Photo: Guy Wolff

Le fait que le parti CSV ait gagné deux sièges, pour moi c'était aussi un signal clair des électeurs. Si on veut respecter le choix démocratique, il faut en tenir compte, même si j'avais une très bonne collaboration avec le parti des Verts. Mais des trois partis, c'est le plus petit et le CSV avait gagné.


  • Dernière question, plus insolite: quel film et livre français vous ont particulièrement marquée?

Le film qui m'a vraiment beaucoup touché, c'est "Intouchables". Je trouve qu'il traite un sujet extrêmement sérieux mais avec une belle dose d'humour. C'est un bel exemple de traitement d'un sujet difficile et sensible avec l'humour qui permet de dépasser les situations difficiles.

Pour le livre, c'est "La disparition de Josef Mengele", qui retrace l'histoire de ce médecin tortionnaire à Auschwitz. C'est un livre très fort.

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