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Le Luxembourg, l'eldorado des profs français
Luxembourg 12 min. 09.06.2022
Enseignement

Le Luxembourg, l'eldorado des profs français

Du sacerdoce au cauchemar...
Enseignement

Le Luxembourg, l'eldorado des profs français

Du sacerdoce au cauchemar...
Photo: Shutterstock
Luxembourg 12 min. 09.06.2022
Enseignement

Le Luxembourg, l'eldorado des profs français

Charles MICHEL
Charles MICHEL
Mal payés et peu considérés, ils sont nombreux à quitter chaque année l'Education nationale. En Lorraine, la perspective de rejoindre le Grand-Duché séduit plus d'un enseignant...

 «Prof tu veux changer de métier.» Dans l'intitulé de ce groupe Facebook, créé en 2015 et réunissant quelque 20.000 membres, l'absence de point d'interrogation se veut éclairant: ici, on ne se pose plus la question de savoir s'il faut oui ou non quitter l'enseignement. Mais comment? Leur métier, ils l'aiment, mais pourtant ils le quittent. 


Shot of a young girl leaning against a board in a classroom at school
Plus de 1.700 élèves en décrochage scolaire
8,20% des élèves ont abandonné l'école en cours d'année durant l'année scolaire 2020/2021. Mais, signe encourageant, 23% des décrocheurs ont réintégré le système scolaire l'année suivante.

Après le doute et la réflexion, place donc à l'action. Au sein de cette communauté, infos et confidences fusent. Une certaine Lucy Damoclès vient d'apprendre que le couperet est finalement tombé: «Les 15 jours de rétractation après signature de la rupture conventionnelle sont passés. Au 1er septembre, je ne serai plus professeur des écoles, après 22 ans de carrière. Soulagement. Envie d'embrasser cette liberté à pleines dents.» Cette envie de tout plaquer, Hélène (1) la connaît bien. Parfois, cette prof d'une quarantaine d'années dont vingt passées à enseigner du côté de Metz, se permet une petite suggestion: «Je leur dis simplement de faire comme moi. De venir au Luxembourg...»

De 29.065 euros à 76.376 euros en passant la frontière...

Franchir la frontière et rejoindre l'établissement privé Vauban a permis à Hélène de booster son niveau de vie. De combien? Gênée, l'intéressée ne se veut guère précise et déclare «quelque chose comme 1.000 euros de plus». Selon le rapport Eurydice publié en octobre 2021, un enseignant du secondaire débute sa carrière au Grand-Duché - dans le public - avec un salaire annuel de 76.376 euros bruts. En France, pour le même niveau de qualification, il ne percevrait que 38% de cette somme (29.065 euros). Cette comparaison confirme, si certains pouvaient encore en douter, l'attractivité du Grand-Duché

Si son transfert au Luxembourg lui a permis de voir fleurir son portefeuille («comme pour tout frontalier, non?»), elle a aussi vu ses actions être valorisées. En France, ce n'est pas monnaie courante. «A notre arrivée, confie Hélène, deux jours nous sont spécialement destinés afin de prendre nos marques. En France, c'est ''Tiens, voilà ta classe et débrouille-toi!''» Son Vauban, sis rue Albert-Einstein, est loin du bagne chanté par Léo Ferré. Des murs blancs, peut-être, mais pas de pain noir. «Les moyens ne sont pas les mêmes, c'est certain, poursuit-elle. Exemple tout bête : ici, tu n'as pas de quotas de photocopies. Et en plus, elles sont en couleurs. Pour l'apprentissage, c'est quand même bien mieux.» 

Des ménages pour joindre les deux bouts...

Bon ou mauvais, le papier finit toujours dans la corbeille. C'est moins le cas de de la tablette et du stylet que Hélène s'est vu offrir à son arrivée. «Ça me permet d'écrire au tableau, de relier, de transmettre. En France, il n'y a pas de tablette et l'ordinateur, tu te l'achètes...» Comme le masque anti-Covid lorsque le port de celui-ci était encore obligatoire. «Ici, on te le fournit. Ça peut paraître dérisoire, mais ça ne l'est vraiment pas car toutes ces petites choses mises bout à bout, c'est autant de pouvoir d'achat en moins...» 

  À s'efforcer de joindre les deux bouts, on finit souvent au bout du rouleau. «Je connais des profs qui, le vendredi soir venu, pour arrondir leur fin de mois, s'en vont faire des ménages...» Mariée, Hélène n'a pas eu besoin d'en arriver jusque-là mais s'interroge: «Comment fait-on, en France, pour vivre avec 1.900 euros quand on est seule avec deux enfants?» Au Grand-Duché, elle perçoit désormais les allocations familiales: environ 3.000 euros pour deux enfants tous les six mois. «Quand les gens goûtent au Luxembourg, plus jamais ils ne reviennent travailler en France.» 

 Une question de saveur. Dans l'Hexagone, depuis plusieurs années, la situation tourne au vinaigre. Ecoeurée, Hélène était comme une âme en peine, prête à rendre son tablier. «Si je n'étais pas venue ici au Luxembourg, j'aurais changé de métier!» Un métier que Charles Péguy considérait, après celui de parent, comme «le plus beau du monde». «Ils sont littéralement en train de le casser», constate celle qui, en deux décennies, n'a cessé de voir son univers se déliter. La faute à de multiples préjugés dont le plus connu et tenace: le prof ne serait qu'un fainéant. Ce à quoi s'ajoute l'imparable argument suivant: «Ils sont tout le temps en vacances!» En raison de la spécificité d'un métier lié au rythme de l'enfant et de l'école, les enseignants ont 16 semaines de vacances par an. 

Ça ne viendrait à l'idée de personne de dire que le présentateur du journal télévisé ne bosse que 30 minutes par jour. Alors, pourquoi dire qu'un prof (...) ne travaille que 18h par semaine?

Hélène (enseignante)

  À ceux qui s'écrient déjà «Tu vois, je te l'avais dit!», précisons qu'une étude de l'INSEE, parue en 2010, relativise nettement cette oisiveté présumée. Ainsi, le temps de travail visible (heure de cours) et invisible (préparation de cours, correction, réunion...) conjugués d'un enseignant du primaire se situe entre 44h et 52h par semaine; celui de son collègue du secondaire oscille entre 39h et 43h. Toujours selon cette enquête, les premiers passeraient 20 jours de leurs congés à travailler. Les seconds, pas moins de 18. Et ce, dans les deux cas, environ la moitié des vacances d'été.

«Ça ne viendrait à l'idée de personne de dire que le présentateur du journal télévisé ne bosse que 30 minutes par jour. Alors, pourquoi dire qu'un prof du secondaire, qui passe des soirées entières et des week-end à préparer ses cours et à corriger des paquets de copies, ne travaille que 18h par semaine?» Une sorte de question à choix multiple où «bêtise», «ignorance» et «jalousie» seraient autant de réponses à cocher. 

Les politiques nous ont à l'usure. Qui peut se permettre, aujourd'hui, de manifester une semaine et de perdre l'équivalent en salaire?

Hélène (enseignante)

Des cases, il n'est désormais plus nécessaire d'en cocher beaucoup pour devenir enseignant. Si, en théorie, comme le stipule le site du ministère français de l'Education nationale, l'obtention du Capes est nécessaire pour enseigner en collège et en lycée, dans les faits, c'est légèrement différent. Ainsi, l'académie de Versailles a procédé récemment à un job dating. Seule condition pour y prendre part: avoir un bac+3. De quoi faire grincer quelques dents et pousser le syndicat national des enseignements de second degré (SNES-FSU) à de savoureuses vidéos sarcastiques. 


Le but de ce genre de job dating? Permettre à l'Education nationale de compenser le manque de titulaires -  5.423 démissions enregistrées depuis la session 2014-2015! - en faisant appel à des contractuels (2). «C'est l'un des principaux problèmes, fait remarquer Hélène. On a tous des statuts différents. C'est aussi une manière de diviser pour mieux régner.» 

De sensibilité de gauche, l'enseignante dut se résoudre à voir les revendications du corps enseignant tuées dans l'oeuf par le système: «Les politiques nous ont à l'usure. Qui peut se permettre, aujourd'hui, de manifester une semaine et de perdre l'équivalent en salaire? Personne. Alors, la grande majorité de mes collègues en France n'en peut plus, mais elle est condamnée à se taire.» Souffrance rime donc avec violence. 

Les académies se livrent à une sorte de concours Lépine de l'idée la plus stupide...

Bruno Henry (secrétaire du syndicat SNES-FSU pour l'académie Nancy-Metz)

Cette souffrance, un homme l'entend quotidiennement. Professeur d'histoire-géographie au Lycée Georges de la Tour de Metz, mais aussi secrétaire du SNES-FSU au sein de l'académie Nancy-Metz, Bruno Henry rappelle que, selon un rapport du Sénat datant du 18 novembre 2021, un professeur a perdu durant ces vingt dernières années entre 15 et 25% de son pouvoir d'achat. «Enseignant, c'est un métier qui devrait susciter de l'intérêt, de l'envie et des vocations. Or, depuis des années, le nombre d'enseignants ne cesse de baisser...» D'où ce fameux job dating. «En ce moment, les académies se livrent à une sorte de concours Lépine de l'idée la plus stupide...» 

 En France, le budget général de l'Etat pèse quelque 883 milliards d'euros. Avec 77,7 milliards, le ministère de l'Education nationale, jeunesse et sports représente donc 8,8% du budget total. Suffisant pour le placer en deuxième position derrière celui de l'Economie (562,7 milliards) et devant celui des Armées (58,7). De l'argent, il y en a donc; des idées aussi mais pas toujours très riches. «Depuis des années, déclare le syndicaliste, on a vécu une succession de décisions qui n'ont aucun sens. Notamment sous la férule de notre ancien ministre (Ndlr: Jean-Michel Blanquer) auteur d'une réforme du lycée complètement incohérente.» 

Mails et SMS à 22h, soutien relatif de la hiérarchie...

Créé en 2018, Parcoursup n'est pas parvenu à endiguer la mise sur le carreau de quelque 150.000 bacheliers par an depuis 2012. Quant à la réforme du bac, dont le contrôle continu représente 40% de la note finale, celle-ci a eu pour effet de mettre l'enseignant dans une drôle de situation. «Durant l'année, chacune des notes que je mets compte pour le bac. Ce qui est pernicieux car la relation avec l'élève est faussée.» Et celle avec les parents? «Aussi, mais la crise du Covid et le confinement, qui ont révélé un peu plus encore que le système éducatif français était pour le moins très inégalitaire, ont joué un rôle non négligeable. Tout le monde a pris l'habitude de communiquer par mail, certains même par appels téléphoniques. Or, le rôle d'un prof n'est pas de répondre à des mails ou à des SMS à 22h...»

À Vauban, Hélène dit être épargnée par cette intrusion parentale face à laquelle elle n'était guère soutenue. Bruno Henry confirme la tendance: «Quand il y a un problème avec un élève ou un parent, la première chose que le professeur s'entend dire c'est ''tu n'aurais pas dû dire ceci'' ou ''tu n'aurais pas dû faire cela''. Bref, au moindre souci, le soutien de la hiérarchie est loin d'être automatique...» Pas forcément facile à vivre pour une profession marquée par l'assassinat de Samuel Paty (3) dont «le seul tort fut, comme le martèle Bruno Henry, de faire son métier».

Le privé, c'est ce vers quoi nous dirigent toutes les réformes actuelles. Si je n'y vais pas en France, ce n'est pas pour rejoindre le Luxembourg...

Patricia (enseignante)

À une époque où la notion de sacerdoce semble être tombée aux oubliettes, la perspective d'une carrière dans le professorat ne fait guère recette. «En France, avec le capes en poche, soit un bac+5, un prof débute à 1.435 euros nets mensuels et est donc éligible à la prime à l'emploi. Cette prime, de 100 euros par mois, mise en place en janvier 2016 devait permettre de lutter contre la pauvreté (Ndlr: son seuil est fixé à 1.102 euros)...» Au vu d'un tel contexte, le Luxembourg fait figure de véritable eldorado pour beaucoup d'enseignants lorrains. «J'en entends beaucoup parler..., confirme Bruno Henry. Mais sont-ils aussi nombreux à passer à l'acte?» 


Thionville, Diedenhofen, A31,  Autobahn, Stau, Foto: Lex Kleren/Luxemburger Wort
«Il faut éviter la guerre des talents»
Economiste chez Idea, think tank associé à la Chambre de commerce de Luxembourg, Vincent Hein vante la résilience de l'économie luxembourgeoise malgré la crise, mais reste toutefois prudent et assure que «la partie n'est pas gagnée.»

Malgré l'appât du gain, certains profs se refusent à l'exil. Pourquoi? En poste dans un lycée de Metz, Patricia (1) avance un certain idéal: «Je fais ce métier pour être utile au plus grand nombre et pas seulement à une élite. J'ai des élèves qui viennent de milieux privilégiés et qui ne demandent qu'une chose: qu'on leur donne à manger. C'est très bien. Mais il faut aussi penser à ceux qui sont en difficulté. Que va-t-on faire d'eux? Le privé, c'est ce vers quoi nous dirigent toutes les réformes actuelles. Si je n'y vais pas en France, ce n'est pas pour rejoindre le Luxembourg...»  

Si le ministère de l'Education, de l'Enfance et de la Jeunesse n'est pas en mesure d'indiquer précisément le nombre d'enseignants français exerçant sur le sol luxembourgeois, une chose est certaine, la tendance n'est pas près de baisser. Ainsi, en raison d'une demande en perpétuelle augmentation, l'Etat luxembourgeois compte créer de nouvelles sections francophones dans ses écoles publiques. A l'instar de l'Ecole internationale Gaston Thorn qui ouvrira ses portes en septembre. «Moi, je reste à Vauban. Je m'y sens bien, conclut Hélène. Mais pour ceux qui hésitent, je ne leur dis qu'une chose: foncez!» 

Pour les récalcitrants à l'exil, et à l'approche des législatives, Bruno Henry a une solution: «Pour infléchir une politique, rien ne vaut une alternance politique...»

(1) Soumis au devoir de réserve, le témoin a demandé à ce que son prénom soit modifié afin de lui garantir l'anonymat.

(2) Il existe trois principaux statuts: le statut d’enseignant titulaire, fonctionnaire de l’État; celui d'enseignant non titulaire, ou enseignant contractuel et enfin les enseignants communautaires ou enseignants volontaires.

(3) Le 16 octobre 2020, ce professeur d'histoire-géographie a été décapité dans une rue de Conflans-Sainte-Honorine pour avoir montré en cours deux caricatures de Mahomet.

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